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Notes de lecture de Nelly Carnet

22 avril 2020

par Nelly Carnet

Catalogue d’exposition, Veličković, Le grand style et le tragique, Paris : Adagp, 2019.

Une exposition sur les créations de Veličković était attendue en France après celle qui s’était tenue il y a bientôt dix ans à Toulouse. C’est chose faite grâce à la fondation Hélène et Edouard LECLERC autour d’une centaine de peintures et dessins, études préalables aux peintures, exposés du 15 décembre 2019 au 26 avril 2020. Le lieu accueillant et paisible, autrefois couvent puis petit centre commercial, est désormais idéal pour recevoir des œuvres monumentales avec cette qualité du respect d’une distance entre les œuvres qui permet de s’y arrêter, le regard reposé. La programmation était prévue avant la disparition brutale de Veličković à laquelle le créateur a pu participer. Cette exposition devient alors un double hommage tout comme l’excellent catalogue incontournable dont la lecture permet de compléter sa confrontation avec les œuvres exposées et entrer dans leur connaissance. Le déroulé de l’exposition a été particulièrement bien pensé pour donner le sens que le peintre imaginait pour toute une vie consacrée à la création.

Après des études d’architecture dans son pays d’origine, la Yougoslavie, Veličković s’installe à Paris en 1966. Il a obtenu le prix de la Biennale des jeunes l’année précédente. Dès son adolescence il fut occupé par le désir de peindre suite à sa visite au musée du Louvre avec ses parents où la Piétà de Villeneuve-lès-Avigon de Quarton retint son attention comme en écho aux événements qui le secouèrent à l’âge de cinq ans. A peine est-il installé à Paris que la Galerie Dragon accueille cet autodidacte de trente deux ans déjà reconnu dans son pays et s’inscrivant dans un « figuratif narratif » tragique.

Pour comprendre l’œuvre de ce peintre il convient de faire un détour par son enfance. Pendant la seconde guerre mondiale, il est un observateur et un souffrant pour ne pas dire un traumatisé de la violence humaine. Les nazis brûlent les maisons et tuent les citoyens. Le jeune enfant de cinq ans voit des « pendus aux candélabres » dans les rues de sa ville et des « maisons brûlées », un char « en feu », le « noir » autour de lui à l’extérieur comme à l’intérieur lorsqu’il est confiné dans l’espace de « la cave » où il se réfugie pendant les bombardements. Ces motifs, révélés dans l’interview qu’il accorda à Thierry Delcourt et transcrit dans le livre Créer pour vivre vivre pour créer, sont récurrents dans toute son œuvre. Le feu, les cordes, le noir traversent sa création en écho aux traumatismes de l’enfance qui se retrouvent transfigurés. Avec la création, l’énergie, la concentration et l’introspection que celle-ci implique, le peintre fait face à la mort, à l’insupportable, à la catastrophe, au destin dont il est prisonnier comme tous les humains.

L’exposition à laquelle le catalogue fait écho autour de spécialistes et amis de l’œuvre, Jean-Luc Chalumeau, Michel Onfray, Gérard Titus-Carmel qui partagea avec lui l’atelier, Amélie Adamo pour n’en citer que quelques uns sans oublier Edouard Leclerc lui-même grand connaisseur de cette création, rend parfaitement compte des principales périodes et obsessions du peintre qui était aussi excellent dessinateur. Les œuvres symboles de « L’intégration du temps », de « l’harmonie », du « rythme » et de « Grünewald » sont encadrées par celles de la jeunesse et des dernières années. L’ultime toile de 2019 nous met en face de la symbolique de la mort et de la disparition de l’être humain sur une terre dévastée. Le peintre lui-même succombe à la fin du mois d’août 2019 après une série picturale où les représentations figuratives s’épurent pour devenir sans perdre de leur expressivité tout en faisant écho à une toile des débuts « Paysage aux oiseaux morts » de 1962. Une économie de moyens sur des toiles de jute montre le feu, les corbeaux, un ciel et une étendue aux tons gris et noirs, un trou noir dans le sol, une tête de mort suspendue à un fil traversant l’espace du territoire… L’homme a été détruit par une monstruosité qui est aussi la sienne propre. Les chiens, les rats, les corbeaux… sont des connotations de pulsions de mort qui détruisent un homme au corps pourtant robuste ressemblant à une athlète aux muscles saillants, (la représentation féminine est quasi absente excepté dans la procréation de choses monstrueuses qui se retournent aussi bien contre elle). L’œuvre de Veličković, si elle s’inscrit dans l’Histoire et les conflits, les génocides dont le peintre a été témoin, est aussi universelle. « Splendeur et catastrophe » selon le titre qu’Onfray avait consacré en 2007 à cette « peinture philosophique » ou horreur sublime face au grand néant nous viennent à l’esprit à la sortie de l’exposition après avoir fait deux tours plutôt qu’un…La cruauté est sous nos yeux de manière simple après le crime perpétré. Seuls la conséquence, le résultat du crime sont montrés. Un cadavre tête dans l’ombre, une grande suite de presque sept mètres composée de cinquante-six portraits d’êtres suppliciés, défigurés, sont une réponse à la barbarie de la guerre serbo-croate qui a sévi de 1991 à 1995. Veličković montre, dénonce et condamne.

