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Ô splendide monde nouveau ! par Anne Mounic

22 avril 2020

par Anne Mounic

Ô splendide monde nouveau !

Et Prospero répond à sa fille, dans la dernière scène de La Tempête de Shakespeare : « Il est nouveau pour toi. » Nouveauté, avec évidence, ne rime pas toujours avec bonheur ou meilleur. Lorsque j’entendis à la radio, alors que l’épidémie sévissait en Chine, que la Bourse réagissait au phénomène, je me suis dit que, peut-être, ces cercles financiers, tout à leur obsession abstraite du chiffre, s’apercevraient que là où la vie se dérobait, la spéculation s’avérait délicate. Assez joué ! Et je me pris à rêver, chez nos dirigeants, d’une conscience de ce qui, au fond, compte plus que tout. Au bout de quatre décennies d’une politique de réduction des services jugés non rentables et donc dépensiers, le défaut se fait patent, notamment dans le secteur, si dramatiquement utile aujourd’hui, de la santé. Manque de lits hospitaliers, pénurie de matériel... Les journaux le signalent, graphiques à l’appui, aidant à se figurer l’abîme. Et notre Président, keynésien d’un soir, le jeudi 12 mars, d’oublier les contraintes budgétaires pour déclarer « la guerre » au coronavirus, suspendant même la réforme des retraites, dernier maillon du lent dépouillement de la majorité des administrés, électeurs à l’occasion. Les personnels de santé ont dû goûter comme un réconfort amer de se voir soudain porter aux nues comme des demi-dieux. Et si le nécessaire avait été fait auparavant au lieu de laisser péricliter l’hôpital, la recherche, l’université, etc. ? Force est de constater que ce ne sont pas « les premiers de cordée » de la « start-up France » qui se trouvent actuellement en première ligne...

Les héros grecs, fils d’une divinité et d’un ou une mortel(le), tel Achille, fils de Thétis et de Pélée, sont appelés à se sacrifier afin d’atteindre dans la mort l’immortalité que leur confère le chant des aèdes, inspirés par les dieux. Toutefois, Achille, rencontré en Hadès par Ulysse, qui lui dit que « pour toi, même la mort, [...], est sans tristesse » (Odyssée, XI, 486), ne se montre pas de cet avis et confie à son visiteur qu’il aimerait « mieux, valet de bœufs, vivre en service chez un pauvre fermier » que « régner sur ces morts, sur tout ce peuple éteint ! » (491) Réflexion à rapprocher de celle de l’Ecclésiaste : « Car chien vivant vaut mieux que le lion mort » (IX, 4. Traduction d’Henri Meschonnic).

On se surprend à cruellement regretter que ce genre de révélation, – la vie est le fondement ; hors d’elle, nous ne sommes qu’ombres sans réalité –, illumine les esprits au prorata du nombre de morts. La conscience humaine serait-elle nécessairement sacrificielle ? Sans compter cette philosophe qui défendit « éthiquement » dans Le Monde la sélection des malades à soigner. Faut-il absolument justifier la fatalité de ces temps de pénurie ? Ou vaut-il mieux repenser la solidarité ? « Car celui qui est lié à tous les vivants voilà de l’espoir » (Ecclésiaste, IX, 4).

Anne Mounic
Chalifert, avril 2020


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