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Pascal, par Frédéric Le Dain

26 avril 2010

par Frédéric Le Dain

Les mouches de Pascal dans le laboratoire de la vanité.

« La puissance des mouches, elles gagnent des batailles, empêchent notre âme d’agir, mangent notre corps. »
Pascal, Pensées, f. 20, éd. Le Guern, « folio », 2004
(par convention, je cite désormais juste le fragment dans cette édition)

« La vanité est si ancrée dans le cœur de l’homme qu’un soldat, un goujat, un cuisinier, un crocheteur se vante et veut avoir
ses admirateurs, et les philosophes mêmes en veulent, et ceux qui écrivent contre veulent avoir la gloire d’avoir bien écrit,
et ceux qui lisent veulent avoir la gloire de [les] avoir lus, et moi qui écrit ai peut-être cette envie, et peut-être ceux qui le
liront… »
Pascal, Pensées, f. 534.

« Buée de buées a dit le Sage buée de buées tout est buée »
Paroles du Sage, trad. Henri Meschonnic, Les Cinq Rouleaux, Gallimard (1970), 1986, p.135

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Nature morte, par Jean-Baptiste Oudry

La place des Pensées de Pascal (1623-1662) dans l’Histoire des Idées pourrait être en soi un vrai sujet de méditation sur la vanité de nos entreprises, comme sur leur remarquable et paradoxal pouvoir d’après-coup. Il y a en effet peu d’êtres qui aient regardé « la philosophie » – la philosophie scolastique s’entend, mais aussi l’entreprise de construction d’une sagesse infaillible, disons, pour aller vite, à la façon des Stoïciens – avec autant de dédain apparent, au point qu’il ose écrire, dans le fragment « Géométrie. Finesse », excédé et presque nietzschéen avant l’heure, plaçant l’exercice philosophique du côté de la « géométrie » : « Se moquer de la philosophie, c’est vraiment philosopher. » (f. 467)

Pointons juste au passage, pour éviter de nous enferrer dans les malentendus, que Pascal, qui sait le poids des mots, n’écrit pas : « Ignorer la philosophie », et disons bien sûr ce que cette « moquerie », qui pourrait réconcilier Nietzsche et Kant (le second réduit un instant à son « sapere aude », en tout cas…), est en fait, comme on peut s’en douter, un éloge de la pensée qui s’aventure souverainement hors des chemins tout tracés et des sujets déjà traités, et en rien un « éloge du mépris de la pensée » : la vanité du discours tout fait ne rend pas vaine la pensée... N’’est-ce pas d’abord le fait que « l’homme passe infiniment l’homme » (f.122) qui dérange les philosophes, comme le suggère Jean-Luc Marion (Certitudes négatives, éd. Grasset, 2010, p.40-41), en évoquant lui-même Pascal ? Henri Meschonnic, reprenant de façon stimulante, incisive et intempestive la question de Martin Heidegger (Qu’appelle-t-on penser ? PUF, 1959) dans « Oui, qu’appelle-t-on penser ? » (Dans le bois de la langue, éd. Laurence Tepper, 2008, p.9 et suiv.) fait écho ici à notre préoccupation : « Penser, c’est transformer la pensée. » (p.10). C’est bien ce qui est en jeu autour de Pascal. Car si l’on suppose qu’il ne fait que répéter ce qui a été dit, où est « la pensée » ?

Ajoutons que cet exercice de la distance, de la déprise de soi, ce « penser autrement » de Pascal (je pense ici à l’injonction foucaldienne), courageux, solitaire et longtemps inaperçu, habillé de moquerie, a essaimé de façon étonnante dans le giron des philosophes, depuis Victor Cousin jusqu’à André Comte-Sponville, en passant par Lev Chestov, Albert Camus, Benjamin Fondane, pour ne citer qu’eux : « (…) le passé est imprévisible, autant que l’avenir », avertit Meschonnic (ibid., p.20). A juste titre.

