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Notes de lecture de Nelly Carnet

24 avril 2019

par Nelly Carnet

Markéta Theinhardt et Pierre Brullé, Kupka, Paris : Editions Centre Pompidou, 2018.

« Pour l’artiste, la seule chose qui compte, c’est la démarche de la création dans laquelle les deux mondes – l’abstrait et le réel – s’affrontent. »

C’est tardivement que la publication des réflexions de Kupka, peintre d’origine tchèque (1871- 1957) et expatrié en France à partir de 1895, voit le jour. En 1989, nous avons enfin accès aux considérations du créateur sur l’art avec le livre La création dans les arts plastiques. Formidable dessinateur pour des revues satiriques, Kupka s’engage dans la peinture avec une fidélité au figuratif, pour assez rapidement se lancer dans une abstraction qui lui est de plus en plus propre. Bien que côtoyant quelques artistes du début du XXème siècle, il est de nature plutôt indépendante, « solitaire » et singulière. Avec toute la « rigueur » qui le définit, il a su jouer des couleurs et des formes, des chromatismes et des dégradés qui impressionneront davantage que les toiles de la fin de sa vie où la géométrie et son épure peuvent laisser perplexe. Printemps cosmique sort de la toile en venant vers nous lorsque Localisation de mobiles graphiques I ou Conte de pistils et d’étamines n° 1 invitent le regardant à pénétrer dans la toile en empruntant le chemin qui lui est suggéré.

Peintre du rythme, Kupka sait démultiplier le mouvement et faire vibrer couleurs et formes. Sa principale préoccupation est de « représenter le volume ou bien la tridimensionnalité sur le plan ». Certaines représentations nous suggéreraient même une symphonie. La peinture semble se rapprocher de la musique ou de la danse. D’ailleurs Kupka n’a-t-il pas peint en 1909 cette magnifique toile intitulée Touche de piano, le lac … dévoilant peut-être la profondeur aquatique de la musique… ? Il est selon sa propre définition « le symphoniste de la couleur ». Il écoute Bach joué par son ami Walter Mose Rummel. Du présent à l’état pur. Pour Kupka les arts plastiques font fi du temps, de la succession des instants. La diversité de sa création montre sa liberté et son désir de ne pas se laisser enfermer dans un quelconque mouvement de son époque. Musicien sur la toile, Kupka semble l’être lorsqu’on regarde des peintures telles que La cathédrale, Ordonnance sur verticales ou Enoncé, réalisation. Il défend également l’idée que la peintre doit être « poète créateur » pour mettre en forme « les événements qui se déroulent dans l’âme humaine » alliant « rigueur et effusion ».

Partances et retenues jouent avec notre regard à partir d’un point focal avec des fuites, du rythme, des mouvements cosmiques… Lyriques, ses œuvres le sont avec leur liberté, leurs mouvements, leurs couleurs, leur capacité à mettre en branle, jouant aussi bien des contrastes que des dégradés. On y entend battre la vie. Ce peintre est un travailleur. Il étudie, il réfléchit, se tenant à l’écart des stratégies artistiques qui passent par les médias et le commerce.

La monographie qu’offrent Theinhardt et Brullé permet d’avoir un aperçu très précis de l’évolution d’un créateur adepte de sciences et réfléchissant son art. Elle viendra utilement compléter la visite de ceux ayant eu l’opportunité de voir le parcours de ce peintre au Grand Palais qui lui a accordé une rétrospective en 2018 et, aux autres, de découvrir la danse de la peinture avec les plus belles œuvres du peintre reproduites dans ce petit livre très instructif.

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Ainsi parlait Victor Hugo, Dits et maximes de vie choisis et présentés par Pierre Dhainaut, Paris : Editions Arfuyen, 2018.

L’œuvre prolifique de Victor Hugo peut rebuter plus d’un lecteur. L’éditeur Arfuyen propose alors un choix divers afin que le lecteur puisse ensuite procéder à des priorités. Avec la préface de Pierre Dhainaut qui apparemment a lu tout Hugo et par conséquent est apte à en parler de la manière la plus juste, l’on découvre un homme doué d’une grande générosité. Dans son exil à Guernesey, chaque jour, il offrait un repas aux enfants les plus pauvres. Il les appelle ses « petits frères » car la « bonté » est la « plus haute qualité de l’âme ». La société ultra modernisée qu’est la nôtre pourrait suivre certains des préceptes d’Hugo qui défendait le développement de l’enfant dans le respect de sa liberté nécessaire à lui accorder. Deux autres conseils retiennent notre attention : « viser l’infini » et « aimer, c’est agir ». Hugo : un passionné ! C’est peu dire. Au travers les trois cent quarante citations, l’on croise à la fois l’être bon comme celui qui s’insurge, crie, vitupère : « Le mensonge, la haine, la diatribe, l’envie, la sottise, l’injure, la calomnie éclaboussent, Attendez demain. Cela se brosse. » Engagé, Hugo l’est sous toutes ses formes bien qu’il ne fut en politique qu’homme de passage confronté à l’hypocrisie et au mensonge.

