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"Night March" by Robert Graves

9 mars 2007

par Robert Graves

Robert Graves : « Dans les champs, aux côtés / De notre colonne au pas pesant marchent les morts. »

La marche revêt une grande importance dans la poésie de Robert Graves (1895-1985) ainsi que le rythme, rythme du poème, mais aussi poétique du rythme comme conciliation des contraires dans le temps cyclique. Ce poème, dont Dunstan Ward a choisi de nous parler, fut écrit pendant la Première guerre mondiale, en 1917.

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Photographies Guy Braun

NIGHT MARCH

Evening : beneath tall poplar trees
  We soldiers eat and smoke and sprawl,
Write letters home, enjoy our ease
  When suddenly comes a ringing call.
 
’Fall in !’ A stir, and up we jump,
  Fold the love letter, drain the cup,
We toss away the Woodbine stump,
  Snatch at the pack and jerk it up.
   
Soon with a roaring song we start,
  Clattering along a cobbled road,
The foot beats quickly like the heart,
  And shoulders laugh beneath their load.
 
Where are we marching ? No one knows,
  Why are we marching ? No one cares.
For every man follows his nose,
  Towards the gay West where sunset flares.
   
An hour’s march : we halt : forward again,
  Wheeling down a small road through trees.
Curses and stumbling : puddled rain
  Shines dimly, splashes feet and knees.
   
Silence, disquiet : from those trees
  Far off a spirit of evil howls.
’Down to the Somme’ wail the banshees
  With the long mournful voice of owls
   
The trees are sleeping, their souls gone,
  But in this time of slumbrous trance
Old demons of the night take on
  Their windy foliage, shudder and dance.
   
Out now : the land is bare and wide,
  A grey sky presses overhead.
Down to the Somme ! In fields beside
  Our tramping column march the dead.
   
Our comrades who at Festubert
  And Loos and Ypres lost their lives,
In dawn attacks, in noonday glare,
  On dark patrols from sudden knives.
   
Like us they carry packs, they march
  In fours, they sling their rifles too,
But long ago they’ve passed the arch
  Of death where we must yet pass through.
   
Seven miles : we halt awhile, then on !
  I curse beneath my burdening pack
Like Sinbad when with sigh and groan
  He bore the old man on his back.
   
A big moon shines across the road,
  Ten miles : we halt : now on again
Drowsily marching ; the sharp goad
  Blunts to a dumb and sullen pain.
   
A man falls out : we others go
  Ungrudging on, but our quick pace
Full of hope once, grows dull, and slow :
  No talk : nowhere a smiling face.
   
Above us glares the unwinking moon,
  Beside us march the silent dead :
My train of thought runs mazy, soon
  Curious fragments crowd my head.
   
I puzzle old things learned at school,
  Half riddles, answerless, yet intense,
A date, an algebraic rule,
   bar of music with no sense
   
We win the fifteenth mile by strength
  ’Halt !’ the men fall, and where they fall,
Sleep. ’On !’ the road uncoils its length ;
  Hamlets and towns we pass them all
   
False dawn declares night nearly gone :
  We win the twentieth mile by theft
We’re charmed together, hounded on,
  By the strong beat of left, right, left.
   
Pale skies and hunger : drizzled rain :
  The men with stout hearts help the weak,
Add a new rifle to their pain
  Of shoulder, stride on, never speak.
   
We win the twenty-third by pride :
  My neighbour’s face is chalky white.
Red dawn : a mocking voice inside
  ’New every morning’, ’Fight the good fight’
   
Now at the top of a rounded hill
  We see brick buildings and church spires.
Nearer they loom and nearer, till
  We know the billet of our desires
   
Here the march ends, somehow we know.
  The step quickens, the rifles rise
To attention : up the hill we go
  Shamming new vigour for French eyes
   
So now most cheerily we step down
  The street, scarcely withholding tears
Of weariness : so stir the town
  With all the triumph of Fusiliers.
   
Breakfast to cook, billets to find,
  Scrub up and wash (down comes the rain),
And the dark thought in every mind
  To-night they’ll march us on again’
   

“Unpublished and Posthumously Published Poems”,
Complete Poems, Volume 3.
Edited by Beryl Graves and Dunstan Ward.
Manchester : Carcanet,1999, pp. 393-96.

MARCHE DE NUIT

Le soir : sous de grands peupliers
Nous, soldats, nous mangeons, fumons, nous affalons,
Ecrivons des lettres chez nous, jouissons de notre bien-être,
Au moment où subitement sonne l’appel.

« A vos rangs ! » Remous, et d’un bond nous voici debout,
Plions la lettre d’amour, vidons la tasse,
Jetons le mégot de cigarette,
Nous emparons de notre paquetage, sans hésitation l’endossons.