Mais mon propos n’est pas ici de rappeler des choses bien connues, ou trop connues. Ce sera plutôt d’essayer de me mettre « à l’école de Pascal » pour essayer de saisir quelque chose de l’originalité d’une pensée et d’une écriture, le fragment, dont on peut se demander, n’en déplaise aux tenants du « Discours constitué » dont les Pensées ne seraient au fond qu’un brouillon – mais quel brouillon ! –, s’il n’est pas le mode le plus juste d’exposition d’une pensée qui n’incline pas à se figer, même s’il semble impensé – « Pensée échappée. Je la voulais écrire. J’écris au lieu qu’elle m’est échappée. », écrit toutefois Pascal, f. 473…

A moins que le fragment ne soit impensable pour des lecteurs qui, préférant imaginer le miroir parfait au lieu du « poème de la pensée » -je reprends là une expression de Henri Meschonnic- attendaient en fait une machine de guerre, ou attendent encore une « apologie » qui broie le doute et piétine, enfin, « la raison » et ses géomètres, à grands coups de géométrie discursive. Géométrie ou finesse, telle est bien la question… Apologie, ou fragments ? Je choisis ici de considérer les fragments, mais sans considérer que la pensée serait « fragmentée »…

La liasse « Vanité », et ses arborescences et disséminations dans les Pensées, est une école, une sorte de laboratoire pour penser des « je-ne-sais-quoi », selon la formule explicitement cornélienne (f.392) Je pense bien sûr à V. Jankélévitch, qui écrivait dans Le Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien  : « Chez nos classiques, chez Corneille, Racine, Bossuet, Pascal, le cardinal de Retz, Montesquieu, le je-ne-sais-quoi exprime le premier désarroi du rationaliste scandalisé par les causes dérisoires de l’amour, par la disproportion des causes et des effets, si injurieuse pour la raison, enfin par ces ébranlements infinitésimaux et ces motivations microscopiques qui sont les seules raisons du cœur » (vol. 1, éd. du Seuil, coll. « Points », Paris, 1980, p. 46 ). Ce « je-ne-sais-quoi » de la vanité est précisément un terrain propice pour faire l’expérience de la pensée de Pascal, car Pascal ne s’en tient pas seulement à la posture du « rationaliste scandalisé ». Il s’est mis, comme les remarquables éditions modernes le montrent, fruits de travaux universitaires conséquents (notamment Bernard Croquette), « à l’écoute de Montaigne », des Essais (pas nécessairement pour le louer, toujours), dont il reprend la leçon, se défiant de la posture du moraliste, comme le montre d’ailleurs le fragment mis en exergue, s’appliquant à lui-même, d’abord, sa pensée. Pascal n’est pas, disons-le autrement, une sorte d’Alceste brillant, et sa passion n’est en rien « la misanthropie », même si l’anthropologie pascalienne, héritée en partie de la théologie augustinienne, n’est pas particulièrement optimiste. Si la « vanité » est bien une façon de regarder le monde, et d’en rire, c’est aussi et d’abord une façon d’y trouver son propre reflet, et de rire de soi, à l’occasion (chose qu’Alceste ne sait faire ?), en trouvant la vérité de sa condition.

Loin de considérer que « la vanité » serait une sorte de défaut à éliminer, le propos de Pascal est au contraire de montrer, par petites touches, qu’il est universel, qu’il concerne toutes les conditions, et qu’il est ancré dans une Histoire. Il convient donc de l’analyser, et c’est ce que s’emploie à faire Pascal, élisant ainsi un objet de pensée qui, on en conviendra j’espère, n’est pas, a priori, « métaphysique », même si la source première en est l’Ecriture. Certes, l’augustinisme de Pascal le conduit à voir dans la vanité une manifestation de la « libido » déchue (le « péché originel »), mais l’argument n’apparaît toutefois pas de façon centrale, comme si la vanité se situait au carrefour des trois libidos que Pascal reprend à Augustin d’Hippone : le désir de pouvoir sans mesure, le désir de savoir sans limites et le désir de jouir sans entraves. Mais ce passage par une « théorie du désir », aux échos étranges dans notre modernité, lui permet de construire en fait, à partir de la vanité, une anthropologie, répondant à la question pressante : « qui est l’homme ? ». Est-il ce « point central » de l’univers que Michel Serres repère comme récurrent dans la pensée du XVIIème siècle (Le Système de Leibniz et ses modèles mathématiques, P.U.F., 1982) ?

