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Nicole Gdalia

1er mai 2008

par Anne Mounic

« Ils avaient lu balbutiamment dans le livre du monde »
Entretien avec Nicole Gdalia.

[On peut lire, dans « à l’œuvre », un choix de poèmes de Nicole Gdalia.]

Anne Mounic : Je voudrais commencer cet entretien en abordant la notion de lieu, qui apparaît très nettement dans le recueil de 1994, La courte échelle / Harmoniques. Vous y parlez du pays de votre enfance, la Tunisie :
« Enfant
j’ai grandi dans les
enivrances des jasmins et
l’ombrage des palmiers gros
de fruits de miel » (Alphabet de l’éclat, p. 170)

Et vous élargissez ce lieu à la « terre méditerranéenne » qui est « terre de bonheur » (p. 171). Ces villes que sont « Jérusalem Rome et Carthage » sont votre « demeure » (p. 169), aussitôt liée à l’« exil » et à la « nostalgie ». Est-ce que déjà ne se dessine pas là un lieu poétique ?

Nicole Gdalia : Certes, il s’agit là de la géographie de mes origines, de ma mémoire. Je suis originaire d’Italie (Livourne) du côté paternel, et sans doute lointainement d’Espagne, et je suis née à Tunis, près de Carthage. Mes paysages sont donc méditerranéens et ma culture a puisé dans cette histoire du bassin méditerranéen, mais aussi dans l’histoire biblique, le lieu même de mes origines, puisque Guedalia est le nom du gouverneur auquel Nabuchodonosor confia la Judée et ses populations les plus pauvres, qu’il ne déporta pas à Babylone (Jérémie, 40-41). Guedalia fut assassiné, ce qui entraîna un enchaînement de malheurs pour le peuple juif, qui jeûne en sa mémoire le lendemain de Rosh Ha-shana, le Nouvel An, en septembre.
Je suis donc un être tissé, traversé d’influences multiples, ce qui n’est pas pour me déplaire. Je dis quelque part que « d’Orient et d’Occident, j’ai bâti ma demeure », allant même jusqu’à une nostalgie slave, dont les sources « officielles » me sont inconnues. Mais, en fait, le lieu visible, s’il flatte mes sens et leur plaît, est assez vite dépassé par l’investigation dans le paysage intérieur. Et comme vous aurez pu le remarquer, ma posture poétique, l’implantation de mon écriture se situe dans cette archéologie de mes terres intérieures.

A.M. : Dans le même recueil, vous vous référez à Jacob, au songe de l’échelle (p. 166), puis à la lutte avec l’ange. Dans le premier épisode biblique (Genèse 28), Jacob reconnaît le divin dans le devenir et pose une pierre dans le lieu pour en marquer la sainteté. Il le nomme « Beït-El maison de Dieu » (Genèse 28, 19. Traduction Henri Meschonnic). Dans le second épisode (Genèse 32), Jacob, au terme du combat, reçoit un nom, « Israël Jouteur avec Dieu » (Genèse 32, 31) et nomme le lieu « Peniel visage du dieu » (Genèse, 32, 31). Dans les deux cas, il y a « rencontre », comme vous le dites dans votre poème, et révélation dans l’instant existentiel.

« dans cette rencontre
il avait reconnu le face à face de
l’homme avec son propre éclat »

A chaque fois se dessine une prise de conscience dans le lieu de l’instant, lieu pris dans le mouvement du devenir. Comment envisagez-vous le passage du lieu saint au lieu poétique ?

N.G. : Jacob a été nommé Israël parce qu’il a combattu, parce qu’il a mené une joute avec une divinité, El, une présence invisible. Toute l’histoire de ce combat avec « l’ange » est source de très nombreux commentaires. Certains y voient l’ange d’Esaü, d’autres, l’ange de Jacob lui-même. Pour ma part, de façon plus intuitive, plus intérieure, qu’en suivant l’interprétation littérale, il me semble voir dans cet épisode la joute de soi avec soi pour parvenir finalement au soi lumineux transcendant. En nous voisinent des forces lumineuses ou obscures. Jacob se défait des forces négatives obscures d’opposition pour accéder à la lumière. Quant au lieu, il n’est ni sacré ni saint. C’est un lieu de mémoire.

A.M. : Une forme de sublimation ?

