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Nicolas Class, poèmes

23 avril 2016

par Nicolas Class

Socrate

I

Les platanes clos de l’Ilissus et les rives d’or du Céphise !
Dès longtemps j’ai suivi leur cours et songé sous leur ombrage :
Un vent de printemps les effleurait d’un souffle nouveau fraîchissant,
Diffusait dans l’air embaumant leur parfum céruléen,
Quand le beau soleil réapparaît et que ce jour d’hui se prolonge,
Qu’un chacun ressort de chez soi pour vaquer à ses affaires. —
Le calme profond qui y régnait ! Tel silence enjoint au repos :
Tu entends à peine les eaux murmurer dans le lointain,
Même la rumeur de la cité ne te parvient là qu’étouffée,
Et ton sein se libère enfin de ce qui lors le comprime.
Qui ne revivrait à s’imprégner de tant de beauté juvénile ?
Qui voudrait refouler encor le frisson qui le parcourt ?
L’ivresse laisser qui l’envahit ? — Mais toi, tu voudrais méditer,
Chaque fois que tu y viens seul, qu’un souci trouble ton âme,
Ou philosopher, si tu es sage et qu’un bel ami te réponde ;
Oui, j’ai su cette grâce, hélas ! l’ai perdue et reconquise…

II

Il m’en ressouvient dans ma prison qui entre ses murs me retient,
Et de sa chaîne lourde et laide, une entrave à tout essor ! —
Oh ! j’en oublierais l’iniquité des frères humains en ce monde,
Les soupçons d’Anyte et Mélète et les cris de mon épouse :
C’est pour autre chose, étonnamment, que je suis assis en ce lieu,
En ce temps, autrement plus belle et plus noble en ces travaux,
Car il est des lois pour nous guider, et dont la justesse est parfaite :
La beauté nous les fait sentir et le sens nous les enseigne !
Je m’en rappelai, comme l’esclave, un jeune ignorant, redécouvre,
Promptement, si peu qu’on montrât, sur le sable, en arpenteur,
Ce qu’en cette vie, antérieure, une vérité éternelle,
Il aura sans doute connu et qui l’a saisi à vif :
C’est là que se trouve une vertu, car ce que tu sais tu l’appliques,
Et tel que tu fus tu deviens ! — Entre-temps il semblerait
Que nous soyons en convalescence et que nous cherchions un remède :
Bien heureux qui, l’ayant trouvé, en ira lors plus avant !

III

Souvent on m’a vu vagabonder par monts et par vaux en Attique,
Mal chaussé, un bâton en main, mon manteau sur les épaules,
Comme un va-nu-pieds ou l’indigent qui cherchent toujours, miséreux,
Quelque gîte où feu et couvert ne leur soient pas refusés ;
Souvent je devais m’arrêter net, écouter enfin la parole
Qui allait s’adresser à moi, s’imposant à mon esprit :
Connais-toi toi-même et n’oublie pas de bien prendre soin de ton âme !
Vois ! le temps s’enfuit sans retour et demain sera trop tard !
La première fois que l’entendis, je m’en effrayai, ne sachant
Quel démon m’accompagnerait désormais sur cette route.
À Delphes j’étais et consultais, sur quelque propos, son oracle ;
Je me dis le dieu m’a fait signe et m’éprouve en cet instant. —
Et je m’étonnais qu’on ignorât l’art de se conduire en humain :
Les puissants n’en savaient que dire ou contaient de belles fables ;
Je dus, tel un taon, aiguillonner le simple bon sens d’un chacun
À trouver ce dont il convient, à agir en conséquence.

IV

Je n’étais savant, mais je cherchais ; les gens du métier m’instruisirent,
Sans que rien ils ne m’aient appris, que je pusse en tirer prix.
Une femme enfin, de Mantinée, a su me rouvrir à moi-même,
M’apprenant ce que c’est qu’aimer, quel pouvoir nous en avons :
Toujours nous voulons, dans les élans de nos cœurs emplis d’innocence,
Accéder à chose plus pure, et insigne, et inconnue,
Pressentie de nous dès ici-bas en cette beauté des beautés,
Déchiffrant, à la contempler, le secret de l’Innommé. —
Ce pour quoi, Socrate, est mendiant qui est amoureux de sagesse :
N’ayant pas l’objet de sa flamme, il n’a que l’espoir d’y tendre ;
Et de ville en ville il passe et fuit dans l’obscurité de la nuit,
Orphelin de privation qui se paît d’expédients.
Tel qu’un papillon est aveuglé par une chandelle allumée,
Il lui faut, dans cette caverne, avancer comme à tâtons ;
Et nul ne comprend qu’il aura vu le beau doux soleil en ce jour,
Et qu’il doit convertir encor nos regards à la lumière.

V

Mais ils le voyaient à te parler de toute beauté plus intime,
Enfouie au tréfonds de l’être et passant l’homme lui-même
En ce dialogue intérieur que l’âme poursuit avec soi,
Par lequel elle reconnaît qu’elle fut, est et sera ;
Et ils te disaient que tu es fait ainsi que sont faits les silènes,
Ces poupards grotesques en quoi il en est de plus sublimes,
Qu’ils devaient t’aimer pour tes discours de simplicité étonnée
Qui bien mieux les avaient charmés que musique enchanteresse ;
Or tu souriais à leurs propos, l’éloge amical t’agréait,
Même si tu n’en pouvais mais en ce soir qu’un dieu vous tient :
Le malheur peut-il tant te frapper, le bonheur le peut davantage,
S’il te faut traverser la nuit et plaider demain ta cause. —
Quand les invités, tout enivrés, l’un l’autre suivant, s’endormaient
En branlant doucement du chef, ayant peine à t’écouter,
Tu devais garder la tête claire et causer sans bruit au banquet,
Conscient et maître de toi, éveillé jusqu’au matin.

VI

Je vous le demande, Athéniens, était-il adroit d’accuser
L’homme qui a cherché le bien sans jamais songer à mal ?
Qui a fait l’armée, oh ! comme vous ? Qui a su remplir son office ?
Ne faut-il pas lui rendre hommage ? À vos frais l’entretenir ?
Deviez-vous dès lors lui reprocher de ne vouloir pas des richesses,
Des honneurs, des possessions, pour quoi seul vous affairez ?
Et qu’y avait-il de si mauvais à questionner les postures
De ceux qui jouent les fiers-à-bras à s’enfler de songe-creux ?
Mais s’abandonner à l’Idéal qui si volontiers vous élève,
N’est-ce pas honorer les dieux ? N’est-ce pas être pieux ?
En instruire alors les jeunes gens, leur en insuffler le languir,
Leur esprit leur faire accoucher, est-ce donc là les corrompre ?
Vous en méjugez, Athéniens, qui me connaîtrez à mes fruits !
Si je sais que je ne sais rien, je sais bien pourquoi j’ai vie,
Pour quelle raison j’aurai agi et dû préciser mon penser,
Car mes choix vous témoigneront désormais de ma vertu !


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