D’autres toiles représentent des hommes qui montent, descendent, agonisent, déchiquetés et plus souvent décapités. Le peintre s’inspire des chronophotographies de Muybridge pour les mouvements et le rythme, et d’Issenheim pour la torture et la crucifixion. La crucifixion du retable d’Issenheim de Grünewald hanta Veličković qui s’est inspiré des toiles du 18 et 19èmes siècles pour donner à sa création l’expression du « grand style ». Le mouvement est un merveilleux moyen pour exprimer l’inquiétude existentielle et ontologique. La représentation de la vitesse par la démultiplication du sujet est aussi au cœur de la modernité dénoncée. Il est aussi le mouvement suspendu, arrêt dans un espace donné.

Au cours de sa vie, le peintre a fouillé ses thématiques. Les yeux exorbités, l’humain qui n’échappe pas à la férocité animale tente de la combattre fuyant devant cette dernière. Pulsion de vie contre pulsion de mort sont deux paramètres mis en scène dans cette peinture visant l’universalité face à l’humain qui, lui, n’échappe pas à son destin irrémédiable. On oublie celui qui a construit l’œuvre regardée pour ne retenir que sa force de l’expression. On n’entre pas dans les toiles. On reste à distance, placide, malgré la violence, à moins de se substituer à l’homme qui tente d’échapper au mal qui le poursuit. La manière de peindre de Veličković permet d’adopter intellectuellement et émotionnellement le même état dans lequel lui-même se trouvait quand il travaillait. L’implication est totale.

Pour le critique Jean-Luc Chalumeau, commissaire de l’exposition, ces œuvres inspirent « sidération » et « admiration ». Ça retourne, ça tourmente, ça met au pied de la toile de jute qui a bu l’huile. On est au cœur du paroxysme plus encore qu’avec Bacon qui fut un temps un voisin d’immeuble de Veličković. On regarde dans la petitesse de son existence face à plus grand que soi. Du particulier, conduit par l’histoire personnelle du peintre, l’on glisse immédiatement vers l’universel tout comme avec les créations d’un certain sculpteur ardennais de neuf ans son cadet. Ainsi « créant au bord de l’abîme », le peintre a su donner à voir de manière très personnelle les terribles versants de l’humanité : le monstre en l’homme capable de torturer son prochain jusqu’à la mise à mort, l’homme qui reçoit cette violence aux prises avec ses souffrances physiques et morales, l’homme face à la mort, l’homme face à la destruction, l’homme grand destructeur de lui-même et de son environnement. La rétrospective offerte à Landerneau révèle une création « éthique, politique et philosophique ».

***

Giacomo Leopardi, Ainsi parlait Giacomo Leopardi, dits et maximes de vie choisis et traduits de l’italien par Gérard Pfister, bilingue. Paris : Editions Arfuyen, 2019.

Lisant la présentation critique « Le chant de l’infini » que Gérard Pfister donne en ouverture au livre, nous retenons que Leopardi, infirme dès son plus jeune âge en raison d’une tuberculose osseuse, est un grand souffrant. Il a à peine vingt ans que les maux physiques s’ajoutent les uns aux autres. Il subit également une mère froide et autoritaire. Ces différents facteurs ont contribué à déclarer une dépression psychotique. Il se cloître dans la solitude et les études menées de manière obsessionnelle. Son état de sa santé le prédétermine à être particulièrement sensible à l’ennui ou au néant, sujet de certaines de ses réflexions.

