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Notes de lecture de Nelly Carnet

25 septembre 2018

par Nelly Carnet

Pierre Dhainaut, Et même versant nord. Paris : Editions Arfuyen, 2018.

Il peut arriver que l’on commence la lecture d’un livre par la fin. C’est le conseil que l’on donnera au lecteur du recueil de Pierre Dhainaut, une prose de quelques pages qui s’intitule avec humour « prélèvement à la source ». Il n’y est nulle question d’impôts mais de l’enfance. C’est pourquoi ces pages sont intéressantes. Elles s’inscrivent entre l’essai et l’autobiographie. Elles situent le texte poétique dans l’éveil et la vivacité. La figure même de l’enfant, double identité du poète, revient tout au long du recueil.

Dhainaut préfère au terme création celui de « parturition » : mise au monde pour un « matin » dans la joie de l’écriture qui favorise « l’attention » et « l’écoute ». Le texte idéalement offert serait celui sans auteur et sans titre. Qu’importe en effet le nom puisque la qualité ne se détermine pas au coût de l’objet art ou à la renommée gagnée parfois plus au moins honnêtement, mais est au contraire fonction de la seule possibilité que cet objet tienne tout seul debout grâce à sa puissance d’expression juste et la forme originale qu’on lui a donné.

Le texte d’ouverture est orienté vers la décadence mais celle-ci cède rapidement sa place à la joie d’un émerveillement naissant fondé sur une écriture optimiste. Cette dernière vient se confondre avec un éveil, une écoute plus affinée de ce qui bruit autour de soi. Le recueil suggère souvent une philosophie de l’être et de sa manière d’être présent au monde et s’avère moins travail poétique à proprement parler avec animation des images et des sons. Le sens semble en effet prévaloir. Face au « chaos » et à l’asphyxie provoquée par l’« au-dehors », l’attention et l’écriture favorisent la juste respiration. L’orientation philosophique vient aussi s’exprimer dans quelque histoire racontée dans le texte intitulé « A tout âge le paradis ».

L’écriture semble plus souvent venir de la nuit que de la lumière, en tous les cas à ses débuts. La lumière n’émerge que lorsque l’obscurité a été creusée. Pour le coutumier de la mer et de ses marées, la phrase est une ligne d’horizon, un « rivage à marée montante » qui se confond avec le silence de la révélation, celui qui favorise l’expression de l’être-là des humains et des choses accompagnés du « sens de la merveille ». La poésie est un idéal de la langue. Son point d’incandescence est sans cesse recherché par celui qui écrit.

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Jean-Michel Maulpoix, Les 100 mots de la poésie. Paris : Editions PUF, collection Que sais-je ?, 2018.

On se souvient tous des petits « Que sais-je ? » conseillés aux étudiants pour avoir une idée simple et rapide d’une notion, d’une idée, d’un mouvement artistique ou littéraire…Celui qui est consacré aux « 100 mots de la poésie » comptant en réalité cent vingt-cinq entrées, nous offre une promenade littéraire vivifiante. Dès l’avant propos, nous lisons l’orientation engagée que prend ce guide de la poésie. En effet, l’auteur qui, toute sa vie, aura consacrée sa pensée au lyrisme, reprend ici l’essentiel de ses approches autour de mots convergents vers la poésie telle qu’il a pu la lire ou la vivre. Il prévient que les choix sont subjectifs écartant ainsi d’entrée de jeu les potentielles critiques grincheuses de tous ordres.

Nous découvrirons qu’à travers le lexique visité nombreux sont les thèmes ou notions qui se font écho. Refermant l’ouvrage, nous retenons que le poème est comme un être vivant. Il bouge devant nos yeux, devient voix, chair et peau. Il respire, s’emporte, est doué d’une âme et d’une intelligence, de sensations et d’affects. Il donne corps à la pensée. Il est le contraire de la froideur et de l’indifférence. Tous les influx de ce qui constitue le monde sont recueillis dans une langue concentrée sur elle-même. Ainsi visiterons-nous aussi bien les formes qui reçoivent la langue poétique (sonnet, versets, fragment, alexandrin, vers libre…) que les mouvements, les thèmes, les figures et les instances personnelles donnant vie à ce texte très personnel et très engagé qu’est le poème. Cela n’est pas surprenant puisque cette écriture est « un surinvestissement libidinal de la langue » ayant pour meilleur ténor le jeune Rimbaud qui offre à lire ou à voir l’écriture du désir, la force, le mouvement, l’amplification et la résistance. L’excès de la conscience de la vie et de sa finitude vient aussi s’inscrire dans les excès de la langue qui débordent le langage commun et ennuyeux, parfois violent, trop souvent croisé au quotidien. Cette langue vise le cœur de l’humain ou « l’âme-chair », expression à entendre comme instance vers laquelle convergeraient l’intelligence, le penser, le corps… Pas étonnant si des représentants de la poésie reconnus pour leur force d’expression sont régulièrement cités par l’auteur de ce « guide » de la poésie tels que Rimbaud, Baudelaire, Mallarmé, René Char, Valéry, Yves Bonnefoy, Rilke, Hugo, Michaux, Saint-John Perse, Eluard, Claudel ou Apollinaire…