Pour écrire autant que cet écrivain, sans doute fallait-il être « un homme qui pense à autre chose ». Il est celui qui détient les forces nécessaires afin de faire face à toutes les difficultés de l’existence et se charger de donner des forces à celui qui faiblit. « (…) le poète sur la terre / Console, exilé volontaire, / Les tristes humains dans leurs fers ; / Parmi les peuples en délire, / Il s’élance, armé de sa lyre, / Comme Orphée au sein des enfers ! » Hugo est « une force qui va », capable de soutenir quiconque s’égare.

En France, la poésie n’a jamais vraiment connu bonne fortune. Hugo dit déjà au dix-neuvième siècle que « le vent n’est pas à la poésie ». Pour autant, « ce n’est pas un motif pour que la poésie ne prenne pas son vol. » Exister contre, la poésie française n’a guère connu que cette position. Pour que la poésie s’écrive, le conseil est « enivrez-vous de tout ! » et « mêlez toute votre vie à la création ! » Hugo aime le tranchant et l’excès intelligent, l’excès raisonné. « La poésie, pas plus que l’amour, ne connaît le trop. » Nous pouvons retenir quelques autres frappes : « Un grand artiste, c’est un grand homme dans un grand enfant. », « L’admiration est la forme que l’amour prend dans l’esprit. », « Les méchants envient et haïssent, c’est leur manière d’admirer. »

Hugo est ancré dans la vie sans cesse en mouvements. Il se sait être travaillé par les ombres. C’est ce côté obscur qui le fait écrire la vie dont on entend l’énergie voire le cri plus particulièrement dans certains de ses textes poétiques parce que « la vie / Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie / Et que le mort caché dit au vivant debout / Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout, / Avance doucement sa bouche vers nos lèvres. » « Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir d’amour, c’est en vivre. » L’amour est lumière pour celui qui dit de lui : « Un de mes yeux est foi ; mais l’autre est désespoir. » A aucun moment sa confiance dans l’art n’a faibli mais c’est aussi le lieu où il peut donner forme à « l’antithèse universelle » de la vie en l’homme et de l’homme dans la vie. Cette irrésistible attirance pour les Humains, l’art et la mer furent pour ce « solitaire » « solidaire » des foyers ignés pour tenter d’atteindre une simple vérité d’être sur terre et nulle part ailleurs…

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Anne Rothschild, Nous avons tant voyagé, frontispice de l’auteur, eau-forte et pointe sèche Pilier du monde, Yakin, Châtelineau : Editions Le Taillis Pré, 2018.

Ce sont ici deux voix que l’auteur fait entendre, celle du poète en caractères romains et celle de ses ancêtres représentée par le chœur en italiques. L’éveil des morts se confond parfois avec l’éveil de l’écriture. Une voix laisse entendre l’histoire mouvementée du peuple juif avec des références régulières à la Thora : « Nous avons ressenti l’épouvante de l’agneau/ Quand le sang a gicle sur le rocher fumant  », « […] Quand bien même sonnerait la corne du bélier ». Coran et Evangile sont aussi parfois visités. En dépit de toutes les persécutions, la lumière est invoquée, désirée au-delà même de la disparition individuelle. La vie des Etres semble toujours tragique et jamais en paix, accompagnée d’une « colombe toujours en fuite… ». Les images pour dire la destruction sont celle d’une fin de monde qui ne renaîtrait pas. « Hors du jardin l’Histoire s’écrit en lettres de feu / Des oiseaux ne restent que quelques plumes ensanglantées / Le pays est en ruines le livre en lambeaux une voix / sanglote  ». Tout s’en va en décrépitude et en tout sens.

Au plus obscur de cette parole, peu d’espoir point. La mémoire d’une grande lourdeur semble être saturée de cadavres vivants. « Les arbres qui veillent sur nos tombes seront nos / gardiens et vos guides ». Chaque once d’un nouvel espoir est placée sous condition voire mis en doute par crainte qu’il ne soit l’annonce de son contraire, traître de lui-même : « Un iris fleurit dans le taffetas de l’hiver / serait-ce l’annonce des jours tièdes / ou le début du chaos ? » A qui n’a plus nul lieu, nulle paix dans l’âme ne peut vivre. L’Eden est la cohabitation étroite avec les arbres et les oiseaux. Il semblerait que l’éthique préserve l’identité.