N.G. : Je n’emploierai pas ce mot, mais je dirais plutôt « illumination ». Il s’agit de se défaire des formes inutiles qui enferment l’être libre et lumineux. Pour moi, la poésie est un acte de dénuement du monde opaque et d’illusion, de « maya », comme le disent les Hindous, comme je le dis dans le poème intitulé « Haya » (p. 47. « Sans réserve ni pudeur / voile à voile / je me dénude, virile / pareille au poète / une à une je brise tes enceintes nébuleuses / ô monde… »). Il s’agit d’un double mouvement sur soi et sur le monde. De ce double dénuement naît une rencontre d’illumination, car il importe de se séparer des obstructions du monde et des siennes propres. C’est pour moi l’essentiel : se délivrer des « écorces » (terme de la Kabbale).

A.M. : Pour faire jaillir les étincelles, selon le principe cabalistique ?

N.G. : Oui, bien sûr. Pour cela, il faut se débarrasser du « Je » social pour faire apparaître le « moi » intérieur, qui est fuyant, qui n’est d’ailleurs pas « moi ». C’est encore de l’insaisissable, du fuyant.

A.M. : Comme le dit Maine de Biran, qui nomme cette vie des profondeurs « fluide ».

N.G. : Et, pour revenir à Jacob, je vous rappelle une chose importante : il est sorti boiteux de cette épreuve. Je revendique moi-même la boiterie, car il me semble, que l’homme est toujours boiteux en ce monde, surtout le poète.
Je dis que je suis boiteuse, car je lis en balbutiant le livre du monde. « Ils avaient lu balbutiamment dans le livre du monde. » Il y a donc l’idée que l’être humain a pu avoir l’illumination de l’ailleurs, mais que, revenu sur ce sol, il en reste claudiquant et malhabile. Bien sûr, c’est ce que l’on retrouve dans « L’albatros » de Baudelaire : cette même gaucherie du poète dans la société des hommes et dans le monde.

A.M. : Cette boiterie n’est-elle pas la conséquence de cette conscience plus aiguë que nous donne la poésie de la précarité de l’existence ?

N.G. : Plus on évolue sur « l’échelle de Jacob », qui est la métaphore de l’ascension spirituelle, plus on est démuni par rapport à l’existence terrestre. Toutefois, ce qu’il y a de fascinant dans cette nuit terrible, c’est la rencontre de Jacob avec un reflet de lui-même. Ce que je dis est à la fois immodeste, et à la fois très réel. Lorsque l’on rencontre l’expression divine, c’est comme si on retrouvait sa famille. Comme si on réintégrait l’être.

A.M. : C’est un retour au lieu des origines… Les origines ontologiques.

N.G. : Bien sûr. Absolument, c’est le terme.

A.M. : La boiterie, c’est aussi la conséquence du choix de l’expression poétique. Le concept, beaucoup plus confortable, marche droit, puisqu’il ne nous concerne pas, finalement.

N.G. : Le concept part d’une démarche assurée ; il évite les regards latéraux, la diagonale ; il n’est pas associatif, mais analytique et réducteur, alors que la démarche poétique procède du global, du synthétique lumineux, de l’intuition. Dans le même temps, elle est investigation, quête. Elle procède donc par étapes, jusqu’à la fulguration.

A.M. : Si l’on va encore un peu plus loin, vers la source, on rencontre « l’aleph », qui est la lettre fécondante, pourrait-on dire (p. 175) :
« La ganse du temps
spirale de ma mémoire
je la remonte en quête de l’Aleph »
Il semble que, dans ce poème, du lieu de silence dans la durée jaillit tout l’espace.

N.G. : Ma démarche poétique, qui est une recherche, se fonde sur la puissance créatrice des mots aussi bien dans leur habit sonore que dans leur essence. La puissance des lettres selon l’alphabet hébraïque m’est familière depuis un certain nombre d’années.

A.M. : De nouveau, la Cabale…

N.G. : Oui, c’est ce que nous apprennent les légendes du Zohar. J’ai beaucoup conjugué la notion de lettre et celle de chiffre. En hébreu, à chaque lettre correspond un chiffre. Ainsi, au aleph, première lettre de l’alphabet, correspond le 1, l’unité première. Le Zohar, « livre de la Splendeur », qui relate les modalités de la création du monde par les lettres de l’alphabet, dit que Dieu n’a pas créé le monde avec le aleph, première lettre, mais avec la seconde, la lettre beth : c’est la maison. Je me souviens d’une expérience de Carlo Suarès faisant effort pour prononcer avec « justesse » chaque lettre de l’alphabet hébraïque et qui, dans le laboratoire de phonologie du Professeur Thomatis, a obtenu le graphisme sensible de son propre visage en prononçant la lettre beth. Or, celle-ci, outre qu’elle se dessine comme une porte complètement ouverte, a pour valeur numérique le 2.
Ce chiffre désigne pour moi le couple premier, l’autre ; et le monde se met en marche avec le guimel, troisième lettre, lorsqu’il y a rencontre entre les deux forces du beth, qui est aussi la maison. Ainsi, c’est, dans la maison du monde, la conjugaison du 2, sa respiration de binôme, qui permet le 3 du guimel, qui ressemble à un personnage en marche. D’où ma vision du cheminement, fondé sur le couple, vers un être-au-monde reconstitué. Cette belle histoire des lettres et des mots du Zohar se retrouve dans « Au commencement était le Verbe ». J’ai écrit plusieurs poèmes sur la lettre et le chiffre : « Et tâche de donner le chiffre de ton nom. »

