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Patricia Keeney, poèmes

26 avril 2014

par Patricia Keeney

Letter to My Mother

You never wanted to disturb, upset anyone, so you left
just before Christmas, having baked the pies, wrapped the gifts
said things to us each we needed to hear, a long warm shadow
reaching into the cars that night from where you stood waving
good-bye. How celebratory it was with you glowing
among dishes and smiles, your head, an aromatic hovering
halo, the shimmering generations all beaming
at this last family feast, hours after which, a little gasp
sat you suddenly up in bed to think of seasonal tasks undone
and promptly lay you down in your own warm place.
No beating on the body’s bolted door could start
the heart again, pull you through from dreams
where we are all redeemed, where already
something starts that is new and so familiar.

But I arrive only after you’ve gone.
Your magnanimous spirit shut out
of a shocked form, charging off
somewhere gentle and comforting
while machines keep a semblance of you
going, so we can whisper what
you have given, how you
have used it all up on us. Look
at our strength, breaking
over the incomprehensible
fact of you, here
and not here.

Where are you ?

The one inside whom
we bloomed
secrets, silly and sacred
the one whose voice we miss
so much from only yesterday
whose touch and look and laugh.

The one for whom we never changed
in the running river of our childhood
plumbing weedy murk of fish and shell
swimming in the sparkles to every other shore
our bobbing heads, air filled and buoyant
wayward corks cresting summer’s sly caprice.
They make us fill out papers, Dad and I and the boys.
We cannot see or think for pain, get names and dates all wrong
rewrite family history from the muddled heart
of our distraction.

Do we want a priest presiding someone asks ? No. I’m told
you lost faith in the faith, not strict enough any more. You did have
standards. And those hypocritical holy men. Abusive monsters.
H-m-m, so what about a priestess, then ? Your only daughter,
I’m home in this family rite we improvise for you.

What do I believe ?

That you continue. And that you will love and counsel me the rest of my days.

Is this ancestor worship ?

Idolizing the creamy white hands that stayed as you withdrew.
Quiet winter sun parting clouds. Around me in our house
the steam of nightly baths - you - seeping through my skin
filling space. In the borrowed bed, below moony unlit chandelier.
Photo albums neatly shelved, full of you. Little blinking
festive tree, your flicking wit and teasing brightness.

Stories that surface : you and Dad spending bus money
on a last beer, staggering the river from Hull to Ottawa
in mean morning hours to rescue the babysitter - me at ten
asleep beside my kid brother, both of us dreaming escape.
Finding you at ten in the odds and ends drawer. School
autograph book alive with jaunty names and smart talk. You had
more fun than I ever did then. But you never told me about it.

Some nights I just rave and rave, alone in the dark
at the fading of, the very thought that it could
your impish face, the customized shape
of my own mother nest
that time will take.

How do I keep you ?

Trying to be where you are
I follow your hands, still, white birds
above the covers, porcelain perfect now
like your favourite Dresden lady on the dresser
all ruffed, a young image of you, varnished and lean
some softness at the lips where we all raced, rollicking out
tumbling recklessly through your best years, gobbling up
big, generous servings of energy, humour, tender consolation
because you insisted these must be consumed
because we blindly assumed
there would always be more

more and more and more
of our mother

or at least

enough to go round

it’s what you always said : enough to go round.
But now I wonder how far is round
the globe, the planet, eternity, love ?
Does round ever end ? Round and round
the mulberry bush.

Mother on the mantle
petite, precise, an Edwardian gleam
in your grandfather’s eye

ready for life
poised between beings.

The hands reveal.
Your critical hands
blithe as sleeping babies
already caressing otherness.

Your body inflated with problem
relaxes away from you, leaving
a waxy doll, pale and compact
exhausted at its having
released so much.

You are the first of this considerable clan to go.
A great tree falling in our wilderness
through mounds of soft snow.

We get as close as families can now
borrowing socks and night shirts, mistaking
each others’ specs so that finally we see
what we’ve been saying all these years.

Cousins ask tearfully, how will I feel ?
As only you can, depending on how it’s gone
what’s been given, taken, understood.

Helping, holding, we all try on
some mask of the mother.
There are so many.

Write deep, my daughter, you told me last.

I have been digging down to you forever.
You are the bedrock of my journey
in me now as I was once
in you

travelling our way

together.