Le « nez de Cléopâtre » peut servir de « point de fixation » de cette vanité aperçue au prisme de l’Histoire, comme, d’ailleurs, de réfutation de cette centralité de l’homme, même si le propos de Pascal n’est pas au premier chef de souligner cette dimension historique : « Rien ne montre mieux la vanité des hommes que de considérer quelle cause et quels effets de l’amour, car l’univers en est changé. Le nez de Cléopâtre. » (f.42, mais aussi 187, 392) Que « l’univers » en soit changé ne signale-t-il pas la portée, à peine hyperbolique, mais toute pascalienne, de cette « raison » bien étrange, le « nez de Cléopâtre » ?

Précisément, l’un des fils rouges de la conceptualisation pascalienne, ici, est le rapport qui s’établit entre ce « petit objet », le nez, et cet effet, le changement de l’univers. Si l’homme ne peut être un point central de l’univers, c’est précisément parce qu’il est « en déplacement continuel », diverti : « Les hommes s’occupent à suivre une balle et un lièvre : c’est le plaisir même des Rois. » (f.36) C’est toute la théorie du divertissement qui est en sous-main. Nul jugement de valeur : un constat… Le nez, une balle, un lièvre : petits objets qui détournent, qui « divertissent » de l’essentiel ? Qui peuvent, à l’occasion, produire des effets considérables… L’amour, pour le nez de Cléopâtre, la guerre, si l’on entend l’allégorie de la balle et du lièvre – et Pascal sait bien que les Rois sont les sujets exemplaires du Royaume de la Vanité…

Ainsi, le propos pascalien prend-il à rebours l’idée courante, qui s’appuie sur l’étymologie, selon laquelle le « vain », c’est ce qui est « vide », le « creux », dit Hamm dans Fin de partie, de Beckett – « vanité » moderne (voir le Colloque « Littérature et Vanité », cité en note bibliographique) ? Le « vanus » latin, « vide » (au sens d’abord concret), Pascal montre ainsi qu’il est mû en fait par une force, inaperçue, un « presque rien », un petit objet (assez proche du « petit a » de Lacan ?) : « Peu de chose nous console parce que peu de chose nous afflige. » (f. 40). Non le vide, mais le « peu ». Car le vide aussi peut, selon Pascal, s’analyser… comme il en a fait la démonstration, par ailleurs, en Physique.

A travers la « Vanité », Pascal pense donc des « presque rien » auxquels nul homme n’échappe, pas même le moine en sa solitude : « Un bout de capuchon arme 25 000 moines. » (f.16), faisant allusion à une querelle monastique. Au nez de l’amoureux, à la balle du guerrier, il faut donc ajouter la forme du capuchon, qui, si elle n’est conforme à l’idée qu’on s’en fait, peut bien déclencher, elle aussi, des guerres considérables, et peut-être inexplicables. Il pense des « je ne sais quoi » qui sont causes en nous de sentiments, positifs (l’amour), ou négatifs (la rivalité meurtrière) : « Pourquoi me tuez-vous ? – Eh quoi ! Ne demeurez-vous pas de l’autre côté de l’eau ? » (f.47), « l’eau », ce presque rien séparant deux mondes : de ce côté-ci vous êtes un frère, de l’autre vous êtes un ennemi.

Dès lors, est-il si étonnant que les hommes en société cultivent ces « petites différences » qui, selon Freud, exacerbent le narcissisme ? « Il a quatre laquais. » constate sobrement, et énigmatiquement le fragment 17. Petite différence. Mais elle est considérable : voilà l’aristocrate. Il n’est pas : il a. La pensée pascalienne est elliptique, dans l’attente de la pensée du lecteur, peut-être.