C’est alors qu’en rugissant un chant nous nous mettons en branle,
Nos pas résonnant sur les pavés de la route,
La semelle bat aussi vite que le cœur,
Et les épaules rient sous leur fardeau.

Où nous rendons-nous, au pas cadencé ? Nul ne sait,
Pourquoi cette marche ? Qui s’en soucie ?
Car chacun suit son flair,
Le nez pointé vers le joyeux couchant où flambe le soleil.

Au bout d’une heure : halte ; puis repartons,
Conversion, sur une petite route entre les arbres.
Nous jurons, trébuchons : la pluie dans les flaques
Brille faiblement, nous éclabousse pieds et genoux.

Silence, inquiétude : dans ces arbres
Au loin hurle l’esprit du mal.
« Direct à la Somme » gémissent les furies
De leur longue voix d’effraies en deuil.

Les arbres dorment, ayant rendu l’âme,
Mais à cette heure de transe et de sommeil
Les vieux démons de la nuit s’emparent
De leur feuillage au vent, frissonnent et dansent.

Nous voici à découvert : la terre est vaste et nue,
Un ciel gris pèse par-dessus nos têtes.
Direct à la Somme ! Dans les champs, aux côtés
De notre colonne au pas pesant marchent les morts.

Nos camarades qui, à Festubert
A Loos, à Ypres, ont perdu la vie,
Dans des assauts à l’aube, au soleil de midi,
Dans des patrouilles nocturnes d’un coup de couteau subit.

Comme nous ils portent le paquetage, marchent
Par quatre, le fusil en bandoulière aussi,
Mais depuis longtemps sont passés sous la voûte
De la mort qui nous attend, nous aussi.

Dix kilomètres : halte, un moment, puis en avant !
Sous le fardeau de mon paquetage, je jure
Comme Sindbad quand soupirant, gémissant,
Il porta sur son dos le vieil homme.

Une grosse lune éclaire la route,
Quinze kilomètres : halte, puis nous repartons
Marchant en somnolant. L’éperon à vif
S’émousse en une douleur muette et maussade.

Un homme rompt les rangs : nous autres, nous poursuivons
Sans rechigner, mais notre rythme alerte
Jadis empli d’espoir, décline et ralentit :
Nul ne parle : nulle part un visage pour sourire.

Par-dessus nos têtes luit la lune, sans sourciller,
A nos côtés marchent les morts, en silence :
Mes pensées s’embrouillent, labyrinthe, bientôt
De curieux fragments m’encombrent l’esprit.

Je me creuse la tête sur de vieux rudiments scolaires,
Mi-énigmes, sans réponses, pressantes cependant,
Une date, une règle algébrique,
Une mesure musicale dénuée de sens.

Nous gagnons les vingt kilomètres à force de robustesse
« Halte ! » Les hommes s’écroulent, et où ils s‘écroulent,
Dorment. « En avant ! » La route se déploie de toute sa longueur,
Les hameaux, les villes, tout, nous franchissons tout.

Un simulacre d’aube déclare la nuit presque achevée :
Nous gagnons le trentième kilomètre par escroquerie.
Nous sommes liés par enchantement, projetés en avant comme une meute
Par la forte pulsation de nos pas, gauche, droite, gauche.

Cieux blêmes et faim : bruine.
Les hommes au cœur vigoureux assistent les faibles,
Ajoutent un fusil de plus pour la douleur
De leur épaule, et marchent encore, à grands pas, sans un mot.

Nous gagnons le quarantième kilomètre par orgueil :
Le visage de mon voisin est pâle comme un linge.
Rouge aurore : voix moqueuse au-dedans
« De nouveau chaque matin », « Bats-toi comme il faut ».

Désormais au sommet d’une colline ronde
Nous apercevons des bâtiments de brique et des clochers d’église.
Il s’approchent, davantage encore, jusqu’à ce que
Nous reconnaissions le cantonnement de nos désirs.

C’est ici que la marche s’achève, peu ou prou nous le devinons.
Le pas s’accélère, les fusils remontent
Au garde-à-vous : nous gravissons la colline
Simulant une nouvelle vigueur pour épater les Français.

Et puis, très allégrement désormais, nous prenons la rue
En cadence, retenant à peine nos larmes
De lassitude : que s’émeuve la ville
De l’absolu triomphe des Fusiliers.

Petit déjeuner à préparer, cantonnements à dénicher,
Se frotter, se laver (la pluie commence à tomber),
Et cette sombre pensée de trotter en l’esprit de chacun :
« Ce soir, ils vont à nouveau nous mener au pas cadencé. »

Traduction A.M.

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