Patricia Keeney First Woman, poems, Inanna Publications and Education Inc. Toronto, Canada, 2011

Lettre à ma mère

Toujours économe de nos peines, tu es partie
juste avant Noël, après avoir préparé les gâteaux, les cadeaux,
dit à chacun les paroles qu’il lui fallait, longue ombre chaude,
sur le seuil, dont les adieux nous suivaient
dans nos voitures. Quelle fête autour de toi, rayonnante
au milieu de la vaisselle et des sourires, la tête nimbée d’un halo
parfumé, dans le chatoiement des tiens tous radieux
lors de cette dernière fête de famille ; quelques heures après, un hoquet
t’assit soudain dans ton lit, soucieuse des préparatifs à venir,
et t’allongea promptement dans ce lit douillet.
Nul coup frappé à l’huis verrouillé de ton corps ne put relancer
le cœur, t’arracher aux limbes des rêves
où la rédemption nous attend tous, où déjà
commence quelque chose de neuf, pourtant si familier.

Mais je n’arrive qu’après ton départ.
Ton esprit magnifique exclu
d’une forme figée, déplacé
vers un lieu doux et apaisant
tandis que l’artifice maintient un semblant de toi,
aussi pouvons-nous murmurer tous bas ce que
tu as donné, tout ce que tu
nous a consacré. Regarde
notre force, brisée
devant le fait incompréhensible,
toi ici,
à la fois présente et absente.

Où es-tu ?
Celle dans le sein de qui
nous épanouissions
des secrets, stupides et sacrés,
toi dont la voix depuis seulement hier
déjà nous manque tant,
ton contact, ton aspect, ton rire.

Toi pour qui nous n’avons jamais changé
dans la rivière rapide de notre enfance
sondant la fange herbeuse des poissons et des crabes
nageant dans le scintillement vers toutes les autres rives
nos têtes telles des flotteurs légers remplis d’air, libres,
montant et descendant au gré des ruses capricieuses de l’été.

On nous fait remplir des papiers, à Père, aux garçons et à moi.
La douleur nous aveugle, nous confondons les noms, les dates,
nous récrivons l’histoire familiale confusément
dans l’affolement de notre cœur.

Voulons-nous un prêtre, demande quelqu’un ? Non. On me dit
que tu avais perdu la foi dans la foi, plus assez stricte. Et pourtant tu avais
des valeurs. Et ces saints hommes, des hypocrites. Des monstres, des menteurs.
H-m-m, alors une femme prêtre ? Ta fille unique,
je suis à l’aise dans ce rite familial improvisé pour toi.

Qu’est ce que je crois ?
Que tu vis et existes toujours
et que tu m’aimeras, me conseilleras le restant de mes jours.

Est-ce là le culte des ancêtres ?

Adorant les mains blanches et douces toujours là après ton départ,
pâle soleil d’hiver écartant les nuages. Autour de moi dans notre maison
la vapeur des bains du soir – toi – te glissant sous ma peau
emplissant l’espace. Dans le lit d’un autre, où luit le lustre éteint.
Des albums de photos bien rangés, emplis de toi. Petit arbre de Noël clignotant,
tes traits d’esprit taquins.

Anecdotes qui remontent ; papa et toi dépensant l’argent du car
pour une dernière bière, titubant le long du fleuve de Hull à Ottawa
aux heures blafardes du matin pour libérer la gardienne du bébé -
moi à dix ans endormie près de mon petit frère, tous deux rêvant d’évasion.
Je te retrouve à dix ans dans le fouillis d’un tiroir.
Carnet scolaire d’autographes de l’école animé d’astuces et de blagues.
A cette époque tu t’amusais bien plus que moi. Mais tu ne m’en as jamais parlé.

Certaines nuits je délire, je délire, seule dans le noir,
à la seule pensée de voir s’effacer
ton visage mutin, la forme si personnelle
de ma propre mère
que le temps va emporter.