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Vanité, par Jan Sanders van Hemessen (vers 1500-1560)

Cette théorie de la vanité selon Pascal conduit également à penser l’excès (et il resterait, bien sûr, à vraiment articuler le lien entre les « petits objets » et l’excès, ce dernier révélant peut-être plus crûment « le vide ») : « Si on est trop jeune on ne juge pas bien, trop vieil de même. » (f.19) Ou encore : « Trop et trop peu de vin. » (f .35) Car la mesure n’est en rien le propre de l’homme, réfutation de toutes les entreprises de sagesse : le peu et le trop sont sa vraie mesure, parce qu’il regarde le monde à travers une anamorphose, qui déforme son regard, appelée « Vanité ». De ce point de vue, rapprocher par exemple la pensée pascalienne et la représentation picturale de Hans Holbein le Jeune dans son fameux tableau Les Ambassadeurs, n’est pas seulement utile, mais nécessaire (f.19). Et l’on peut considérer que Pascal, à la place de l’anamorphose du tableau d’Holbein (véritable vanité…) s’efforce de penser, à partir d’une perspective que les fragments obligent à construire. Penser un impensable apparent, que la conscience ne perçoit pas clairement. Cette vanité qui est là sous son nez, l’homme ne la voit pas : construire donc un « point indivisible » (f.19), d’où il sera possible de « voir la vanité » ? C’est ce que l’on ne voit plus, chez Holbein, en ne regardant plus que l’anamorphose et en oubliant qu’elle permet peut-être de « lire » ce qui est au-dessus : vanité du pouvoir ? du savoir lui-même ?

Le pessimisme pascalien, et sa lucidité, vont plus loin encore. Car supposer un tel pouvoir à la Vanité, une telle puissance hypnotique, cela oblige en fait à penser l’homme comme un « être de Vanité ». L’essence de l’homme, dans la Vanité ? « Quelle chimère est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradiction, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. » (f.122) Baudelaire, lecteur de Pascal (dans « Le Gouffre », Les Fleurs du Mal, voir Philippe Sellier, Port-Royal et la Littérature, T.1, Paris, Champion, 1999, p.309 et suivantes), nous est ici d’un grand secours. Car le Dandy sait à quel point l’excès et la vanité sont liés, et à quel point ils peuvent définir l’homme. Le poème en prose « Chacun sa chimère » est, de notre point de vue, une belle illustration, une belle allégorie pascalienne. Et il peut rendre compte de l’étrangeté baroque de la pensée pascalienne, qui s’efforce de secouer par fragments nos habitudes de penser, dans une sorte de lecture à rebours.

Concept critique étrange et inventif, donc, « la Vanité » (même si c’est un lieu commun, et précisément parce qu’il s’agit d’un lieu commun travaillé) suppose une redéfinition de l’homme, non pas comme « être de raison » – alors même que c’est une lame de fond du siècle –, mais comme « être d’imagination ». Une « imagination » à laquelle personne ne résiste, pas même le représentant de la raison : « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu’il ne faut, s’il y a au-dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n’en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » ( f.41)

Ce fragment 41, imposant, que l’on peut tenir pour l’anamorphose de la liasse, ose bien à sa façon regarder à nouveau les « presque rien », les « petits objets », les petits fragments de vanité, et vient rendre raison de la déraison en pointant la cause de nos excès : « Je ne veux pas rapporter tous ses effets. Qui ne sait que la vue des chats, des rats, l’écrasement d’un charbon, etc., emportent la raison hors des gonds ? Le ton de voix impose aux plus sages et change un discours et un poème de force. » (f. 41)

D’où, bien sûr, les « mouches » de notre titre viennent ici nous servir de point de mire… A deux reprises dans la liasse, Pascal, qui cherche un comparant dans l’infiniment petit, se tourne vers cet insecte anodin –ailleurs, il ira même, dans son ironie, jusqu’à « la jambe de fourmi » (f.61)- qui marque les fragments 20 et 44.