A.M. : Cette harmonie se déduirait du partage ?

N.G. : Non, d’imbrication, de complémentarité, de complétude. Si le couple réalise l’unité, il accède à l’aleph et se projette alors sur le monde.

A.M. : Ce Livre de la Splendeur implique émerveillement. Ne serait-ce pas là la raison d’être du poème ?

N.G. : Le poète a cette faculté de voir autre chose que ce que voient les yeux. Il peut effectivement dépasser la vision sensorielle et percevoir le visible de l’invisible.

A.M. : Mais l’émerveillement est à double tranchant : il veut aussi dire effroi.

N.G. : L’effroi l’accompagne parfois, au retour d’une traversée expérimentale hors humanité.

A.M. : Que voulez-vous dire par là ?

N.G. : J’ai eu des expériences de dépassement et, quand j’en suis revenue, j’ai été saisie par l’effroi du passage du plus qu’humain. Ce n’était pas calculé. Ces instants se sont imposés comme des états de grâce. Je parle de la musique des sphères : j’ai fait une expérience de ce genre, une sortie cosmique. Je n’ai rien vu sinon un univers ouaté, et j’ai cru entendre une musique, que j’ai nommée « musique des sphères ».

A.M. : Il s’agit là d’une extase.

N.G. : Oui, au sens étymologique de « sortie de soi ».

A.M. : Et finalement, le poète en vous semble se livrer à une série de variations sur le « mystère du Nom » (p. 137). La poésie est-elle tentative de connaissance de ce mystère ?

N.G. : Comme vous avez pu le voir, mon cheminement poétique est intimement lié à mon cheminement spirituel. Ma spiritualité abolit les limites du religieux. Elle se situe dans l’absolu de la rencontre entre l’humain et le transcendant. Celui-ci peut parfois laisser sa marque dans des événements quotidiens, et de façon inattendue. C’est peut-être ce que les Surréalistes appelaient le « hasard objectif de la rencontre ». Il est bien sûr impossible de qualifier cette transcendance, de lui donner forme ou durée. C’est pourquoi j’ai adhéré à cette appellation biblique qui désigne le divin par les termes d’Infini ou omniprésent, en hébreu Einsof.

A.M. : L’Einsof.

N.G. : Oui, l’Einsof – l’intemporel, ou l’éternel. Et c’est aussi le Nom, ces quatre consonnes imprononçables du Tétragramme. Dans un de mes poèmes, je dis : « Quatre consonnes soutiennent le monde ». Elles sont le Verbe, puisque le monde a été créé par la parole. Et ce qui est fascinant, c’est la faculté de parole qui a été donnée à l’homme et qui fait sa grandeur, puisque, à son tour, il nomme le monde. C’est pourquoi je le désigne dans l’un de mes poèmes comme homme de parole.

A.M. : Néanmoins, il vaut mieux s’abstenir de diviniser le langage.

N.G. : Bien sûr, car, de toute façon, le langage humain est vernaculaire ; il n’est qu’approximation. Il est incapable d’établir l’adéquation complète entre le vêtement et l’essence. Il ne peut que s’en rapprocher le plus possible.

A.M. : Notre rôle d’individus, c’est, chacun à sa façon, de donner forme à l’éternel.

N.G. : Donner forme à l’éternel me paraît absolument impossible. Nous vivons occasionnellement des instants d’éternité.

A.M. : Je voudrais revenir sur la question évoquée plus haut du dépassement poétique des limites du religieux. Je trouve la formulation assez heureuse et l’idée importante, car, à l’heure actuelle, nombre de poèmes tournent, pour ainsi dire, en rond dans le langage par refus de toute forme de spiritualité, mais il est aussi, par ailleurs, bénéfique de ne pas croire. J’entends par croyance une forme d’aliénation dans l’extériorité du dogme, ce qui, comme le concept, laisse l’individu de côté, et surtout l’arrache à lui-même.

