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Notes de lecture Nelly Carnet

24 septembre 2020

par Nelly Carnet

Rainer Maria Rilke, Le livre de la vie monastique, Paris : Editions Arfuyen, 2019, bilingue, traduit et présenté par Gérard Pfister.

Circonstances, influences et impacts de l’écriture de ce livre sur d’autres écrivains comme Etty Hillesum par exemple sont présentés dans la préface éclairée de Gérard Pfister soulignant l’importance immodérée de la Russie pour Rilke qui admire Lou Andreas-Salomé, muse et mère avec laquelle il se rend dans cette patrie au printemps 1899.

Le moine, auteur des poèmes du livre de la vie monastique et double de Rilke, est traversé par des révélations, des accueils émus du monde et des désirs d’élévation au sein d’une « cathédrale » que l’être humain peut se construire en lui-même pour honorer un Dieu. Communiquer « énergie et joie », telle est la finalité de ce livre. Les révélations s’offrent aux « solitaires ». Toutes sont singulières pour les êtres ouverts surnommés par Rilke les « voyants ».

Le premier texte d’un recueil, qui se présente ici comme une prière, doit normalement lui donner son impulsion : c’est par un saisissement de tout l’être et une prise de conscience aigue que celle-ci se révèle. Une lumière intérieure, plus encore « l’or », paraît un soir d’un 20 septembre dans la forêt, lieu propice à l’introspection, aux ténèbres psychiques et aux révélations gagnant dans le même temps l’âme du moine « Voici que l’heure s’incline et me touche / de son clair battement métallique ; / mes sens tressaillent. Je sens : je peux - / et je saisis le jour plastique. » L’auditif, le tactile et le visuel sont réveillés pour atteindre une espèce de secousse sismique conduisant à la révélation de l’être à lui-même dans l’écoute du monde.

Parfois datés et accompagnés d’une précision sur les circonstances de l’écriture, les textes écrits peuvent être nombreux sur une seule journée car ils épousent les illuminations qui se sont présentées. Elles ont duré un peu mois d’un mois, du 20 septembre au 14 octobre. Moine, l’auteur de ces poèmes, n’en est pas moins désireux de tout mais dans cet absolu que le désir spirituel suppose. Ainsi peut-on lire « Tu vois, je veux beaucoup. / Je veux peut-être tout : / l’obscurité dans l’infini de chaque chute, / le jeu tremblant de lumière de chaque ascension. // Il y en a tant qui vivent et ne veulent rien / et que les plats sentiments de leur facile tribunal / font roi. »

Dans ses adresses, son dialogue avec Dieu, le moine chante au milieu de la nature sa grande nostalgie. Le divin traverse son existence parfois si lourde. Dieu est la grande invention de l’esprit du moine. Il se parle autant à lui-même qu’il s’adresse à l’autre, au frère de cœur et d’esprit. Il semble s’inscrire dans des dédoublements qui lui permettent de se donner les forces nécessaires pour lutter contre ses angoisses et ne pas se décourager. Tout comme Rilke, le moine se souvient de ses voyages en Russie, terre des révélations comme dans le texte n° 56 du 2 octobre évoquant le Sobór d’Uspenski à Moscou.

Ce recueil s’inscrivant dans la collection Les carnets spirituels des éditions Arfuyen n’implique pas que le lecteur soit obligatoirement un croyant. Nous pouvons être enchantés par la langue et partager les volontés mises en forme. Au Dieu, substituons un idéal que nous portons en nous et l’énergie de la vie. Etre à l’écoute de ce qui nous entoure sans retenue aucune favorise les manifestations de présence à soi et à l’autre tout comme les très fortes présences des choses du monde accueillies. Les révélations deviennent alors des Présences spirituelles, des unions ressenties et pensées comme pour un peintre ou un sculpteur dans sa solitude capable de faire advenir ce qu’il a désiré au plus haut point avant de revenir vers ses semblables.

Ainsi pouvons-nous terminer par ces vers comme adressés à l’éditeur et lecteur :

« Donne-moi encore un peu de temps : je veux aimer les choses comme personne, / jusqu’à ce que toutes soient dignes de toi et grandes. / Je ne veux que sept jours, sept / encore vierges de toute écriture, / sept pages de solitude.

