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Nicolas Class, poèmes

23 septembre 2015

par Nicolas Class

La barque de l’Idéal

Enfant déjà je venais à la rive
Où terre et ciel avaient su se mêler ;
Là je songeais, mon âme était pensive
Et je cherchais le port d’où m’envoler.

Car, pour songer de cette amour rêvée,
L’aimable luth résonnait dans ma main,
On m’indiqua la barque rénovée,
Et l’on me dit nous partons dès demain.

Maints compagnons ont tenté l’aventure ;
Fort bien armés, de leur gloire portés,
Ils s’efforçaient d’abolir la Nature
Et se perdaient sur les flots démontés.

Ou revenaient, étrangers sur la terre,
Et pourchassaient l’Idée qui les conduit,
Qui vous contraint et que fait que l’on erre,
Par monts, par vaux, jour et nuit sans déduit.

Voudras-tu bien monter dans cette barque
Sur l’océan du grand soir au matin ?
Aller avant sans redouter la Parque
Qui tient en main le fil de ton destin ?

C’est qu’il nous faut attendre quelque guide
Pour affronter la vaste et haute mer,
Navigateur en son âme intrépide,
Sans succomber en un naufrage amer.

Je répondis que dans mon innocence
Je n’avais pas songé à m’embarquer,
Que j’ignorais la source de jouvence
Qui donne force et vous permet d’arquer.

Or je voyais croiser plus d’un navire
Et j’entendais les étranges récits
De vieux marins dont l’ouïe vous chavire
À vous plonger en un songe indécis.

J’en oubliai cette côte native
Que je foulais, oh ! depuis si longtemps
Que ma pensée en était moins hâtive
D’avoir doublé l’acmé de son printemps.

Mais un beau jour que j’irai sur la grève,
L’un d’eux viendra, qui voudra me parler,
Qui, me voyant, dira le vent se lève,
L’heure est venue, il faut nous en aller.

Jeune homme, apprends à mener telle lutte,
Sans craindre plus la mer ni les écueils ;
Oh ! quitte enfin cette ville et ta hutte,
Et laisse là ces trop humains recueils.

Nous espérons à travers nos vigiles
Nous consacrer notre vie à cet art
Qui nous promet d’être vifs et agiles
Et pour lequel il n’est jamais trop tard.

La source de l’inspiration

C’est une fontaine isolée du bruit,
Au sein d’un bosquet marqué d’une borne,
Près d’un frêne âgé qui donnait du fruit
Quand le visitait telle antique Norne ;
Les astres d’argent y mirent leurs traits
Et un jeune dieu cède à leurs attraits.

Or par aventure il cherchait à voir
Si cette onde pure abreuvait le monde,
S’il pouvait en boire, y gagner savoir,
En être aguerri, lavé de l’immonde ;
Il fallut payer le prix entendu :
Rester une nuit à l’arbre pendu.

Mais il la quitta en prenant tribut
D’une branche ornée et gracile lance,
Brandie au combat sans manquer son but,
Que d’un bras puissant il la tienne ou lance :
Il institua sur terre la loi,
Coutumes, contrats, et de bon aloi.

Pour le scalde aussi, qui court les forêts,
Goûte l’hydromel, sait chose plus belle,
La source des chants montre ses apprêts,
Que dans ses bardits or il s’en rappelle :
Nous allons puiser au fleuve nacré
Qui s’écoule encore en ce lieu sacré.

Mais il est une heure où son flot tarit,
Nous restons muets, car tout doit se taire ;
Dans les bois déserts plus rien ne sourit,
Et l’âme affligée erre solitaire :
Elle sait déjà qu’elle s’en ira,
Que sa douce fleur plus ne s’ouvrira.

Quand est consommé le temps des Pouvoirs
Et que s’accomplit ce que la Voyante
Sut prédire au roi, plus n’est de revoir :
Le monde s’effondre en poudre ondoyante,
Ce qui fut chanté, les fruits du pommier,
Dans le gouffre a chu du vide premier.

Or nous voyageons, pauvres vagabonds,
Traversant la nuit d’une aube glacée,
L’œil vague et terni, pâles, moribonds,
Reprenant sans fin la rime enlacée :
Il n’est plus de joie et point de salut
Pour tel qui le Livre ancien ne lut.

Mais nous retraçons le tour du foyer,
Et pour retrouver la sphère secrète
Où forger la langue à bien employer,
Qui aura saveur ou beauté concrète :
Elle fera voir aux gens ébahis
Les trésors dorés qu’elle n’a trahis.

De même qu’il est un plus nouveau ciel
Où luisent tantôt de pures étoiles,
De même est rendu plus essentiel
Le récit des faits en nos vastes toiles ;
Et nôtre sera le très haut destin
De participer au divin festin.

Invocation

Filles du Couchant, accourez à ma voix,
Et vous, légers Zéphyrs, hâtez votre pas !
Venez ! la nuit va bientôt tomber,
Et je sais maints chants qu’il nous faut redire.

Enfants du beau jour, ils naissent, comme vous
Du creux de nos vallons, des prés et des bois,
De ce sein longtemps qui les porta
Et s’essaient au vol d’une aile assurée.

Ô vous qui gardez dans les jardins du Père
Un précieux trésor, ces fameuses pommes
Dorées qu’on vantait dans la légende,
Qui ont ébloui jusqu’aux Immortels,

De grâce accordez un peu de leur clarté,
Apaisez un instant l’ancien dragon,
Qu’ayant porté un temps tout le ciel,
Je ne tombe pas, foudroyé, à terre.

Mon front embrumé, mon penser s’enténèbrent,
Et si me faut errer, tâter de ma canne
Un tel terrain, comme fait l’aveugle
Qui, sourd ou muet, s’enquiert du chemin.

Pourrai-je à moi seul bien reconter ce dire,
Porter cette parole et nombrer mon compte,
Si bon sens me faute, et clairvoyance,
Et toute justesse ès divin calcul ?

Si vous ne guidiez, très parentes compagnes
Des Muses et des dieux, mes pas hésitants,
N’irais-je point jusqu’à trébucher
Sur ce sol ingrat, qui usais voler,

Traîne mes plumets sur le pont de la nef
Et me rappelle encor la beauté des cieux,
Quand on moque mon air veule et laid
Et ma marche étrange et embarrassée ?

Je voudrais chanter, malade et maladroit,
Pour exprimer ces voix qui tant me tourmentent
Et faire tinter à leur oreille,
Descendue d’En-haut, quelque autre parole.

Ainsi servons-nous en ces temps nos semblables,
Qui n’en sauraient plus rien, oh ! presque plus rien,
Pour avoir tu l’esprit en leur cœur,
Et toute noblesse, et toute bonté.

Revenez-moi donc, lorsque tombe la nuit,
Et, dussé-je périr, enlevez-moi vite :
S’il faut que là-bas tous nos chants cessent,
Je ne sais rien d’autre ici-bas sur terre !

Va-t’en, beau soleil…

Va-t’en, beau soleil ! le jour a suivi son cours,
La nuit doit venir bercer nos pensers en peine !
Oh ! vois ces flambeaux paraître
Un à un là-haut dans l’azur !

L’amour nous garda toujours bonne part de bile,
De pleurs et de cris, mêlés à l’espoir très pur ;
Aussi, quand la mort nous hèle,
N’avons-nous pas peur d’avancer.


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