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Notes de lecture de Michèle Duclos

23 avril 2018

par Michèle Duclos

Philippe Dautais, Eros & liberté, Clés pour une mutation spirituelle. Bruyères-le-Châtel : Nouvelle Cité, Spiritualité, 2016.

Dans Le Chemin de l’homme selon la Bible, Essai d’anthropologie judéo-chrétienne (1) le Père Philippe Dautais se proposait de retracer à travers les grands personnages du Premier Testament l’itinéraire symbolique de l’Homme (la majuscule désignant le masculin et le féminin présents dans la Divinité elle-même) progressant depuis Adam à travers Noë, Abraham, Moïse, David et Jean-Baptiste jusqu’à accéder à sa véritable identité spirituelle originellement virtuelle incarnée par le Christ).

Dans Si tu veux entrer dan la vie (2) il se concentrait sur l’état de délabrement psychique et moral de notre société occidentale matérialiste de consommation et insistait sur la nécessité d’une prise de conscience en esquissant une voie de libération, un « Processus de ‘désidentification’ », un « processus d’individuation » dépassant les limites de l’approche strictement psychologique et nécessitant, souvent par un long combat intérieur pour démanteler les défenses, « de passer par la distinction entre ce que ‘je suis’, c’est-à-dire mon identité profonde et ce à quoi je m’identifie » : « La métanoïa introduit un nouveau mode d’existence divino-humain où l’Homme n’est plus identifié aux aléas de la vie existentielle, où il n’est plus enfermé en lui-même mais où se révèle sa capacité de transcendance qui va le libérer de toute aliénation ». (au chapitre 7). Il insistait sur la nécessité et la pratique du Pardon.

Dans Eros & liberté, Clés pour une mutation spirituelle, l’Introduction reprend brièvement les présupposés spirituels développés et explicités dans les deux premiers volumes : refus de la notion de « péché originel » et dénonciation de la pensée platonicienne qui enferme l’esprit dans le cercueil d’un corps (et bien sûr, dans la foulée, du dualisme ontologique cartésien battu en brèche par la cosmologie quantique mentionnée dans l’ouvrage). Adam est un être de désir créé « à l’image de Dieu » avec pour vocation « de devenir pleinement et consciemment ce qu’il est en puissance ». Le nouveau livre affirme « le rapport entre l’éros et la liberté comme possibilité de donner du sens, d’orienter l’histoire » alors que « l’humain a souvent beaucoup de difficulté à établir un juste rapport avec cette puissance de vie » En fin de cette introduction le Père Philippe retrace très succinctement son itinéraire spirituel : rencontre éclairante avec l’enseignement d’Annick de Souzenelle et avec les Pères du désert d’Egypte, découverte de la philocalie ou quête de la beauté intérieure.

Au Chapitre 1 : « La vie est un potentiel d’énergie ». « Le mouvement naturel, inscrit à l’origine de nous-mêmes, tend vers l’aspiration à la plénitude et la soif d’aimer et d’être aimé ». Or, nous risquons d’en être détournés, y compris dans une interprétation erronée de la catéchèse, de la relation avec la Loi. Le Christ, entre autres à propos du Shabbat, a clairement exprimé que la Loi a été faite pour l’Homme et non l’Homme pour la Loi, ce qui signifie que la Loi est au service de l’édification de l’être humain au lieu de le contraindre. L’accomplissement de la Loi est l’amour des êtres. « Or ce qui a été dévié peut être réajusté »

Le Chapitre 4 affirme qu’ « On ne nait pas libre mais on peut le devenir ».

