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Paul Edwards

25 avril 2009

par Anne Mounic


Paul Edwards, Soleil noir : Photographie et littérature des origines au surréalisme. Rennes : Presses Universitaires, 2008.

La première chose à dire, sans doute, pour rendre compte de ce très beau travail, c’est que le livre lui-même, en tant qu’objet, est magnifique. On admire tout d’abord, sur la couverture, une photographie de l’auteur lui-même, suggérant à la fois un œil ou une étoffe, dans les jaunes, les bruns et les noirs qui évoquent le duvet des abeilles. Paul Edwards était, en effet, auparavant, photographe professionnel. L’association de l’œil et du tissu, ou bien texte (de texere, tisser), fonde ce nouveau champ de recherche, « bien lancée aux Etats-Unis, grandissante en Angleterre, tout juste naissante en France » (p. 9) qui se nomme « photolittérature », ou étude des « relations entre photographie et littérature ». L’ouvrage lui-même est abondamment illustré de photos d’un bout à l’autre. Pour revenir aux abeilles, nous dirons qu’il est aussi touffu, animé et bourdonnant qu’une ruche. Le style, d’ailleurs, en est vif, affirmé et souvent drôle.

Dans son introduction, Paul Edwards dégage deux grandes lignes, en premier lieu, la « tradition documentaire, qu’on pourrait nommer tradition réaliste », qui donne à la photographie un rôle de témoignage historique et social, et un autre courant, « l’imaginaire, où la photographie se rattache à la fiction ». C’est ce dernier aspect que l’auteur de cette vaste étude se propose d’analyser, sous trois facettes : « la photo-fiction, la photo-idée, et la photo-illustration », et pour la période 1839-1939, « c’est-à-dire les cent premières années de la photographie ». (p. 11) Par la suite, dit-il, « elle se banalise » au profit « du cinéma, de la télévision, du virtuel ». Après avoir abordé l’ « Histoire des idées de la photographie », l’auteur divise son ouvrage en trois parties : I. Spectres, fantastique, réalismes ; II. Illlustration ; III. Répertoires. Dans cette dernière, on trouve une bibliographie des ouvrages cités ou non cités, par auteur et par photographe, ainsi qu’une chronologie des livres illustrés par la photographie.

Au premier chapitre, « Memento mori », Paul Edwards présente, et critique, les points de vue, notamment, de Susan Sontag et de Roland Barthes, que le « travail du photographe » (p. 23) n’intéresse guère : « Ces théoriciens étaient des critiques littéraires plus intéressés par l’existentialisme ou les études sur le cinéma que par le possible de la photographie. Le plus souvent le photographie leur sert de repoussoir, et, en dernière analyse, ils ne nous présentent rien d’autre qu’une idée populaire, sentimentale et naïve de la photographie. » Et cette idée, c’est une sorte de « memento mori mélancolique, une trace contingente de la réalité ». L’objectif mécanique, réductible à une pseudo rigueur mathématique, permet d’éluder la subjectivité du regard, la décision d’un sujet, le surgissement de sa puissance d’attention et de création. Toutefois, cette vision de le photographie comme « relique », comme captation d’un « spectre », apparaît dans des œuvres notoires, comme Bruges-la-Morte de Georges Rodenbach ou Louis Lambert de Balzac, dans une perspective néo-platonicienne et swedenborgienne. Le héros de Balzac parle en effet d’une « chambre noire où les accidents de la nature viennent se reproduire sous une forme plus pure que la forme sous laquelle ils sont d’abord apparus à mes sens extérieurs. » (Cité p. 57)

Certains voient dans la photographie « L’œil de Dieu » et s’attirent l’humour de Paul Edwards : « Flammarion ne s’engage pas dans la doctrine du pardon. A la conscience chrétienne est donnée une expression scientifique qui repose sur l’idée d’un Dieu photographe. » (p. 87) Le Jugement dernier deviendrait alors « un recueil de photos » (p. 93) Autre rêverie, celle qui occupera Villiers de l’Isle-Adam dans Claire Lenoir, et qui a trait à la persistance rétinienne dans… « l’œil du mort ». Sous le titre « La photographie déterministe », l’auteur s’intéresse au cliché qui prouve des dires que l’on juge maintenant douteux : « Pour prouver qu’il existe des types criminels et raciaux, Galton triche. » (p. 99) On peut aussi, à la façon de Conan Doyle, croire aux fées et trouver une vraisemblance à cette foi dans la supercherie photographique d’innocentes jeunes filles.

Si l’instantané du cliché paraît faire échapper l’instant au devenir, la chronophotographie, illustrée notamment par Etienne-Jules Marey réintroduit le temps dans l’image par l’intermédiaire de la décomposition du mouvement, ce qui inspira Paul Valéry qui affirme : « Le symbole est un peu une machine à explorer le temps. » L’auteur envisage ensuite la résistance de Dickens à la photographie, l’usage que Gautier en fit dans son Voyage en Espagne, et voit à l’œuvre l’imaginaire photographique chez Flaubert, dans Madame Bovary. Il envisage également les relations de Zola et de Hardy à ce médium.

Pour ce qui est de l’illustration, Paul Edwards s’intéresse notamment à Tennyson, dont les poèmes furent illustrés par les tableaux vivants de Julia Margaret Cameron, et à la collaboration de Coburn avec Henry James, puis avec H.G. Wells. Dans sa conclusion, il esquisse, en posant surtout des questions d’ailleurs, quelques traits marquants de l’interaction entre photographie et littérature, la réflexion « sur l’opposition objectivité/subjectivité » (p. 311) notamment, ou la question de la réalité et du témoignage parfait : « Prévoyait-on que l’image photographique allait s’imposer comme une nouvelle forme de réalité ? Mais s’est-elle imposée comme telle, comme une nouvelle norme ? Que lui doit la multiplicité des points de vue pratiquée par James, ou encore son utilisation du « unreliable narrator » ? » Ce qu’il vise à mettre en valeur, en tout cas, c’est la dimension de « l’imprévu » qui accompagne toute nouvelle découverte. Plutôt que de voir dans l’art du photographe « le statut d’une empreinte mélancolique » (p. 310), il préfère en dégager toute la dimension du possible. Cet ouvrage très riche en sa conception en donne une idée.
Il est un fait que le souffle de l’avenir ne peut résider dans l’objet, fût-il objet esthétique. Dans la dualité du sujet et de l’objet ne se contemple que la mort. Par contre, si l’on considère l’œuvre humaine, artistique ou littéraire, comme décision, et acte, d’un sujet, on ne peut y voir que l’expression réaffirmée, au sein du devenir qui ne la nie pas, mais la déploie, de la vie. L’œuvre humaine se manifeste en une longue suite d’objets-sujets qui s’engendrent les uns les autres et fondent notre univers intérieur. La critique esthétique qui sévit depuis plusieurs années et ne saisit que l’objet en sa triste extériorité a très certainement contribué à détourner les esprits de ce qui fait l’essence des arts et de la littérature – l’expression de la puissance de création humaine, cette volonté qui puise à l’immaîtrisé. Et c’est là que réside le possible.


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