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Nelly Carnet, prose

23 avril 2016

par Nelly Carnet

La Baie

« Faire l’expérience du poème, c’est trouver l’essence même d’une relation au monde à l’intérieur d’une forme. »
Louise Warren

La baie : une voix qui parle pour elle seule et qui s’adresse…

1.

La baie : un lieu où l’on peut disparaître, où l’on peut s’évaporer. Un lieu de vie très légère. Le lieu du rêve et de l’intimité. Le lieu qui sait accueillir les livres, où les phrases cherchent l’indistinct de la vie ou de l’amour. On y est moins corps que mouvance, passage, silhouette sur fond gris et bleu, confondu avec le flou que dessine la vastitude de la baie. On s’en va vers nulle part puisque nulle part est ce qui remue dans le corps de qui porte dans la tête le songe de l’amour. C’est une écume de neige sur un bourgeon. Elle cristallise ou elle fait fondre.

La baie : les limbes d’une existence qui ne cherche à se raccrocher à rien d’autre qu’à sa douce disparition, vers un lointain insondable. C’est le lieu des lisières. Ce n’est pas un lieu cerné par des traits bien précis ainsi que peut l’être un paysage montagneux. On ne sait où il commence ni où il prend fin. Sa vaste platitude inscrit en soi l’infini. Sans cesse, on s’y renouvelle, comme au premier jour de la création du monde.

Celui qui marche dans la baie marche dans l’indécis. Il se délivre. Il est une figure prête à disparaître dans le trouble. Son pas seul le retient sur terre. Il y devient si léger que la lisière entre le visible et l’invisible s’en trouve atténuée, comme sur un lavis où la main serait venue effacer la lourdeur d’un trait trop accentué.

La baie est une singulière musique s’en allant avec ses notes sourdes et ses modulations qui se prolongent vers la finitude. Elle rejoint Ravel et se baigne dans son Concerto pour piano en Sol Majeur. C’est comme si l’infini y parlait d’amour et de mort très doux. Si un mot, aussi artificiel soit-il face à tout ce qui existe à peine, pouvait l’englober toute, il serait le mot âme. Le mot le plus fugitif, le plus fugace, celui qui tient à peine dans une main, s’échappe d’une bouche, s’évapore dans les airs, rejoint sa demeure céleste.

La baie est un ciel et une mer toute à fois. Ni l’un ni l’autre ne peuvent se distinguer au loin. Leurs traits flous se mélangent et l’on ne regarde plus qu’une tonalité affective où s’entend le silence d’amour. Sa voix glisse sur la partition de la mer à la rencontre de la rivière. Ses nuances sont infinies. Le dégradé à peine perceptible. Elle tend vers l’effacement, vers la douceur d’un corps qui ne veut plus exister que dans la douceur de l’amour, ce sublime qu’un geste très doux peut évoquer.
La baie est l’espace le plus pur qu’on ait jamais pu trouver sur terre. (A moins que ce ne soit celui qui domine la mer du haut de son ermitage dans quelque pays aux résonances hispaniques.) Celui qui nous ressemble, qui nous porte, qui nous maintient au monde dans l’évocation même de la lente disparition et de l’abstraction d’un corps marchant dans l’indistinct. On n’y est qu’apparition qui, au moindre geste indélicat, s’évanouit dans les airs. Elle glisse de sa très vague présence à son absence. Le ciel la recueille sur ses nuages qui lui sont une autre demeure toute à sa ressemblance.
On ne peut tenir très longtemps dans le réel cerné de béton, de rugosité et de brutalité qui violente l’âme dans son corps si fragile. La carapace n’est qu’une faible apparence de réel. Qui oserait dire que la lourdeur d’un corps est plus tangible que l’âme qui remue à l’intérieur, et cherche, sur une toile, une couleur à sa ressemblance, et sur une page, une phrase qui l’épouse ?

La baie est un entre-deux, ni purement réel, ni purement imaginaire. Elle mélange ses traits, ses couleurs, et se tient dans la pure évocation. On marche sur cette vaste étendue comme on marcherait sur la neige, non pas attristé dans cet invisible, mais vivant dans le songe de sa vérité et de son écriture. On n’y est que présence elliptique, fluide et discrète. On ne fait pas de bruit quand on s’avance à pas très lent vers l’amour ou vers l’âme.

La baie est un lieu poétique, celui qui ouvre à l’imaginaire, qui suggère plus qu’il ne dit une chose une fois pour toute, qui évoque plus qu’il ne cerne, qui trace des traits infinis plus qu’il ne cadastre, qui allège plus qu’il ne réalise, qui confond plus qu’il ne distingue. Son silence est la musique de la rondeur, des lisières et de l’invisible. On y regarde tomber la neige. On y regarde luire le soleil. On y regarde miroiter la lumière. On y regarde descendre le crépuscule et s’élever l’aurore… On y regarde une figure qui s’absente pour rejoindre l’écriture et la vérité d’âme.