Le détour par des précisions lexicales autour de ce terme de « mouche » n’est pas sans intérêt pour notre pensée. De l’insecte au « petit morceau de taffetas que les femmes se collaient sur le visage » (Dictionnaire historique de la langue française, Paris, éd. Le Robert, 1992, T.II, p.1280) au 17ème siècle, le spectre sémantique est d’autant plus large que le terme peut désigner « les bourdons, frelons, lucioles, cantharides, cousins et éphémères » (ibid., p1280), tous insectes patentés. Le détail est d’autant plus piquant que l’éditeur, Michel Le Guern, nous renvoie à une anecdote historique rapportée par Montaigne (Essais, II, 12), qui met en valeur des « abeilles »… désignées, donc, par le terme générique de « mouches » par Pascal, dans sa réécriture supposée.

Dès lors, d’ailleurs, les « mouches de Pascal » deviennent non seulement étranges, mais nombreuses et variées, et emblématiques de ce qu’est la « vanité ». Car de l’insecte qui déconcentre à la pensée qui détourne (le détail qui distrait, le « point noir dans le raisonnement…), en passant par cette version négative du « nez de Cléopâtre », le féminin comme motif héroïque, la polysémie peut d’autant plus jouer que l’ironie pascalienne n’est pas en reste. Et les directions dans lesquelles la pensée et l’imagination s’orientent sont, aussi, multiples : le lecteur, comme toujours dans les Pensées, est saisi de « vertige », un sentiment, me semble-t-il, éminemment « pascalien », au moins du côté du lecteur. Mais un vertige sain, un vertige doux, de ceux qui défont les pensées les plus assurées, affolant le laboratoire de la pensée sûre d’elle-même… Un vertige qui fait mouche ?

Le fragment 44 fait écho au fragment 20 et accentue l’ironie satirique : « L’esprit de ce souverain juge du monde n’est pas si indépendant qu’il ne soit sujet à être troublé par le premier tintamarre qui se fait autour de lui. », et Pascal de ressaisir la mouche : « (…) Ne vous étonnez pas s’il ne raisonne pas bien à présent, une mouche bourdonne à ses oreilles : c’en est assez pour le rendre incapable de bon conseil. Si vous voulez qu’il puisse trouver la vérité, chassez cet animal qui tient sa raison en échec et trouble cette puissante intelligence qui gouverne les villes et les royaumes. »

Faut-il réduire, ici, le « spectre sémantique » évoqué plus haut ? Pas sûr… Car, après tout, c’est à la fois au sens propre, au sens métaphorique et comme métonymie que nous pouvons entendre le terme… ce « point noir » qui tient la raison en échec, c’est un obstacle minime, mais c’est peut-être un obstacle sentimental, un sentiment, une passion, un désir qui troublent et mettent en cause le bel édifice pourtant bien fondé. En tout cas tout ce qui, d’une façon ou d’une autre, fait obstacle à la vérité.

L’on voit bien combien ce « point noir » nous sert de révélateur dans le « laboratoire de la vanité » : la vanité n’est pas seulement un défaut moral qu’il faudrait chasser pour devenir enfin un modèle de vertu, mais c’est l’obstacle permanent qui empêche de voir vraiment une partie de la vérité, quelle que soit la condition. Quand ce n’est pas une mouche qui vous dérange, c’est une beauté qui vous trouble. Elle met en échec la raison du « gouvernant », elle devient la cause inédite du « mal politique », même si l’allégorie pascalienne évoque aussi, et d’abord, peut-être, les « gouvernances intérieures », intimes.

Les mouches, enfin, qui « mangent notre corps », rappellent la mort, écho de cette « vanité » qui désigne bien au 17ème siècle un tableau représentant une tête de mort installée au cœur d’objets familiers, rappel de la « vanité de toutes choses » au regard d’une condition périssable.


