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Patricia Eakins

22 avril 2011

par Anne Mounic

Patricia Eakins, Les Affamées et autres nouvelles. Présentées et traduites par Françoise Palleau-Papin. Postface de Paul Violi. Grenoble : ELLUG, 2010.


Comme le dit Françoise Palleau-Papin dans son introduction, Patricia Eakins, née en 1942, est « un oiseau rare de la littérature américaine contemporaine » (page 7). La traductrice parle d’« enchantement » et le mot n’est pas trop fort. Les contes empruntent à diverses traditions, orientale, extrême-orientale ; nous nous rendons dans le Grand Nord ou suivons de grands voyageurs. L’être humain vit dans l’intimité de la nature et des animaux, mais cette intimité n’est pas de tout repos comme le dit Paul Violi dans sa Postface ; nous oscillons en effet entre « extase » et « terreur » (page 211). En cette ambivalence toutefois paraît s’exprimer un désir, celui de la conteuse sans doute, d’une certaine justice poétique, ou d’une possibilité de bonté. On lit, par exemple, dans « L’ouno » : « Les esprits du cœur ne ressemblent pas à ceux des chiens des dents. Ils sont malicieux et puissants, mais jamais méchants. » (page 184) Dans « Les peaux de serpent », les « créatures reptiliennes » proliférantes – sorte de matérialisation des puissances démoniques – sont capables de générosité et apportent « secours et consolation » (page 54) à la femme abandonnée. Le serpent, selon la symbolique traditionnelle, se confond avec le devenir, à la fois destructeur et créateur. Patricia Eakins met en valeur l’âpreté de l’existence physique, insistant sur la dévoration (dans la nouvelle qui donne son titre à l’ouvrage, par exemple), sur l’accouplement et la naissance. Dans « Le Forrago », s’accumulent les périls et la nouvelle se termine par une note ironique : « Et on raconte qu’un assassin de Porto Affraia fut mis à mort, selon son propre désir, par une putain parfumée de forrago. Qui ne préférerait cela au couteau ou à la corde ? » (page 152) Nous nous situons, comme le veut le sous-titre de la nouvelle suivante, « Murumoren, ou le moulage brisé », entre volupté et maléfice, mais le conte ne perd pas, me semble-t-il, sa valeur fondamentale de questionnement éthique. Le héros de « La ruse de Dame Kataka » dit à la fin du conte : « Il m’a suffi de contempler le désir de mon propre cœur pour vaincre. » (page 68)
Patricia Eakins renouvelle le genre de façon hardie, avec un humour certain. On pense à Mérimée (La Vénus d’Ille), à Swift ou même à Lawrence (Le serpent à plumes), mais aussi à Hawthorne. Toutefois, la morale n’est pas aussi explicite chez Patricia Eakins que chez Hawthorne, mais on sent chez elle un désir d’envisager la possibilité d’une demeure humaine sur cette terre : « Tel l’espoir des morts pour les vivants, ces mots s’enroulent autour d’un Ignouk, pour lui tenir chaud s’il se trouve perdu, seul, très loin, sur la banquise, la nuit. » (page 210) On peut aussi lire ces contes comme des modulations sur l’implacabilité de la volonté schopenhauerienne, dont ironie et humour révèleraient le dérisoire.
Merci à Françoise Palleau-Papin de nous faire découvrir cet écrivain et de mettre ces contes à disposition des lecteurs français dans sa traduction soignée.


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