N.G. : Effectivement, la croyance est réconfortante, anesthésiante. Chacun de nous aspire à cet absolu qui peut nous sécuriser et nous faire échapper à la fragmentation qui est la nôtre, alors que la démarche poétique est une élaboration, une création, en son étymologie grecque, un devenir permanent.

A.M. : Donc handicapée par la croyance ou le dogme.

N.G. : La spiritualité passe à travers et dépasse les religions établies ; elle secoue comme un nid de poussière le dogmatisme des croyances. Le poète perçoit un « ailleurs » auquel il s’efforce d’accéder. Ce « lieu » de l’ailleurs nous fait accéder à une loi de rigueur, de ce qui est juste, droit, perpendiculaire, et non pas évanescent. Toutefois, l’accession à cette dimension de justesse et de rigueur ne se fait qu’au travers d’une loi d’amour.

A.M. : Ce sont les deux visages de Dieu.

N.G. : Ce ne sont pas deux visages, mais une double latéralité. C’est par l’amour que l’on peut parvenir à la justesse et à la lumière.

A.M. : Justesse ou justice ?

N.G. : Les deux termes sont étroitement imbriqués.

A.M. : La démarche poétique est donc éthique plutôt qu’esthétique ?

N.G. : Oui, c’est-à-dire qu’elle est transformatrice. Elle n’a pas l’apparente gratuité d’une esthétique. Toutefois, elle est esthétique, car l’éthique est un art du beau ; la justesse est belle.

A.M. : Vous faites allusion au fameux kalos kagathos, le « beau et le bon » des Grecs. Mais si l’on se cantonne à l’esthétique, on finit par tourner en rond dans une sorte de verbosité sans fondement.

Pour aborder notre thème de ce numéro, vous accordez beaucoup d’importance à la main, donc au mouvement corporel, comme si le poème était incarnation de l’être dans l’instant.

« J’ai pétri la glaise
et fait surgir ton visage » (p. 195)

« Ce jour-là
[…]
nos mains
en une vitale rotonde
s’étaient accordées à
l’authentique plénitude » (p. 203)

« Et
le Potier suprême
reprendra dans sa main
glaise
notre motte unique » (p. 413)

N.G. : La main est bien sûr l’acteur principal de l’acte créateur. Ses extrémités, les doigts, sont les exécutants de l’ordre du cerveau ainsi que les antennes tactiles qui remontent des informations au cerveau boîte centrale. Pour l’homme, la main est l’outil majeur non seulement du faire, mais aussi du savoir. Elle symbolise aussi, par sa ductilité, par ses postures, tout un langage, tout un discours.
Tenir la main de quelqu’un est un geste affectif bienveillant, amoureux, qui fait transiter des sentiments, des émotions. Inversement, un poing fermé refuse l’accueil de la main ouverte.
La main est lien, et nous pourrions en dire encore très long sur ce sujet. Vous avez remarqué que j’ai parlé de la main pour la rencontre avec l’autre, mais j’ai aussi parlé de la main qui pétrit la glaise. J’aime le travail de la terre et j’ai fait, à une période de plus grande disponibilité, du modelage, donnant vie à des visages humains. Et, dans le même temps, je sais que je suis moi-même une motte de terre qui a été pétrie par celui que j’appelle le « Potier suprême ». La motte unique, c’est encore une allusion à l’unique motte de terre qui Lui a servi à figurer l’être androgyne. Tout cela est bien sûr « histoire », projection de l’imaginaire humain. Et c’est pourtant la séparation, la scission de cet androgynat primitif, qui a permis le vis-à-vis et l’altérité essentielle à l’amour. De même l’infini ne se révèle que dans la limite, comme je le dis dans le poème « Olam », mot hébreu qui signifie le « monde » :

« La notion d’infini
se résout dans l’idée d’une limite »

Celle du monde physique que nous habitons.

A.M. : Le poème des pages 42-43 (« Olam ») suggère que la poésie est pour vous ancrage existentiel dans le monde, ce qu’on peut nommer véritable participation à la création.

N.G. : Je dis aussi : « L’amour, cette participation à l’avenir du monde exige en offrande une nature généreuse jusqu’à la luxuriance du gaspillage. »

A.M. : Je vous remercie.

[On peut lire, dans « à l’œuvre », un choix de poèmes de Nicole Gdalia.]