Petits « objets » de la vanité, effets surprenants… Pessimisme, vraiment ?
J’évoquais l’étymologie latine de la « vanité » (« vanitas », de « vanus », ce qui est vide), mais je ne peux passer sous silence le point de départ de cette « pensée de la vanité », que Pascal trouve dans l’Ecclésiaste (autrement dit Qohélet) à travers le trop connu « vanitas vanitatum dixit Ecclesiates » (Liber Ecclesiastes, traduction de Saint Jérôme) de la Bible, « vanité des vanités », la formule a fait cliché… au moins en français (Luther, dans sa traduction, évite le substantif pour recourir à l’adjectif précédé d’un intensif)

Les Solitaires de Port-Royal, outre la Grammaire générale et raisonnée, et leur Logique, nous ont laissé une traduction, d’après l’hébreu et le grec, des textes bibliques (Premier et Deuxième Testament, voir La Bible, trad. Lemaître de Sacy, édité par Philippe Sellier, éd. R. Laffont, 1990). Est-il, alors, si étonnant que nous retrouvions sur le chemin de Pascal le tragique qu’André Neher signale au cœur du « Hével » (הבל) de Qohélet (traduit par « vanité ») dans ses Notes sur Qohélet (L’Ecclésiaste) (éd. de Minuit, coll. « aleph », 1951) ? Car, au fond, c’est bien de tragique qu’il est question dans la pensée pascalienne…

Rappelant que le mot désigne tout d’abord la buée émise par l’haleine, et par là « tout ce qui est voué, par essence, à disparaître » (p.72), fugace, André Néher poursuit en pointant qu’il s’agit là d’une « notion tragique », ajoutant, pour redonner force originelle à cette « vanité » : « Je suis empoigné par elle avant d’en avoir conscience. Et lorsque je la perçois, le seul jugement que je puisse formuler à son égard, c’est de constater qu’elle me fuit. » (p.72). Une mouche qui bourdonne ?

Henri Meschonnic, dans sa belle traduction de Qohélet, qu’il traduit en Paroles de Sage, écrit au sujet de « hével » : « Le maître mot est buée, hével, et il faut garder l’image originelle, le sens dit propre, l’haleine qui se résout en rien dans l’air, et qui est un éternel point de départ parce qu’elle est concrète, alors que le « vanité des vanités » où nous attache l’accoutumance est un abstrait –point d’arrivée. » (Les Cinq Rouleaux, trad. Henri Meschonnic (1970), Gallimard, 1986, p. 132 ; voir le dialogue Guy Braun/Henri Meschonnic, « Peut-être », n°1, 2010, p.204-211)

La mouche qui bourdonne rend bien le concret de la « vanité » au sens de hével, et le propos de Pascal correspond remarquablement au trajet que souligne Meschonnic : du concret à l’abstrait… Remarquons enfin au passage combien Meschonnic donne force expressive aux « Paroles de Sage » en jouant sur l’espace entre les mots pour rendre compte du rythme du texte hébreu, donnant par là une idée du « vide » qui est à penser à partir d’un « presque rien », « la buée »…

Pascal, dans sa pensée de « la vanité », de la « buée des buées » n’est pas loin, me semble-t-il, de ce qu’énonce ensuite André Néher dans Notes sur Qohélet, déjà cité. André Néher va rapprocher – le rapprochement est plus facile en hébreu – « hével » (הבל), la vanité, et « Abel » (הבל), marqué par sa disparition, première victime de « la vanité » ?… Un rapprochement (vanité et rivalité meurtrière : une « mouche dans l’œil », en somme…) qui est présent dans les Pensées (f.47)

Peut-être a-t-on quelque peu enfermé Pascal, pour des raisons certainement idéologiques, mais aussi pour des raisons éditoriales (il faut attendre le 19ème pour que la première édition des « Pensées » soit vraiment remise en question, et surtout le 20ème siècle pour lire les Pensées dans des éditions critiques conséquentes) dans un costume étroit, assimilé à une armure janséniste. Il n’est pas dans mes intentions de nier l’intention apologétique qui est au cœur des Pensées, ce serait bien vain. Mais il me semble qu’il ne faut pas noyer la pensée de Pascal dans cette intention apologétique, et confondre les Pensées et Les Provinciales. Il y a une « anthropologie pascalienne » qui, jusqu’à un certain point, conserve un territoire autonome.