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Le Journal des Poètes, n° 3 et 4. Châtelineau : Editions Le taillis Pré, 2018.

L’éditorial « Frôlements » met en avant la diversité des voix poétiques recueillies dans le numéro de l’automne de la revue aussi bien que la nécessité de nourrir la singularité et l’échange contre « l’uniformité » et le « repli identitaire », « le bruit » et « la fureur ». Philippe Mathy, le rédacteur en chef de la revue Le Journal des Poètes, sait de quoi il parle puisqu’il a l’habitude de côtoyer des êtres de tout pays en étant lui-même un communiquant accueillant, souriant et ouvert à l’Autre tout en se réservant de temps à autres un retrait dans un petit village au bord de l’eau qui coule au rythme lent de la vie claire et sereine. Les arts se côtoient puisque chaque numéro est accompagné d’un frontispice d’une œuvre plastique contemporaine. Quant aux pages de la section « En remontant dans l’histoire », elles rappellent que la revue s’est très tôt ouverte aux écrivains de tout pays.

Un dossier sur des poètes iraniens est ensuite présenté sous l’égide de Saideh Sadat. On y lit des femmes et des hommes se libérant des règles strictes ayant régi la poésie iranienne pendant des siècles pour devenir de plus en plus populaire sous l’influence de la poésie occidentale et plus particulièrement celle de la poésie française. L’écriture a du caractère avec le sens du rythme. Les textes de Mahmoud Moshref Azad Tehrani et Hamid Mossadeq en sont des exemples :

« Il faut tomber amoureux et chanter, / Il faut fermer la fenêtre et s’asseoir en méditant. / Quelqu’un passe devant le mur et il chante. / Il faut tomber amoureux et partir. / Quels déserts sont devant nous ? » (M.A. Tehrani)
D’une grande simplicité et finalement souvent plus efficace qu’une langue exagérément enrichie, Mossadeq offre ses sentiments dans une langue amoureuse :
« […] Le printemps t’appartient. / Le printemps / Ton empreinte, / Toutes ces beautés. / Je ne désire ni le jardin, ni le printemps. Oh ma belle, tu es mon jardin et mon printemps. »
Après la révolution islamique, les poètes semblent plus engagés. Des pages sont consacrées à des femmes ayant eu peu droit à la parole et l’expression écrite en raison de leur accès limité à la culture puisqu’elles étaient considérées comme de simples « domestiques ». L’avidité de certaines pour la culture les a menées irrémédiablement au divorce doublée d’une séparation d’avec leurs propres enfants. Pour Zhaleh, femme de la première moitié du XXème siècle, « l’avenir n’est pas encore arrivé. » l’évocation de la mise à l’écart de la femme comparée à un animal mis en cage et muselé dans l’ignorance nous fait comprendre la censure qui pouvait toucher celles qui dénonçaient la condition subie telle que Simine Behbahani : « Une nuit dans un petit lit / Une femme meurt lentement / Mais une autre se venge. »
Avec les notes de la section « A livre ouvert », nous découvrirons de nombreux livres parus les deniers mois et défrichés pour le lecteur.
A propos du numéro de l’année 2018, et après avoir découvert l’américain Dennis Nurkse dans le dossier mené par l’universitaire Alice-Catherine Carls, nous retiendrons un poème sobre et semi-ombrageux de Jean-Pierre Bars pour le désir d’envol : « Je vois l’oiseau qui vole ». L’évocation de la nature, des éléments finalement si simples, si dénudés, si élémentaires, tient une place importante dans les « paroles en archipel » de nos contemporains. Nous y retrouvons une authenticité, le temps de l’observation et de la pause poétique, très loin des moyens de communication hypermodernes et aliénants qui sont désormais sur le point de réduire l’espèce humaine à un robot obéissant aux multiples sollicitations et vidé de ses capacités empathiques et solidaires sans lesquelles l’être humain ne peut pourtant pas vivre …
La revue Le Journal des Poètes, par ses choix mêmes, offre cette possibilité de croire encore dans des arts porteurs de sens, des arts colonne vertébrale susceptibles de nous garder en éveil et favorisant l’émerveillement. Il est des arts discrètement engagés privilégiant l’Etre et ses valeurs qui tournent le dos à des arts plus soucieux de faire table rase du passé et instaurer une nouvelle « dictature » et/ou de s’inscrire dans le monde concurrentiel du marché, celui de « la compétition » contre « la résonance », la relation interhumaine, nous rappellerait le livre éclairant du sociologue Allemand Hartmut Rosa.


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