L’accès à la liberté intérieure demande d’abord de « sortir des illusions, des complaisances, des compromissions, des confusions que nous entretenons en nous-mêmes, par trois étapes dans le cheminement qui sont la praxis ou purification, la theoria ou contemplation de la nature (« le cosmos est la première Bible ») et la théologia ou « union directe, personnelle, à Dieu ». Il faut au départ « Regarder en soi-même pour déjouer les stratégies de l’égo » ; apprendre à se déprendre peu à peu des émotions en se les familiarisant sans jugement ni culpabilisation ; s’affranchir des cogitations et du flot des pensées qui obscurcissent notre cœur et notre regard. « La culture de l’étonnement et de l’émerveillement ouvre sur la dimension sublime de la vie, elle ne peut se conjuguer avec des macérations mentales ». Pour en venir à bout, les Pères du désert ont analysé les cinq étapes contre la pénétration de plus en plus envahissante de ces pensées ennemies, appelées : suggestion ; liaison ; consentement ; captivité ; identification.

La véritable liberté demande une conquête quotidienne, un « chemin intérieur pour revisiter notre rapport au cosmos, aux autres, à l’univers familial, social et finalement à nous-mêmes (…) à l’originel de nous-mêmes » qui demande de transcender l’égo, en visant « une véritable métamorphose », un « passage de l’avoir à l’être », au « cœur-esprit ». Voie de l’intériorité qui implique la pratique de la méditation et/ou de la prière vécue comme « un dialogue vivant et aimant avec Dieu » qui nous ouvre sur le cosmos. « Pour atteindre à une vraie connaissance, il convient de s’éveiller à une lecture poétique du cosmos, en se laissant toucher par l’indicible, par ce qui échappe, en ne se contentant pas d’un regard superficiel qui cherche à classifier puis à référencer des données objectives  ». Car « Il n’y a pas de réalité objective ». ». « La réalité visible et terrestre n’existerait pas sans la réalité invisible et céleste. Celle-ci soutient celle-là. Cette affirmation, hors de l’univers biblique, pourrait se révéler dénuée de fondement. Or, les scientifiques aujourd’hui, [la physique quantique] affirment qu’on ne peut trouver de fondement matériel à la matière, mais de l’énergie et de l’information.

Les pages qui suivent (105-114) développent une angéologie de la lumière, de la place de l’homme voulue par Dieu, du rôle néfaste de Satan et du rôle salvateur de Jésus. « Pour se libérer des pensées et des démons, il est nécessaire d’appliquer une véritable thérapie associée à une dynamique de connaissance des rouages de l’âme en vue du discernement ». « « L’accès à la liberté est étroitement lié à la connaissance de soi, donc à la vigilance.

Le chapitre 5 en entier est consacré à la question du mal : « La vie est vivante » mais « l’énergie de vie non reconnue agit en nous malgré nous (…) Le refoulé de la vie fait mal », le refus du pardon alimente la logique de violence. « Le mal n’est pas une fatalité » car « Si le mal était ontologique, c’est-à dire inscrit en Dieu, l’unité divine serait brisée » « La meilleure voie de l’accomplissement est celle de la dynamique du don ». Le Christ pardonne.

Le Chapitre 7 « Le Rapport au cosmos » est un chapitre particulièrement important et significatif de la doxa orthodoxe qui s’oppose entre autres aux bouddhismes ainsi qu’au panthéisme de Spinoza même si les éthiques présentent des ressemblances profondes.

« Nous sommes des êtres cosmiques. L’Homme est microcosme, cosmos en miniature selon les Grecs, macrocosmos, répondent les Pères de l’Eglise, pour souligner que l’Homme récapitule en lui-même tout le cosmos », « un être cosmique et un être capable de transcendance par rapport au cosmos ». Ce que l’on voit du cosmos n’est que l’apparaitre des choses, les apparences sont le voile d’une réalité plus profonde » « Le panthéisme tend à identifier Dieu avec les forces de la nature et ainsi à déifier les puissances cosmiques. Ce qui confine à l’idolâtrie avec comme conséquence de rendre l’Homme superstitieux et asservi aux puissances naturelles. »

