Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Nelly Carnet, prose

Nelly Carnet, prose

24 avril 2019

par Nelly Carnet

Dans l’ombre (extraits 2004)

1

On ouvre les portes à l’amour.

On le rapatrie en lieu sûr, là où l’on entend les mélodies des oiseaux, tôt le matin quand le jour est levé. La phrase cherche ces chants d’amour inconscients. Une parade amoureuse suffit pour que l’émerveillement éveille une nature offerte. Nul autre lieu que celui-ci, si ce n’est Parnham House logé dans la verdure, ne saurait délivrer le monde de sa barbarie.

Depuis le génocide, on ne se fait guère d’illusion. Pourtant, on résiste. En ce lieu, la phrase est simple, sa pensée silencieuse. Elle n’attend aucun clinquant, aucun artifice, aucune image ; celle du ciel mouvant et dégagé donne à un corps qui l’habite une raison de vivre.

Habiter, non pas traverser ; habiter, non pas posséder. Se remplir du lieu, le faire venir à soi comme aller vers lui. Simplifier. Un seul mot d’ordre crié à la complexité du monde qui se perd dans ses méandres et ses mensonges : connaître, se connaître. Parole élémentaire reconstruite à l’image d’un paradis terrestre. Revenir toujours vers ce lieu. On y aime sans raison, retenu par la beauté d’un geste, un regard épuré, une rose voilée de rosée, une marche qui se couvre de fleurs, un fruit qu’on observe grandir jusqu’à maturité. On regarde cela à la loupe. C’est un désir muet qui le dirige. Une tubéreuse du réel oublié. Pris, épris. Ainsi vit-on une relation au lieu dans un silence transparent. On tombe amoureux de tout ce qui vit. On aime dans le grouillement de la terre, à sa surface ou dans le fond bleu du ciel. Ne sera-t-on jamais assez reconnaissant pour tout ce qu’il offre, tout ce qu’il donne sans rien espérer en retour : Une attention infime dans une main qui égrène des mots simples ?

Quel beau silence entend-on ! Un silence d’amour, un silence de phrases, un silence aigu entre deux notes. Un silence de drap blanc. Un silence de fleurs qu’un vent léger embrasse. De quelle manière dire ce silence qui embaume le lieu d’outre mer ? Comment l’écrire ? Quel mot d’amour pour lui seul ? Pour quel effleurement ? On revient toujours vers lui, espérant (car parfois un doute peut s’installer) qu’il épouse ses phrases avec la même âme, la même attention, le même désir de simplicité, le même dévouement. Tout l’envers d’un arrivisme qui se meurt. Et s’il venait sur la page pour se faire pardonner ? Se faire pardonner de quelle espèce de faute ? Pleurer des larmes blanches, des larmes gelées d’un ciel tout à fait pur qui se liquéfient au seul contact de la mer, blanche elle aussi, et que l’on dit inaccessible. Il faudrait écrire cette mer lointaine, approchée de nombreuses fois mais jamais touchée. Un autre lieu où venir vivre, où venir mourir le temps d’un désir infini. Le ciel, la mer, viennent à soi tous les soirs au moment où l’on s’endort dans une paix indicible ainsi qu’on pourrait ne jamais en revenir. Mourir sur une allée du jardin, mourir dans l’amour, sont les deux images inscrites dans le testament.

2

Comment se peut-il que l’on aime de si loin et de si longtemps ?

Une question sans réponse. Une question presque absurde face à ce qui ne se raisonne pas. Cette pensée est à elle seule un amour. Mais il faudrait retourner vers des phrases plus poétiques, quitter cette prose qui ne dit rien de plus qu’on ne sait déjà. Ou bien poursuivre la quête de sa diction avec d’autres mots, plus suggestifs, plus évocateurs, plus imagés, plus flamboyants sous leur robe de voiles transparents. Les mots de la rencontre, du bouleversement, de la sensibilité pensante, de la réaction dans une langue échouée sur une page à marée basse après l’amour, après l’élévation des corps qui font des vagues, des vagues que l’on file infiniment dans l’écriture. Un amour sans corps, un amour d’âme, un amour céleste, un amour à sens unique.

On imagine assez bien une nonne aimer avec autant d’intensité, de dévotion, de retrait de soi qui n’a fait qu’amplifier l’amour : Une main l’organisant dans des cahiers recouverts de mots inaudibles avec grande patience.