Celui à qui tu donneras le livre qui les rassemblera / restera longtemps penché sur ces feuilles. A moins qu’entre tes mains tu ne prennes / pour écrire toi-même. »

N’ajoutons rien d’autre et laissons au lecteur la possibilité de découvrir les éclats de ces pages rassemblées.

Thomas Traherne, Goûter Dieu, Méditations choisies, Paris : Editions Arfuyen, 2020, textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien.

Les textes présentés dans ce recueil ont été vraisemblablement écrits entre 1663 et 1667 avant les Centuries, livre qu’Arfuyen a édité en 2011. Traherne a moins de trente ans et son écriture a déjà son caractère propre. Nous y retrouvons la même ferveur et cette habitude graphique d’utiliser la majuscule pour mettre les mots les plus importants de la phrase en relief.

« Tantôt la méditation part d’une saisie intuitive et immédiate que la réflexion prolonge et affine sans l’assécher, laissant l’empreinte enthousiaste de son rythme animer le discours ; tantôt c’est une vérité qui est énoncée, un principe expliqué – au sens étymologique d’un déploiement –, et la méditation s’épanouit comme une musique révèle progressivement toutes les harmoniques d’un thème. Subtilement reliée les unes aux autres par la thématique ou par l’enchaînement logique, elles sont à la fois autonome mais aussi fortement articulées les unes aux autres, ce qui nous laisse entrevoir une continuité et un ordre sous-jacent. »

Évidemment, il est question de la figure divine et pour qui ne croit pas, sa lecture pourrait en rebuter plus d’un, excepté si nous prenons cette figure comme un idéal duquel il conviendrait de se rapprocher. Pasteur, Traherne ne supporte guère les perpétuelles plaintes de ses concitoyens. Désirer tendre vers plutôt que se « plaindre », voici aussi le précepte proposé par Traherne. Le terme « Joie » revient sous la plume comme un marteau sur l’enclume et l’antidote même à la plainte. Un livre que l’on peut donc glisser dans les mains de nos concitoyens adoptant la même attitude dénoncée plutôt que celle de la responsabilité et la capacité à s’émerveiller du peu. Encore faut-il savoir, pouvoir, être capable de se retirer ainsi que Traherne le faisait régulièrement pour se recentrer, non pas sur soi-même mais en soi-même avec cette possibilité de se retrouver à l’unisson avec tout ce qui nous entoure. Celui qui se retire régulièrement du monde où tout bouge en tous sens dans une excitation infernale prend la mesure de la superficialité du monde créé par l’homme, celui des plaisirs fugaces et artificiels, celui du divertissement creux et insignifiant, vite remplacé par un autre. La référence à son refuge géographique parcourt tout le recueil. En ce lieu, il pense sereinement. « Chaque fois que j’y reviens, écrit-il, je le trouve Aimable et doux. Mon seul Lieu de repos, de ressource, de régénérescence, de concentration. […] Dans quelque autre lieu que je sois, Etranger à ces choses, je suis une Épluchure parmi les Porcs. » Plaçant au-dessus de tout les choses bonnes créées par Dieu, Traherne se détourne sans regret du monde superficiel : « Ô plus jamais les Choses insignifiantes n’occuperont ma Vie ! Pourquoi donc les Palabres, les joyaux, les Loyers, les vêtements et les sous, les mots et les Insultes Accapareraient-ils mon Âme ? »

Les proses méditatives sont parfois scandées par des textes métaphoriques et plus poétiques. Ces humains, « Ô puissé-je les faire revenir, depuis les plaisirs feints et faux / loin du faste, loin de la splendeur empoisonnée / Les rappeler », écrit Traherne dans une poussée lyrique.

