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Peut-être N°4

20 avril 2013

par temporel

Nous accueillons, dans ce numéro 4, plusieurs points de vue sur l’œuvre de Claude Vigée, en republiant les recensions de Robert Misrahi, André Néher, Arnold Mandel et René Girard, ainsi qu’en confrontant le poète à d’autres poètes, comme le fait Jessica Stephens dans son analyse de la traduction des Quatre Quatuors de T.S. Eliot par le jeune Claude Vigée. Helmut Pillau met en relief l’amitié liant ce dernier à Adrien Finck, tous deux alsaciens. J’explore pour ma part les liens entre la poétique de Claude Vigée et celle de Benjamin Fondane d’une part, d’Albert Camus, de l’autre.
Par la suite, Anne Simonnet et Monique Jutrin s’intéressent à des notes rédigées par Rachel Bespaloff sur Pierre Emmanuel. Jean Witt reprend sa méditation sur Janine, qui nous avait tous tant bouleversés durant notre après-midi poétique de mars 2012. Puis, ne séparant pas poésie et pensée, nous menons, sous l’autorité de Robert Misrahi, une réflexion sur la liberté, axe essentiel de la philosophie de celui qui publia, en 1969, Lumière, commencement, liberté : Fondements pour une philosophie du sujet et pour une éthique de la joie, ouvrage dans lequel il définit de la sorte ce qu’il nomme « conversion », et nous retrouvons cette relation ternaire mise en valeur plus haut : « La conversion existentielle comme recommencement réflexif de l’existence est donc l’acte qui, dans ce qu’on pourrait appeler la fulguration de l’instant, décide de se détourner d’une vie pour se tourner vers une autre vie qui est une tout autre vie. » [1] Le philosophe affirme donc que « le sujet existentiel se convertit au tout autre » [2].

La plupart des philosophes qui ont contribué à cette réflexion sur la liberté furent étudiants de Robert Misrahi et lui ont d’ailleurs rendu hommage, en juin dernier, à Cerisy durant le colloque organisé par Véronique Verdier. Claude Vigée n’est pas oublié en ces lieux qu’il connaît bien, puisqu’on le voit, dans le vestibule du château, en photo avec d’autres poètes. Michel Onfray, qui avait alors parlé du philosophe de la joie en des termes pleins d’émotion, retrace ici son itinéraire. Patrick Lang esquisse une « histoire philosophique de la liberté » ; pour Bertrand Vergely « la liberté est une expérience » ; Maurice Barbot envisage la question sous l’angle de l’enseignement ; Soledad Simon s’interroge sur le déterminisme que fait peser sur nous la science ; Christophe Abrassart et Magali Uhl démêlent l’antagonisme entre sociologie et liberté ; Véronique Verdier, à travers la musique, médite sur le lien entre création et liberté. Robert Misrahi m’a demandé de m’interroger sur la liberté du poète, et lui-même introduit cet ensemble d’essais en distinguant entre les « deux libertés ».
Je fais part ici de la réflexion de Pierre Le Rouzic, membre de notre association : « Sommes-nous libres ? Un temps, je pensai savoir ce qu’était la liberté, du moins, sans prétendre être libre, je croyais avoir conçu une certaine idée de ma liberté. Et puis un jour j’ai entendu mon ami Victor nous parler, avec des mots très simples, de sa liberté, de sa conception, absolue, de la liberté, éprouvée alors qu’il était un enfant, interdit de liberté, enfermé dans le camp de Drancy, et j’ai compris que je n’avais pas compris. Une fois encore, je ne sais pas. Sommes-nous libres ? Détachement élu ou renoncement accepté ? Idiosyncrasie conquise ou névrose enfouie ? Choix assumé ou blessure tue ? La question se noue et se dénoue en chacun de nous. Chacun fait de son mieux avec ce qu’il reçoit et ce qu’il obtient. Comme le rappelle Primo Levi, ‘l’endroit où nous allons est un lieu de silence, / un lieu de surdité, limbes des solitaires et des sourds ; / la dernière étape, il te faut la parcourir sourd / la dernière étape, il te faut la parcourir seul.’ Et Baruch Spinoza nous donne notre viatique : le bonheur n’est pas la récompense de la vertu, c’est la vertu elle-même. Pour nous accompagner cette nuit, la voix de Benjamin Fondane, dans le désordre, des poèmes écrits entre 1941 et 1944. ‘Je pense, je pense, je pense / à la vie des éphémères / qui meurent en ouvrant les yeux.’ »

Les poètes prennent ensuite le relais des philosophes, Claude Vigée saisissant un « signe d’Evy ». Nous rendons hommage à Bernard Vargaftig, membre fidèle de notre association et remercions Bruna Vargaftig de nous avoir confié quelques poèmes de son époux, qui « font partie des derniers qu’il a écrits, mais je ne saurais vous dire de quand ils datent précisément », nous écrit-elle. De même, nous rendons hommage à Adrien Finck. Nous retrouvons André Spire. Nous ont également confié des poèmes Maurice Couquiaud, Michael Edwards, Jean-Luc Hohl, Michèle Finck, Yves Namur et Frédéric Le Dain. Nous publions la lettre de Claude Vigée à Michèle Finck, à propos de Balbuciendo.
Et nous traduisons : Jean Migrenne traduit Alicia Suskin Ostriker, qui nous écrit ceci : « I hope Jean told you that as a student at Brandeis University I studied with Claude Vigée in my freshman year. He taught a course on the 18th century French novel and was an excellent teacher. I did not know, until later, that he was also a poet, just as my own undergraduate students in literature classes typically did not know this about me. » (« J’espère que Jean vous a dit qu’en tant qu’étudiante à l’Université Brandeis, j’ai étudié avec Claude Vigée durant ma première année. Il donnait un cours sur le roman français du dix-huitième siècle. C’était un excellent professeur. Je ne savais pas à l’époque qu’il était aussi poète, de la même façon que mes propres étudiants de littérature, avant la licence, ne savaient pas non plus, rien d’étonnant à cela, que j’étais poète. » Michèle Duclos traduit Ruth Fainlight, et je traduis Bruce Ross-Smith et John Presley. Nous ne publions pas que des poètes de langue anglaise, puisque Marc Sagnol nous propose sa traduction d’une séquence poétique de Valéra Schein, « Le vent emporte ».
N’oublions pas les artistes qui participent à ce numéro. Isabelle Raviolo nous propose des encres, tout comme Alain Lacouchie. Isabelle Valdelièvre nous présente des eaux-fortes au dessin évocateur et vigoureux. Nous avons également fait appel à trois graveurs, – non seulement Judith Rothchild déjà nommée, mais aussi Michèle Joffrion et Guy Braun –, pratiquant la manière noire, dont ce dernier nous dévoile les mystères. Tout art est une initiation à la vie en nous, un accomplissement, pour chacun – lecteur et auteur, artiste et spectateur –, de sa singularité et de son intégrité, part exquise, pour reprendre le mot de Delacroix, de notre humanité. Léonard de Vinci écrivait dans ses Carnets : « La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. » [3]

Notes

[1Robert Misrahi, « La conversion réflexive », Lumière, commencement, liberté (1969). Paris : Seuil Points, 1996, p. 295.

[2Ibid., p. 294.

[3Léonard de Vinci, cité par Ettore Maiotti, Manuel pratique de dessin au crayon. Paris : Celiv, 1995, p. 63.