On ne souffre plus de cet amour. Il fait vivre, aiguise le regard porté sur toute chose ou tout être du monde. Il cadastre une vie, ouvre le champ des possibles. Il donne les forces nécessaires à un corps pour qu’il gravisse les monts, qui, vus d’en bas, touchent presque le ciel. Il nourrit un esprit qui voudrait s’amplifier au-delà des livres, ouverts, annotés, refermés. Des livres pour personne, des livres pour la nuit des êtres, des livres de peu, des livres qui délivrent la pensée des âmes. Des livres que les enfants ouvrent au fond d’un lac quand le ciel fait tomber des pétales blancs de rose au très doux velouté.

3

Celui qui écrit devient orphelin.

Il est seul dans une pièce vierge où il rapatrie son image, son existence, son désir de tirer les fils pour faire venir à soi le monde entier, tous ses accents reconnus, après l’avoir fréquenté dans la vive émotion, celle des perceptions si éloignées du cartésianisme à la française, obtus, satisfait de lui-même, et si imbu qu’il ne sait s’ouvrir à aucune autre vie que la sienne. L’expérimentation de l’existence ne vaut-elle pas toute théorie : toucher les morts, les porter dans ses bras, les reconduire à leur tombeau, écrire dans leur mémoire avec l’amour d’un être porté dans l’autre moitié de son corps, regarder un œuf éclore, semer puis attendre que cela germe et sorte de terre, fragile mais résistant…

Cela est le point d’encrage de l’écriture, sans nom, anonyme, comme un corps qu’on aurait oublié sur le rivage ou une adresse qu’on aurait perdue. Surtout pas de nom sur la première page, pas d’histoire, car on se doit de la renouveler chaque fois que l’on revient vers elle. L’inscrire plutôt en creux, dans l’invisible de la page, derrière le volet des signes qui le protège des intempéries. On veut demeurer dans l’inconnu, le retrait, la discrétion qui est un second vêtement sur le corps très léger de la langue. On ne veut pas d’estrade. On veut se confondre avec l’autre, dans la foule, ou près de la mer. L’estrade est trop périlleuse pour celui qui s’expose. On veut juste écrire dans le silence musical d’une âme qui reprend vie. On s’est détaché de soi pour tenter de s’approcher de ce qui nous sépare. Les autres semblent faire corps avec eux-mêmes, en apparence tout au moins, jusqu’au jour où ils se poseront la question qui détient la vérité.

On aime savoir que soi-même a peu d’importance, qu’il se consacre tout entier à une tâche se regardant dans le miroir offert à l’autre. Son plus beau miroir est en effet le visage de l’autre où l’on vient mesurer la différence mais surtout la très grande ressemblance. Lentement regardé sur toutes les coutures, lentement appris, fouillé, dénudé, effleuré, ouvert, opéré, recousu avec la main d’un chirurgien qui a légué son savoir-faire. Une âme ouverte, un corps ouvert, les viscères de chacun d’eux mis à nu et que l’on découvre. Ne sont-ils pas les mêmes ? Des peaux, des veines, des tendons, des battements du sang qu’on éponge et le bistouri qui coupe dans le vif et répare les déchirures. On rajeunit ce qui a vieilli. Un fil, invisible, fait se rejoindre tout ce qui semble être séparé, en parcelles de réel sur fond bleu ainsi que les hommes aux chemises d’un bleu très tendre.

4

Il est un lieu sur terre, devenu si cher, qu’il se confond avec un refuge ouvert à tous les influx, un lieu fait pour penser, ouvrir les livres, rêver, faire l’amour librement sans rien retenir, et peindre en plein air sans qu’aucun mur ne limite la prégnance de la main qui s’oublie très vite dans son envol si léger.

C’est le lieu de la délivrance, de l’évaporation, de la légèreté, là où l’on sait faire l’amour et où l’on saura mourir. C’est une mer qui glisse sur l’herbe et fait entendre dans les feuilles des arbres sa rumeur infinie. On aime l’idée que la mer soit infinie. On aime l’idée de venir se confondre avec celle qui n’en finit pas d’aller et venir dans sa propre vie. On accueille l’autre exempt d’une violence indescriptible qui aurait pu nous détruire. Un doux murmure enveloppe son corps allégé à la moindre écoute de son va-et-vient. On ne pensait pas que les hommes pouvaient souffrir autant du poids de leur corps. On ne pouvait l’imaginer puisque tout, en soi, n’est que volatilité pensante. On offre le corps léger de l’amour pour rien. Serait-on devenu une plume, celle que l’on a toujours été mais que quelqu’un ou quelque chose avait soudain tenté de détruire par haine de soi-même ?