« Plaisante raison qu’un vent manie et à tout sens », note le fragment 41. Le gain de la pensée pascalienne n’est pas seulement dans une démonstration, mais dans un plaisir, celui-là même qui est le propre du divertissement, quand celui-ci se donne pour occupation de rire sérieusement de la condition de l’homme, en tout cas d’en saisir le tragique fondamental. Pascal, qui n’est peut-être pas un « penseur de la joie » (mais il ne faut peut-être pas oublier le Mémorial, qui n’est pas sans liens avec les Pensées : « Joie, joie, joie, pleurs de joie »), nous introduit néanmoins à la joie de penser qui s’appelle, au moins, analyse de soi. Le fragment, qui ne dit pas tout, reconnaît aussi qu’il y a un impossible à dire, et trace une ligne en pointillé qui fait signe vers l’in-fini, dans l’inachevé, tracé presque mathématique. Est-il, dès lors, si étonnant que Pascal occupe, dans l’Histoire des Idées, à côté des constructeurs de systèmes, et avec d’autres, la place de l’Autre ? Un Autre… en fragments ?

Note bibliographique.

- 1) Je cite ici, par commodité, l’édition établie par Michel Le Guern (« folio » classique, 2004, d’après la « Copie 1 »). L’édition de Philippe Sellier est, je dois le dire, tout aussi intéressante (« Livre de Poche », 2000, reprise par Gérard Ferreyrolles, établie d’après la « Copie 2 », d’où les différences…). Les éditions modernes permettent entre elles des « correspondances », ainsi qu’avec des éditions moins récentes (Lafuma (1962) première édition scientifique, toujours disponible en collection « Points », au Seuil) ou plus anciennes (Brunschvicg, édition « thématique » qui a eu ses lecteurs : Camus, Fondane, Chestov… disponible en « GF »).

- 2) L’essai qui précède a été écrit à partir d’une lecture personnelle, « corps-à-corps avec le texte ». Néanmoins, cette lecture est éclairée de la lecture ou de la consultation de nombreux travaux, parmi lesquels, dans le désordre, ceux de Jean Mesnard, Michel Serres, Philippe Sellier, Laurent Thirouin, Tony Gheeraert, Vincent Carraud, Gérard Ferreyrolles, Hélène Michon, Marie Pérouse, Laurent Susini… tous remarquables. Le livre de Philippe Sellier Essais sur l’Imaginaire classique, Paris, éd. Champion, coll. « Champion classique », 2005, accessible au format de poche, peut constituer une « introduction »… Sur Pascal et l’Ecriture, l’essai de Bernard Grasset Les Pensées de Pascal, une interprétation de l’Ecriture, éd. Kimé, 2003.

- 3) Signalons aussi que s’est tenu, en juin 2008, à l’E.N.S. de la rue d’Ulm, un Colloque sur « Littérature et vanité : traces de L’Ecclésiaste de Montaigne à Beckett ». Il est possible d’écouter certaines conférences, dont celle de Michaël Edwards, sur le site de l’ENS : http://www.diffusion.ens.fr/index.php?res=cycles&idcycle=371 .

- 4) Enfin, les entretiens réalisés par Raphaël Enthoven avec certains des chercheurs cités (Laurent Thirouin, Vincent Carraud…) dans le cadre des « Nouveaux chemins de la connaissance », sur France culture, sont disponibles, partiellement réécrits, sous le titre Pascal ou les intermittences de la raison, éd. Perrin/France Culture, 2009.


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