A ce panthéisme que l’on pourrait qualifier de païen, le Père Philippe oppose « Le panenthéisme (qui) condamne à la fois l’idolâtrie et la tentation de renvoyer Dieu dans une totale transcendance (…) Il affirme au contraire l’union sans confusion en Christ du céleste et du terrestre, le cosmos comme réceptacle de la Parole et des énergies divines, temple de sa présence. »152 On doit vivre le cosmos non comme pure immanence existant purement et simplement en soi mais comme une théophanie, manifestation de la gloire de Dieu, qui « parle et agit continuellement par les êtres et les choses, par la création de circonstances toujours nouvelles, à travers lesquelles il appelle chaque homme à s‘unir à Lui et à ses semblables et par lesquelles il répond à chaque instant aux appels de hommes ». « Vivre en Christ c’est vivre ce dialogue. »154

Le court Chapitre « Le rapport à l’autre, au collectif » reprend en leitmotiv le constat terrible d’une civilisation matérialiste où l’égo et les émotions négatives, « les passions » placent l’Homme en exil de lui-même. Sortir de la résignation et assumer sa responsabilité individuelle et collective reprend l’ascèse nommée plus haut « métanoia ». « L’humanité, pour assumer la mutation en cours, ne pourra pas faire l’impasse de la dimension spirituelle ».

Avec les derniers chapitres entre avec « L’Amour conjugal » nous revenons à une approche moins religieuse, plus « laïque » (même si le terme n’est jamais utilisé) de l’amour où sont précisées à nouveaux comme requises les qualités de réalisation intérieure (maturité de l’altérité, « chemin intérieur pour conquérir l’unité – corps, âme, esprit ») qui font que « La résonance profonde entre deux êtres est certainement ce que nous pouvons éprouver de plus essentiel en ce monde (…) La rencontre avec l’autre suppose la rencontre avec soi-même » Car « Dans l’échec de l’amour apparait Thanatos, le spectre de la mort, le désir de la mort »

Pour L’Eglise orthodoxe « le but du mariage est spirituel et secondairement existentiel » « Assigner comme seule légitimité du mariage la continuité de l’espèce l’oriente vers une finalité existentielle et lui fait perdre sa vocation verticale et spirituelle ».

« L’éros est ainsi restitué dans son sens originel qui se conjugue avec la vocation spirituelle de l’homme », un Eros intimement lié au fonctionnement de la nature généreuse du cosmos.

1 Philippe Dautais, Le Chemin de l’homme selon la Bible, Essai d’anthropologie judéo-chrétienne. Paris : Desclée de Brouwer, 2010. Temporel fr n°13

2 Philippe Dautais, Si tu veux entrer dans la vie : thérapie et croissance spirituelle. Bruyères-le-Chatel : Nouvelle Cité spiritualité, 2013. Temporel fr n°19 25 avril 2015

A courte distance de Sainte Foy la Grande et de Bergerac, le Centre d’étude et de prière Sainte-Croix, fondé il y a plus d’un quart de siècle par le Père Philippe Dautais et son épouse Elianthe, tous deux de tradition orthodoxe rattachée au patriarcat de Roumanie, se compose d’une belle maison de pierre de type périgourdin dans un grand espace ouvert verdoyant où figurait alors une chapelle en ruine, restaurée et aujourd’hui ornée de 130 m2 de magnifiques fresques ainsi que de nombreuses icônes peintes sur place par l’atelier de la Résurrection. Dans cet espace verdoyant ont été édifiés des petits logements qui accueillent dans un bon confort les participants aux rencontres quasi hebdomadaires consacrées à l’enseignement des arts sacrés (chant liturgique, peinture d’icones), de l’anthropologie biblique en soi ou en relation avec l’apport épistémologique le plus contemporain des sciences post-quantiques et avec une éthique écologique. Annick de Souzenelle naguère, ainsi que le philosophe Bernard Vergely y interviennent ; le Centre a accueilli à plusieurs reprises des sommités du monde scientifique tels Jean Staune fondateur de l’Université Interdisciplinaire de Paris, Jean Audouze, astrophysicien, Thierry Magnin, recteur de l’institut catholique de Lyon ou le physicien quantique Basarab Nicolescu. En juin 2015 fut organisé un Festival : Poésie –Musique –Chant qui réunit autour de la grande spécialiste de poésie persane Leili Anvar et du physicien également poète Basarab Nicolescu et de nombreux poètes, musiciens et chanteurs tant d’inspiration celtique qu’asiatique. L’atmosphère des rencontres, tant pour l’enseignement que pour la prise en commun des repas animés, est des plus conviviales.
Centre Sainte-Croix 24240 Monestier tel. 05 53 63 3770
contact@centresaintecroix.net

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Emmanuel Hiriart, Fragile et Claire. Montreuil (62170) : Editions Henry, La Main aux Poètes, 2017.