Le seul bonheur qu’il aura connu est la représentation de La donna del lago à Rome qui le mènera à développer dans son Zibaldone une vaste réflexion sur la musique et sur la voix. Au fur et à mesure que sa santé se dégrade, sa vie intérieure progresse. Perdant la vue, il deviendra plus « sentimental » et s’adonnera davantage à la « raison » avec cette méfiance à son égard car l’excès de raison est un facteur de déliaison entre les êtres propice à des comportements monstrueux propres à l’âge adulte.

Leopardi nous rappelle que « seuls vivent jusqu’à la mort ceux qui restent enfants toute la vie. » Il oppose la vie à mort en épousant une vérité la plus simple. « Je ne me suis jamais senti vivre autant qu’en aimant, même si le reste du monde était pour moi comme mort. L’amour est la vie et le principe vivifiant de la nature, comme la haine est le principe de la destruction et de la mort. » Moderne avant l’heure pourrait-on dire, il juge sévèrement les classes sociales : « toutes les classes sont empestées par l’égoïste qui détruit tout ce qui est beau et tout ce qui est grand, et le monde, sans enthousiasme, sans élévation de pensée, sans noblesse d’action, est chose morte plutôt que vive. »

Certaines maximes pourraient être transférées sur notre monde actuel où l’individu n’est plus que chiffre ou numéro, noyé dans l’impossibilité de vivre léger et privé progressivement de l’imagination. Or, « l’imagination est la source principale du bonheur humain. Plus elle règnera sur l’homme, plus l’homme sera heureux. Nous le voyons chez les enfants. » L’avidité sans cesse de posséder toujours plus est également montrer du doigt : « Ceux qui ne sont pas dans le besoin ont en général beaucoup plus de besoins à satisfaire que ceux qui le sont. » « Les enfants trouvent le tout dans le rien, les hommes le rien dans le tout. »

L’apprentissage, l’ennui, l’égoïsme, l’espoir, la vie sont autant de notions qui traversent les pensées de Leopardi.

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Jacqueline Merville, Avec ses yeux. Corcoué-sur-Logne : Editions LansKiner, 2019.

Le monde connaît un renversement lorsque le flou envahit la narratrice pendant plusieurs mois. Son champ visuel rétrécit tout comme un soir de concert au Bataclan et son attentat dévastateur. Dès que le monde explose, celui de l’auteur se retrouve lui aussi malmené au point qu’un récit reprend vie. La mémoire semble être à vif. Dans les moments critiques, tous les événements traumatiques du passé resurgissent. Le viol toujours, en Afrique par exemple. Jacqueline Merville évoque les événements soit avec virulence soit avec la plus grande distance. La langue parle alors d’elle-même reproduisant les rythmes des chocs revécus ou définitivement mis à distance.

Dans ce dernier livre, c’est plutôt la mise à distance qui domine. L’écriture permettrait-elle de « déténébrer » selon le néologisme de l’auteur, entre le viol et le tsunami, le destin qui semble être tout tracé pour l’enfant qu’elle fut et qu’elle rejettera et le risque soudain de perdre la vue d’un œil ?

« Bras ballants, compter les morts, les blessés, entendre la voix des survivants. Elle écoute sa survivance à chaque épreuve du monde. Elle crie, dedans, avec eux, comme elle criait nue, violée, du sang sur les jambes, des brûlures sur le visage, après avoir échappé à sa mise à mort par un homme au bord de la lagune africaine. »

Ce dernier récit n’affiche pas de chapitre. Il est sans réelle continuité. Une phrase en italiques en début de deux ou trois pages donne l’orientation.

L’accident oculaire rend toute lecture difficile. Les lignes qui se déforment, l’idée de ne plus pouvoir lire les mots des livres opèrent un retournement en soi. Regarder la nature et la variation des couleurs se double alors d’un plaisir décuplé.