Sur le rivage de l’amour, petites suites poétiques (extraits 2001)

1

Elle vient sur la page comme elle irait à la mer. Un pas devant l’autre dans l’oubli de soi jusqu’à la perte de tout repère réel. Pour disparaître, ne plus exister, s’alléger de tout le poids du réel qui lui parle si rarement la douce langue natale.

Elle va vers la langue comme au premier jour sans rien savoir d’elle. Elle ignore tout de ce qui vient s’écrire dans l’obscure mémoire de l’absence. Sa langue est neuve, blanche de tout crime perpétré contre elle. Elle est lavée de soi. Tous les mots s’affranchissent dans cette nouvelle langue. Elle ignore jusqu’où elle pourra s’enfuir devant la mort qui l’agresse de toute part. Elle plonge le plus loin possible dans la disparition de soi. Nul ne pourra plus jamais la retrouver. Un filet de sang rouge s’est mélangé à l’eau bleue de la mer transparente. Les mots ont perdu toute matérialité, fatigués d’avoir été malmenés, fatigués d’avoir été oubliés dans le fond des caveaux des disparus d’une guerre anonyme. Ici, elle s’évapore, épuisée d’entendre les mots vulgaires de la barbarie et de la bêtise. Ces mots, ce sont des balles lancées contre elle, qui rebondissent sur son corps et se retournent contre l’ennemi, pour le tuer, le détruire, l’anéantir, jusqu’à son dernier mot d’inhumanité. Rendre justice, comme jamais on n’aura pu la lui rendre, voilà ce que la langue vierge lance de toutes ses forces contre la barbarie mal pensante.

La langue la pénètre, et sa main commence à se perdre sur la plaine infinie qui rejoint l’horizon, au loin, dans l’inconnu de toute forme humaine. Retrouver la langue pour se retrouver. Ecrire pour se revoir, devenir pure image reflétée, vivre la vie rêvée des anges, en surplomb de la terre qui aime le ciel à en mourir. Ciel, qui la porte au-delà d’elle-même. Ciel, qui la maintient en vie. Ciel, d’un bleu transparent. Ciel, pour la mémoire d’un ancêtre disparu sous la terre trop lourde pour lui. Il lui faut encore vivre un peu de temps pour achever ce qui fut commencé. Il lui faut penser de tout son corps pour que la pensée résiste à la faillite. Il lui faut reprendre le souffle et le régénérer. Il lui faut penser juste pour aller au-delà de la pensée. Aller jusqu’au fond, plonger la main dans l’eau froide de l’hiver, revenir avec l’amour épuré dans le creux de la paume qui caresse l’absence pour en extraire tout l’invisible de sa chair. Les mots qui peuvent la dire sont diaphanes, pluies fines que le ciel cristallise quand elles tombent à l’oblique dans la sphère gelée du monde.

2

Partir. Ecrire. Préserver son amour, intact.

Puis, quelques années plus tard, faire descendre tout ce qui là-haut a retrouvé sa vraie couleur, sous l’effet d’un soleil, ressuscité à la lumière du jour dans l’ombre de la mort. Du Bleu. Du Bleu plein les poumons, plein le cœur, que la tête pense et que la bouche dépose sur la virginité de cette page-ci.

Tout ce corps qui s’est remis à vivre sous l’éclat érotique d’un seul mot. Cette vie-ci à portée de main, de regard et de cœur, ouvert à la pensée libre et dégagée. Demain est un autre jour et elle s’inquiète de son vivre.

Oublier. Comment pourrait-on oublier ? Trou noir dans la vie. Trou noir dans l’esprit remué par l’envers de la vie. Se souvenir plutôt. Ecrire à l’ombre de ce souvenir.

Elle reprend le pas, le souffle, retrouve une main, et avec elle tout le rythme du monde qui circule dans ses veines. On l’épouse sans faille. On recouvre son corps d’un autre corps. On le fait revivre dans ce prodigieux élan duquel nul ne voudrait revenir. Désirer la vie et le travail bien fait, retrouver l’enfant qui regarde le monde dans l’intensité de ses mouvements, de ses cris ou vociférations, de ses lumières qu’il projette jusque dans ses troubles les plus noirs.

L’encre, ou les lents mouvements de l’amour, descendent très loin dans le corps. Ils cherchent un vague chiffon bleu dont on aurait raconté l’histoire impensable du désir. Quelqu’un aurait voulu en savoir plus, et se serait pencher, pour voir et comprendre cet impensable.

Ainsi creuse-t-elle dans le ciel
Le lit où elle vient déposer
L’amour naissant de l’avenir
Et l’éclat du blanc lendemain.


temporel Contact | sommaire | rédaction | haut de page