Ce poème est une longue et magnifique élégie de 76 courts poèmes en prose ou en vers libres très courts, sans titre à l’exception vers le mitan du volume de « Croissance » qui inaugure un tempo différent, moins concentré, dans la lente méditation souvenir/souvenirs que mène le poète semble-t-il jour après jour. Le sujet en est annoncé par le titre : « Fragile et Claire » dont la seconde épithète peut être lue comme un prénom et aussi un trait de caractère. On devine rapidement qu’il s’agit de la mort inattendue, brutale, le suicide d’une femme relativement jeune, mère d’une fillette, de caractère impétueux apparemment établie dans la vie active mais qui passait par des crises, « riche toujours de projets et de combats nouveaux » - et pourtant « Tu ne veux plus de ça / De tout ce mensonge/ Rongeur (…) Fatiguée des rumeurs du jour / Et trouble de whisky / La peau malade de tout le corps / En déroute/ A fumer ta détresse »… « Tu savais que le sens du monde, s’il s’avérait, ne pouvait être celui que disaient nos journaux trop étroits et nos grammaires étiques. ». Elle était, au moins dans l’âme et en esprit, poète et artiste, en proximité spirituelle et intellectuelle avec l’auteur qui s’avère être son frère, mu lui aussi par « l’angoisse » qui « nous est commune » « Mon mysticisme t’inquiétait »
Ce poème ressemble à une lettre plus qu’à une déploration, faite de confidence et de confiance : « La lumière / N’est pas morte elle t’attend comme / Lorsque tu vivais parmi nous », évoquant comme toujours présents « le café du soir que souvent nous étions seuls à prendre chez les parents » ; il inscrit son récit dans les détails de la vie familiale quotidienne, soutenu par le rythme d’une langue à la fois simple et pure, comme translucide et transparente, avec quelques éclats ( ainsi la couleur « mordorée » des chrysanthèmes au cimetière devient-elle « mort/Dorée ») et une image savante doublement inattendue tirée de la mythologie grecque pour dire la révolte du frère poète contre les conventions sociales et morales étriquées qui le mènent à se proclamer « un moderne Antigone offrant à sa soeur les rites qu’elle se refusait »
En arrière-plan du récit personnel se dessine la fragilité et la souffrance du créateur qui vit de son « aveugle sève d’encre » de son « radeau de mots ». « Tu étais poète (…) Mais de celles que le verbe dévore ». Et pourtant le poème réalise un vœu inaccompli : « Ce poème c’est toi en parole /Dispersée comme tu / Aurais voulu que tes cendres/ Le soient qui par ironie / Sous-préfectorale ne seras jamais cendre/ Mais corps en son pourrissement »
En arrière-plan aussi, sans s’y attarder notre actualité collective quotidienne : « Mort à Beyrouth (…) Guerre (…) Au Sinaï (…) à Tahiti ».
Et pourtant…nous sommes dans un milieu paisible familier très concret, où il y a des oiseaux, des fleurs, de la lumière, de l’eau, la paix, la Beauté et même discrètement, qui rendent moins absolue la séparation. « Quelle paix pour toi (…) Celle où l’arbre / Fait signe et toute / Beauté se trouve justement aimée (…) Cette clarté plus juste que nos mots / La joie murie du matin ». A lire et relire ce modeste et prenant poème, en l’ouvrant au hasard on retrouve chaque fois l’émotion première et l’on découvre chaque fois un peu plus de ces deux vies profondément unies.


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