Si cette écriture est lieu de vie capable de montrer l’existence sous toutes ses formes, elle est aussi lieu de « respiration » où l’on vient retrouver de l’oxygène lorsque le monde autour de soi ne sait plus le produire, comparable à un grand air frais maritime. La poésie est le lieu de tous les Possibles. Le contraire de la restriction et de l’endormissement… Du sang coule dans ses veines dans tous les « sens ». Elle traduit en mots et fait entendre l’existence vécue aussi bien que les aspirations et les rêves. Elle trace une « typographie de l’âme ».

C’est avec grande clarté que les brèves présentations critiques tentent de faire le tour de ce qui peine à se laisser circonscrire. La poésie peut être « tout le sérieux de la vie » dans la langue, c’est pourquoi on peut aimer venir la lire ou la vivre. Mais inquiets, nous pouvons le devenir lorsque nous constatons qu’elle ne trouve plus écho dans une société qui l’a remplacée par la platitude de la langue réseaux. Face à cette langue morte, la poésie ne devrait-elle pas tenter de « retrouver une forme de simplicité, de fraîcheur et de proximité avec la vie immédiate », regarder en direction du « là-bas » pour le rapatrier dans l’ici ?

Poésie : une manière d’être à la langue parce qu’une manière d’être au monde, à soi et à l’autre… Le lieu où la capacité à être ému par toute chose peut venir se formuler. « Une fenêtre » ouverte sur autrui après que le sujet est venu dire son existence et dessiner sa vraie figure telle qu’elle se vit à l’intérieur de lui. Une extériorisation pour une mise au jour. Une résonance de l’existence hautement ressentie.

Pouvons-nous encore imaginer que le texte poétique puisse montrer les aspirations comme les inquiétudes, qu’il soit lieu d’échange imaginaire ou réel entre soi et l’autre, qu’il « réveille les consciences » fourvoyées, qu’il sorte quiconque « des miasmes morbides » ? Si la langue poétique est une langue du désir, qu’elle soit aussi une langue de plaisir esthétique et de plaisir verbal pour son lecteur…

En fermant ce petit « bréviaire », c’est la frappe de Mahmoud Darwich qui nous revient à l’esprit : « Un peuple sans poésie est un peuple vaincu. »

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Rainer Maria Rilke, Ainsi parlait Rainer Maria Rilke, dits et maximes de vie choisis et traduits de l’allemand par Gérard Pfister, édition bilingue. Paris : Editions Arfuyen, 2018. 14 €

Dans sa préface, Gérard Pfister met l’accent sur la réception des Cahiers de Wera, envoyés à Rilke par la mère de la jeune morte de dix-neuf ans. L’écrivain sera si fortement ébranlé par les Cahiers et par le souvenir de la danseuse pianiste qu’en quelques jours seulement s’écriront vingt-cinq des Sonnets à Orphée et une partie des Elégies. Il est des événements et des êtres qui ébranlent et déclenchent la création fulgurante qualifiée de « miracle », de « grâce », d’« ouragan dans l’esprit », de « tempête sans nom ». Ce sont ces termes qui évoquent un excès et apparaissent dans une lettre adressée à Lou Andréas-Salomé, psychanalyste sans laquelle les Élégies n’auraient peut-être jamais pu être écrites si l’on se rappelle que cette amie déconseilla à l’auteur de suivre une psychanalyse… A la fin de la préface, est évoquée Etty Ellisum en écho aux écrits de Rilke dont elle fut une fervente lectrice. Dans son journal, elle notait : « Et là où l’on est, être présent à cent pour cent. Mon "faire" consistera à "être" là. » Rilke avait écrit de sa part : « Nous n’avons au fond qu’être-là ; mais simplement, mais instamment, comme la terre est là, disant oui aux saisons, claire et sombre et toute dans l’espace, ne demandant pas à reposer ailleurs que dans le réseau d’influences et de forces où les étoiles se sentent en sécurité. »

