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Outre sphères

1er février 2006

par Marc Pierret

 [1]

Ces parties de boules extra-métaphysiques sur la terrasse de La Malatière, évoquées ici même par Laure avec l’inimitable tournure de son génie filial, me font souvenir des apparitions hebdomadaires de Michel sur le seuil de ma porte, à Paris. C’était au début des années quatre-vingt-dix. J’habitais encore en face de l’École des Mines, boulevard Saint-Michel justement, au cinquième étage d’un immeuble que César Franck avait habité quelque temps (grâce à quoi certaine mélodie d’un lyrisme oublié faisait doucement vibrer les cordes vocales de Michel lorsque ma réponse sur l’échiquier traînait un peu en longueur. À l’instant où j’écris ces lignes, je l’entends encore).
J’ouvrais. Michel était là, dressé devant moi, immobile. Un peu le Balzac de Rodin. Le Visiteur en personne. Nullement essoufflé. Il n’y avait toujours pas d’ascenseur pour monter dans mon loft dessiné par Philippe de Croix, le plus marquis des designers que j’aie rencontré. (Il réussissait magnifiquement ses tables et ses chaises ; pourtant, les commandes se faisaient attendre... Mais c’est autre histoire, ne nous égarons pas.)

Michel Fardoulis-Lagrange donc. Il avait battu Philippe aux échecs quelques mois auparavant, voilà le lien. Nos parties d’échecs, elles, sortaient du registre de la compétition pour entrer dans celui des fables immémoriales et ça ne va pas être du gâteau de donner à ce bref témoignage l’accent d’espièglerie capricante et de vérité indéchiffrable que conférait aux déplacements de nos pièces l’humeur du ciel par-dessus le zinc de mon cinquième.

Pas d’ascenseur, disais-je, et cela malgré des centaines de réunions de co-propriété depuis la Libération et la sortie de Michel de la prison de la Santé. Ce détail pour dire que rien ne décourageait son amour de la liberté, qui éclatait à chaque rencontre avec l’autre, pourvu que celui-ci n’eût rien d’autre à ronger que son os.
Voilà comment ça se passait : à quinze heures j’entendais sonner. C’était Michel. À soixante-quinze ans il venait de traverser la moitié de Paris en métro : Mirabeau-Mabillon, et les Jardins du Luxembourg à pied, quel que fût le temps. Trois ou quatre jours avant, nous nous étions téléphoné pour confirmer le rendez-vous. L’eau commençait à frémir sur la plaque chauffante pour faire le café. Michel était d’une ponctualité stupéfiante. Un train à prendre, un film à voir, une sortie côté cour, il était toujours déjà là, une minute, un quart d’heure avant vous, les yeux grands ouverts au miracle.

Cette fois encore, une poignée de secondes avant l’heure dite, il sonne. J’ouvre. L’expression de son visage marque un extrême étonnement. Comme si je lui apparaissais en chair et en os. Pas banal ça. Quelle surprise ! Bonjour ! Et pas n’importe quel ! Absolument solennel ! Nuancé cependant par le plaisir qu’éprouvait visiblement Michel à planter son regard dans le mien comme il est dit dans les romans de cape et d’épées pleins de rebondissements.

- Enlève ton manteau.

Toujours bien sapé, Michel. Cossu. Pas galérien pour deux sous. Plutôt genre grand architecte imprévisible. Avec cent francs en poche. L’eau bout. Je retire la casserole. Le temps de verser le café moulu dans le filtre et l’eau sera à point. Je fredonne : lava lavazza va durer toujours... J’apporte les tasses et le sucrier sur un plateau. Michel s’est assis devant l’échiquier préparé. Il me tend ses deux poings serrés au-dessus des pièces. Là, il a plutôt l’air de piloter un engin intersidéral. C’est un grand moment. Si je trouve le pion, j’ouvrirai la partie avec les blancs.

E4 - e5... Vingt-trois coups plus tard, je suis échec et mat.
Pas toujours. Je gagnais une fois sur sept, ou huit. Mais ce qui était hors de doute, c’est que dans tous les cas j’avais l’impression d’avoir vécu la partie d’échecs la plus retorse qui se soit déroulée depuis Ruy López de Segura. J’avais fumé un demi paquet de Peter. Lui, aucune. Pas un instant il n’avait paru le moins du monde préoccupé par l’issue de la partie. Sa nonchalance frisait la béatitude. S’il gagnait, c’est que j’avais joué à perdre. S’il perdait, c’est que j’avais oublié qu’il était le meilleur. Autrement dit, s’il était là, tout à l’heure, sur le seuil de ma porte, c’est parce que j’avais ouvert. Ou bien alors, si j’avais ouvert, c’est parce qu’il était derrière ma porte.
Un jour, cependant, pas d’échecs : j’ai négocié un gâteau à l’orange chez Constant. Un gros, pour six personnes. Qu’en aurait pensé Héraclite ? Qu’il fallait le manger : jamais plus nous n’aurions cent trente-huit ans à nous deux en présence d’une telle splendeur.

- Avec du thé ou du café ?
- Comme d’habitude.

Passionnant. Mais de quoi parliez-nous ? De rien. Des nuages au-dessus des grands châtaigniers, là-bas, du côté de la rue Guynemer. Ou bien du dernier film de Clint Eastwood... Oh ! Vous êtes sûr ? Vous parliez de Clint Eastwood ? Jamais de Straub ? Il n’était jamais question d’Empédocle entre vous ? Non. De la coiffeuse quelquefois, à côté de chez moi... Tout de même, la question revenait, de temps en temps :

- Tu écris ?
- En ce moment, pas grand chose, je prends des notes. Et toi ?
- Tôt le matin, me confiait-il.

Je raccompagnais souvent Michel à travers le Luxembourg. On s’arrêtait un peu derrière l’Orangerie, pour regarder les forts joueurs d’échecs. Brocanteurs, retraités, Yougoslaves en transit, astrologues à la dérive, garçonnets mécaniques, chômeurs philosophes, voyous smart... Aucun ne l’impressionnait. Je crois bien que si Fisher lui-même s’était trouvé là, incognito, et que j’eusse trouvé brillante la partie en cours, il aurait tempéré mon enthousiasme en trouvant le mouvement d’un cavalier quelque peu précipité. C’était bien réconfortant... Tous les deux, flottants outre sphères, on était vraiment imbattables !

Marc Pierret, Paris, janvier 2006

Notes

[1Sybille Baltzer, titre ““peinture rouge et grise” 2000-2002
160 x210 cm ;
© collection de l’artiste


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