La faillite du regard rend conscience au regard. Regarder n’est pas traverser du simple regard. Le regard fait exister choses et êtres du monde. L’écriture est parsemée de citations d’auteurs lus en relation étroite avec le vécu, le ressenti, les réflexions de l’auteur comme « des échos »

L’effroi dans le regard se réveillerait-il de ses horreurs en le menant momentanément au noir ? Qu’a vu cet œil pour être dans un tel état, lui demande un ostéopathe, réparateur de l’œil ? A la sortie du cabinet, le souvenir émerge avec violence de l’inconnu, du mur d’eau ravageur. Le mot « effroi » est d’ailleurs écrit, une autre chose « refoulée », un « mauvais œil ». Les expressions qui viennent de l’inconscient donnent sens entre deux lieux où séjourne l’auteur chaque année, les terres indiennes de cœur pour une délivrance sur les bords de la mer d’Oman et le sud de la France.

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Gérard Bocholier, Depuis toujours le chant. Paris : Editions Arfuyen, 2019.

Gérard Bocholier est très souvent fidèle à une certaine régularité formelle poétique. Son dernier recueil est composé de cinq suites de quatrains de six syllabes pour accueillir le prosaïque qui, regardé et ressenti par un être humain, se spiritualise en s’offrant à la lumière.

« Entre nos doigts passent les heures
Les pensées vides les années
Notre seul bonheur dans la vigne
Tient dans un bourgeon de clarté »

L’homme qui aspire aux hauteurs est condamné à demeurer au sol. Si un quatrain annonce une certaine difficulté, un second réveille l’espoir. L’amour porte l’être, le remet toujours debout, le maintient en éveil. Une présence divine, une lumière, « quelques gouttes d’éternel » circulent à travers ces vers et le tutoiement. Nous sommes transportés bien au-delà de la platitude d’un quotidien sans âme. Celui qui vit demeure cependant séparé car la vie divine ne l’occupe pas de l’intérieur. Mais l’écriture réveille la conscience. Le temps poétique est « le temps de l’âme », un temps divin, léger, absent de lui-même. Il est celui qui favorise l’écoute de la part la meilleure portée en soi à l’écart de tout marasme autant qu’à l’écoute du monde frémissant de lumière et d’amour.

« Je n’ai ouvert la fenêtre

Que pour boire l’invisible
Le tamis léger du jour
Et sa poudre de lumière »
Chrétien et croyant, Gérard Bocholier fait circuler une certaine spiritualité dans son espace poétique. L’avant-dernier mouvement laisse place à la nature, sa simplicité, son existence hiératique et puissante. Elle aussi chante avec toute sa force comme le titre du recueil.
« Le jasmin s’élance
Contre la muraille
Il sait qu’il va vaincre
L’inertie et l’obscur »

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Jacques Ancet, Yves Namur, La pluie. Montpellier : Editions Méridianes, Collection Duo, 2019.
Les jeunes éditions Méridianes avec la collection Duo a parié sur une écriture de textes calquée sur la missive impliquant envoi et retour. Deux auteurs se répondent dans un petit recueil poétique qui ressemble davantage à un carnet composé de vingt-six septains, ceux en romain pour Jacques Ancet et ceux en italiques pour Yves Namur. C’est un vers de Roberto Juarroz « La pluie tombe sur la pensée » qui oriente l’écriture jumelée. La tonalité est attristée car cette pluie qui tombe dans le paysage s’abat également sur les mots. Aucune joie ne perce. Les accents sont résolument mélancoliques. Une certaine impuissance à dire le réel traverse la double voix : « les ombres », « l’âme des absents » sont les fantômes des mots. « Froid », « ennui », « ciel bas » traduisent l’atmosphère d’une vie crépusculaire et d’une fin du monde. Même le poème semble s’être éloigné de l’être humain qui ne permet plus de le faire vivre car c’est de l’énergie qu’il est issu or peu de mots ici offrent une lueur. La pluie serait-elle la manifestation du désastre du monde, le sérieux et le tragique de la vie, la pensée inquiète de derrière la tête ou d’outre tombe ?
Il faut attendre le dernier septain pour trouver ce qui fait la couleur vive de l’existence : « odeur de lumière ». Après une pluie insistante, la joie, l’éclat, l’ouverture peuvent être retrouvés à condition de ressusciter ce qui a été oublié…

On ne sait plus
et on ne sait toujours pas
Où regarder ni qui attendre
ni s’il faut espérer malgré tout
ou maudire cette pluie sur le toit
qui n’en finit pas d’interroger
le ciel et nos doutes.
Car la pluie tombe sous le monde.
On devrait la voir. Mais non.
Il y a une lueur
qui monte de chaque chose
des mots qui se sont perdus
qu’on n’entend plus. Il y a
comme une odeur de lumière

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