C’est aussi par l’acte créatif que la Présence, les Vouloir-être et Devoir-être donnent forme à une éthique. La présence à soi et au monde est une condition pour mener une vie intense, réelle et vraie…
Tous les extraits du livre sont issus des lettres, de l’œuvre poétique et des proses de Rilke, classés dans un ordre chronologique comme pour mieux percevoir les échos et les évolutions d’une écriture et d’une pensée. Ils égrènent l’œuvre. Pour parler de ces choix, on se contentera de retenir ce qui nous plaît d’avoir lu ou relu afin d’inciter à découvrir la diversité de l’écriture de Rilke en même temps qu’une fidélité à certains principes.
L’être humain a cette capacité de développer des facultés qui traduisent et fomentent sa pensée sensible sur l’existence. L’art fait partie de cette expression qui ne cesse de chercher à fixer cette pensée. Rilke considère l’art « comme l’effort d’un individu au-delà de l’étroit et de l’obscur, pour trouver une communication avec toutes choses, les plus petites comme les plus grandes, et, dans ce continuel dialogue, de se rapprocher des sources ultimes difficiles à entendre, de toute vie. » C’est dans le creusement que Rilke écrit et en se rendant disponible au monde. Curieusement, celui qui vivait la plupart du temps en retrait, sait le mieux parler de cette disponibilité au monde ; sans doute parce qu’en côtoyant ce monde, il y est tout ouïe, beaucoup plus que celui qui chaque jour est en relation continue avec l’autre, l’extérieur et la surexposition aux diverses sollicitations/excitations de ce monde. C’est aussi dans la solitude que l’être peut mieux accueillir le monde lorsqu’il n’est plus en relation avec les autres mais en relation avec le naturel. Rien d’étonnant alors si Rilke écrit : « Les grandes villes sont égoïstes, / elles emportent tout dans leur course. / Comme du bois creux, elles brisent les bêtes / et, dans leurs flammes, elles consument les peuples. » Ces villes « trompent » et « mentent ».
L’écrivain a pu préconiser des vœux pieux pour son propre siècle mais dans celui qui suit, nous ne savons plus les réaliser : « Faire des enfants libres » ou encore entretenir des relations égalitaires entre les femmes et les hommes. Si quelques uns les portent déjà en eux et les vivent, ils ne peuvent les voir s’accomplir auprès du plus grand nombre. « Le grand renouveau du monde viendra peut-être lorsque, libérés de toutes leurs erreurs et leurs difficultés, l’homme et la femme ne se rechercheront plus comme des opposés, mais comme des frères et sœurs et des voisins. » Les mentalités des hommes comme celles de certaines femmes ont encore du chemin à parcourir pour mettre en œuvre cette belle relation de l’avenir… Puisque les frères et sœurs ou les voisins devraient travailler de concert, s’entraider en cas de besoin et réaliser les mêmes travaux quels qu’ils soient sans tâches particulières attribuées à l’un ou l’autre en fonction de leur sexe. Rilke est souvent homme de conseil. Il propose des préceptes tel que celui-ci par exemple visant à prendre soin de soi-même : « Vous devez être patient comme un malade et confiant comme un convalescent ; car peut-être vous êtes l’un et l’autre. Plus encore : vous êtes le médecin qui a le devoir de veiller sur lui-même. » Il nous rappelle également que l’amour est « travail », le plus heureux et le plus difficile de tous et qu’être debout quoiqu’il arrive est le principe d’équilibre pour l’être, car « ce qui doit tomber tombe ; ce qui nous appartient reste en nous ». Tout le travail d’écriture de Rilke ne fut-il pas lui-même tout entier conduit par l’amour ?

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Le journal des Poètes, n° 2 2018. Châtelineau : Editions Le taillis Pré, 2018.

Le deuxième numéro de la revue Le Journal du Poète de l’année 2018 s’inscrit sous le signe de l’espoir, de la liberté et de l’ouverture avec une citation d’Andrée Chédid : « Oser encore recourir à l’espoir ». La revue, comme l’indique l’éditorial de Philippe Mathy, refuse l’hermétisme et l’écriture pur miroir d’elle-même. Les textes doivent convoquer son lecteur en allant vers lui. Ils doivent être « en quête de partage. Qu’ils dénoncent la violence, la cupidité des hommes, qu’ils s’interrogent sur notre rapport à nous-mêmes, à autrui, au monde qui nous entoure, qu’ils révèlent une part d’invisible, en célébrant la beauté à laquelle on ne prête pas suffisamment attention. » L’amour et l’espérance s’y reflètent.
L’une des caractéristiques de la revue est d’accueillir les plus âgés comme les plus jeunes, les hommes comme les femmes. Du côté des plus jeunes et des femmes, nous découvrons Marion Dépret et Floriane Paul, respectivement 25 et 43 ans, chez lesquelles nous ressentons essentiellement l’énergie voire la véhémence.
Ce numéro présente le deuxième et dernier volet du dossier consacré aux poètes de la Croatie de la seconde moitié du XXème et du début du XXIème siècles. On y trouve par exemple la prose épurée de Vanda Milksić qui effleure les gestes du quotidien des uns et des autres pour mieux évoquer tout le tragique sous jacent de notre existence.
Les pages de Paroles en archipel traversent la douceur comme les aspects plus dramatiques de notre vie. L’engagement et la lutte d’Abdellatif Laâbi donnent à voir toute la force réinvestie dans l’écriture : « Comme un bœuf / je tire la charrue de l’espoir / et je refuse toujours / de porter des œillères / Je vois bien que les graines fécondes / que j’espère voir semées après mon labeur / deviennent rares / quand elles ne sont pas trafiquées / et accaparées par les marchands / des fausses espérances ».


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