L’Amour tient la place centrale, celle de l’autre et de Dieu. Le divin porté en soi mène à cet amour. Aimer et être aimé apportent le plus grand bénéfice aux êtres et à tout ceux qui les entourent.
Dans le troisième mouvement, l’auteur met en opposition des valeurs qu’il considère parfois perdues dans la société dans laquelle il vit. « Quand l’homme tomba dans le Péché, il s’Aveugla, ayant perdu le Sens de son bonheur et de sa Gloire. [ …] » Ces œuvres de clémence et de justice qui étaient autrefois les Actes naturels de l’amitié, les Émanations plaisantes et les Délices de l’Amour, le choix libre et volontaire de son cœur, les ornements de la Vie et les Exercices de la félicité étaient maintenant Décolorés et déformés par le Sens de l’obéissance non pas libre mais faite de mauvais gré, Gênante et Pénible pour les Âmes Aveuglées ; l’Injustice, la violence et les torts, la méchanceté, la Jalousie, la Convoitise et l’oppression prenant leur Place. »
Viser la joie est un travail vers quoi l’homme doit tendre : « Des joies Infinies en largeur, des Joies Infinies en valeur, des joies infinies en variété, des Joies Infinies en plénitudes, des joies infinies en Durée rendent une Âme infiniment heureuse », peut-on lire dans le quatrième mouvement. La Bonté ressort de tout l’ensemble et « chaque homme devrait être pour tous un trésor ». Celui qui décide de se tourner vers le bien sait recevoir et transmettre. Tout lui devient aimable. Il sourit à toute chose. Lors même que Traherne sait que le monde est noyé dans des modes de corruption divers, « désordre », « perversité », « confusion », il conseille de se « comporter envers [son] prochain avec autant de candeur et de douceur que s’Il était un Ange immaculé. Nulle naïveté chez cet auteur clairvoyant, mais un désir farouche de ne pas céder et de travailler durant sa si courte existence à la sauvegarde de la vie vivable puisqu’on lui « permet de respirer » parmi tous ceux qui ont choisi le principe de destruction.

Jacqueline Merville, Le voyage d’Alice Sandair, Paris : Éditions des femmes Antoinette Fouque, 2020.

L’Inde bruyante et souillée découverte un soir pour la première fois ne répugne cependant pas la narratrice qui est heureuse de s’être éloignée de la France. Elle est soudain « aérienne » et « délivrée » d’un poids. Elle est venue écouter l’enseignement d’un philosophe disparu mais toujours aussi charismatique. Cette femme qui fut niée trouve à travers la parole du philosophe « l’éloge de la puissance de la femme » et la « moquerie des fourberies mâles ou criminelles ». Méfiante cependant, elle n’est pas sans penser que ces réunions d’adeptes s’organisent autour de ce qui ressemblerait à une « secte ». On y change de nom, on s’y habille d’un vêtement spécifique pour se défaire de soi et épouser les préceptes du groupe… Les fidèles se reconnaissent au port de robes rouges. Mais cela ne dérange guère Alice habituée des hétéronymes qu’elle s’approprie selon les circonstances pour viser une « déconstruction existentielle ». Comme dans son précédent livre, Jacqueline Merville remet en scène son indienne, le « nom de son indienne », un nom sans histoire, un nom sans tache, un nom qu’elle aime. De ce personnage, nous ne savons guère de choses car nous glissons d’un bref élément la définissant à ce qui l’entoure. L’absence de description la définit. Elle « était béate, du temps ralenti, ou même sortie du temps. Une lévitation d’âmes l’entourait, la portait. Elles sortaient de son corps ou y descendaient avec un mouvement de vagues. » C’est également en Inde que la narratrice rencontre son futur compagnon, James, qui travaille dans un agence de voyage, une rencontre déterminante pour sa vie future.
Alice est un personnage tourné vers l’âme, mot devenu inadmissible pour la plupart.
Le récit est construit davantage autour d’interrogations que de réponses comme tout livre qui prend le vécu comme objet de pensée. Elle quittera le groupe conduit par le philosophe que le compagnon ne se privait pas de juger assez sévèrement. Partir, fuir, conduisent le récit où il ne se passe rien comme dans une attente. Alice reprend la route pour suivre son compagnon, puis, tous les deux reviennent en France après quelques années de pérégrinations avant d’alterner chaque année un aller et retour entre deux pays que tout oppose.
Soucieuse de préserver sa liberté, elle ne porte pas de sari « tout comme de jeunes femmes de Bombay qu’elle connaissait qui ne voulaient plus de la vieille Inde des hommes qui emprisonnaient leurs corps dans tant d’étoffe. »
Être au plus près « du cosmos que les lois viriles du pognon ravagent » est également une de ses préoccupations majeures de la narratrice. C’est aussi cette raison qui l’a conduite vers une vie simple rattachée à l’élémentaire. Quittant l’occident sans livres, elle reviendra vers eux et vers l’écriture avec un autre rapport à la langue. « Une purification ou une augmentation de son lien avec la langue qu’elle aimait, celle de sa mère. Langue mise en couveuse pour donner naissance à quoi d’autre de cette langue ? »


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