Comment te garder ?
Tandis que je m’efforce d’être là où tu es
je suis le contour de tes mains, oiseaux blancs immobiles
sur les draps, porcelaine maintenant parfaite
telle ta dame préférée en Dresde sur le dressoir
toute ébouriffée, image de toi jeune, vernie, mince,
une douceur aux lèvres où nous nous pressions tous, nous ébattant,
culbutant dans l’insouciance de tes plus belles années, engloutissant
de grandes, de généreuses portions d’énergie, d’humour, de tendre consolation
parce que toujours tu insistais qu’il fallait qu’on en profite
parce que nous supposions aveuglément
qu’il y en aurait toujours plus

plus, plus, plus
de notre mère

ou du moins

assez pour tous

C’est ce que tu disais toujours : assez pour tous
Mais à présent je me demande ce que signifie tout
l’univers, la planète, l’éternité, l’amour ?
Ya-t-il une fin à tout cela ?

Maman sur la cheminée
petite, nette, lueur coquine
dans le regard de ton grand-père

prête pour la vie
en équilibre entre les êtres.

Les mains révèlent
tes mains critiques
heureuses comme l’enfant endormi
caressant déjà l’altérité.

Ton corps enflé par la maladie
se retire de toi, laissant
une poupée de cire pâle, recroquevillée
épuisée d’avoir
tant donné.

Tu es la première de ce clan important à partir
tel un grand arbre s’affalant dans notre désert
sur des monticules de neige légère.

Nous nous rapprochons autant qu’il est possible à des familles maintenant,
empruntant chaussettes et chemises de nuit,
mélangeant des lunettes de sorte que nous y voyons enfin clair
dans ce que nous n’avons cessé de dire durant toutes ces années.
Les yeux pleins de larmes, des cousins me demandent comment je vais réagir.
Comme toi seule peut, selon la manière dont s’est éteint
ce qui a été donné, pris, compris.

Nous entraidant, nous étreignant, nous mettons tous
un masque de la mère.
Il y en a tant.

Ecris profond, ma fille, me dis-tu enfin.

J’ai foré vers toi pour toujours.
Tu es le roc de mon voyage
en moi désormais comme jadis je fus
en toi

allant notre chemin

ensemble.

Traduit par Michèle Duclos et Magdelaine Gibson

Patricia Keeney est née en Angleterre d’une mère anglaise et d’un père soldat canadien d’origine irlandaise et française, mais qu’elle a passé son enfance et son adolescence au Canada où elle a fait l’essentiel de ses études universitaires avant d’occuper, depuis 1983, le poste de « Creative Writing and other Literary Subjects » à l’université York de Toronto. Poète, romancière (dix livres publiés), critique littéraire et dramatique, influente et souvent récompensée, elle a beaucoup voyagé dans des pays des cinq continents, invitée comme conférencière et comme poète. Sa poésie a été traduite en de nombreuses langues occidentales ainsi qu’en chinois et en hindi. En 1996 Ses Selected Poems furent préfacés par le poète russe Yevtushenko.

Energie semble le mot-clé le plus approprié pour définir le tempérament et la poésie de Patricia Keeney. Une énergie qui se manifeste d’abord dans son indépendance vis-à-vis des conventions de la condition féminine mais aussi de la sensibilité lyrique que l’on associe souvent à son sexe. Patricia Keeney est une femme totalement émancipée des préjugés séculaires toujours présents dans tant de sociétés. Voici comment elle définit son instrument poétique : « Dans ma formation littéraire mes modèles étaient tous masculins – Ted Hughes en Angleterre, Irving Layton au Canada. Je voyais le monde à travers leurs yeux, leurs yeux très masculins. Parfois j’oubliais qu’une femme n’était pas supposée faire ce genre de choses, dire ces choses. Il m’a fallu des années pour comprendre que je le pouvais si je le voulais. Mais lorsque j’ai acquis cette liberté, la liberté de parler avec ma propre voix et de vivre la vie que je voulais, j’ai compris que ce n’était pas du tout à une liberté masculine que j’aspirais. Mes audaces ont été et restent des audaces de femme. Mes batailles sont des batailles de femme. Elles m’ont menée à des mondes autres avec des satisfactions autres. Pour m’exprimer figurativement, je ne me réclame pas de l’épée masculine, mais de la plume qui, si vous y réfléchissez, est une autre sorte très féminine d’aiguille. » Elle a été révélée au public francophone par la revue Poésie 2001 (Septembre-Octobre). Les éditions bergeracoises bilingues Le Poémier de Plein Vent ont publié en édition bilingue trois volumes de ses poèmes qui ont reçu le Prix Jean Pâris.


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