2.

La baie recueille l’amour des êtres en perdition, ceux qui ont oublié de s’aimer. L’un d’eux aurait-il refoulé tout ce qu’il éprouvait ? Pour une autre vie, celle que l’on refuserait, à cause d’un mensonge… L’exprimait-il ouvertement à celui qui trouvait repli auprès des livres, de l’étude, de la passion d’amour ancestrale ? Se ressembleraient-ils trop pour se regarder sans se perdre ? Toujours l’amour doit être tenu secret pour conserver sa chance de vie. Il lui faut demeurer entre deux pages ou deux livres, un cocon au milieu de la mer, un lieu retiré et une baie immense où le silence se laisse entendre. C’est un pétale offert au vent léger que ce lieu sacré. On offre une rose blanche à la baie après s’être mêlé au monde. Elle protège ceux qui remettent leur destin entre ses mains. Elle comprend et pense entre ses deux eaux, tour à tour mortes et vives. Sa vie se confond avec celle d’une femme. Elle reconnaît l’ébauche d’un bonheur. Elle n’est pas aussi attristée que la frêle présence qui parcourt sa vastitude.

Dans la brume, les arbres se suspendent au ciel. Ce sont des ombres fugitives, des âmes gelées qui semblent appartenir à un autre monde, comme dans un rêve dont on ne voudrait plus se réveiller, avec des yeux où perle la douceur de la nuit, une main caressant un fruit, une fine pluie qui gèle sur les carreaux brouillés de la chambre. Quelqu’un a tiré un rideau sur le monde. Nous avons rejoint un espace sans nom, sans adresse, là où nul ne peut nous retrouver et détruire ce qui nous est le plus cher. L’amour sauve les âmes quand la haine détruit. Il est plus fort que le déni ou la double négation. Il fait exister ces âmes mais il faut aussi avoir conservé quelques vieilles blessures dans le regard pour le faire briller plus clair et plus phosphorescent. Car il miroite dans le miroir horizontal dont les confins sont effacés et que la baie tend au ciel pour qu’il s’y reconnaisse. Un voile de pages le défend de coups de scalpel survenus d’un monde inconnu. Elle ne peut endurer aucune violence, ni de gestes, ni de paroles. Elle vit dans la modération de la musique, des phrases et de leur simplicité, leur sagesse surannée. Un seul mot plus haut que l’autre et elle disparaît en un coup d’éclair. C’est sa nature, son caractère, dit-on. Car c’est d’amour pur qu’elle veut entendre avec sa passion qui tend les cordes plus fermement. La clef de l’humanité est dans l’amour. On se prend à croire qu’il suffirait de la faire remonter des Enfers pour que le monde entier reprenne vie. La baie est naïve : elle croit encore à cette affection. Elle est solitaire, mais le chant du coucou, la lumière si vive du soleil matinal, les nuits et les pensées profondes, lui offrent tout l’espoir pour une longue journée ouverte aux sensations, aux sentiments, aux réflexions et aux sublimes émotions de l’amour inscrites dans le creux de chaque page lunaire. Qu’on ne la dérange en aucun cas pour autre chose que de la vie, car elle ferme ses portes à l’irrespect, au mensonge, à la malhonnêteté, l’arrogance et l’indifférence. Il faut adorer le silence, avoir appris à écouter pour venir jusqu’à elle. La somme des pages entassées les unes sur les autres, puis éparpillées au vent du large, n’ajoute-t-elle pas beaucoup de silence à la voix venue d’ailleurs ? Exilées, elles viennent se rassembler ici, dans un coin du monde où un phare oriente les naufragés de la mer. Entendez-vous, comme elle, le grand silence que le bourdon, les fleurs, l’herbe et les arbres font bruire contre l’épure du ciel ? Ceux qui courent dans leur vie ne savent plus apprécier cette si simple évidence. C’est un devoir que de bien y faire l’amour, d’y prendre son temps, ses nuits et ses jours dans l’attention extrême de chaque parcelle de réel qui la compose. On y laisse le cœur et l’intelligence parler, toute la sensualité d’une langue qui transparaît au travers sa douceur et ses gestes vaporeux.

La poésie est le silence d’un nom. Les chemins qui y conduisent sont aussi proches que l’intimité de tout langage.
Fernando Guimarães

3.

La baie est un personnage impersonnel. Elle ne veut s’exposer à rien d’autre qu’à la langue, s’y dévoiler, devenir une figure de papier, laissant venir à soi les pensées silencieuses. Celles qui sont si peu enclines à la démonstration, à l’exposition de soi, préférant s’effacer, se fondre dans la liquidité invisible, dans la disparition d’un visage jamais fixé par aucun objectif. Elle ne désire laisser de trace que sur la page où une main s’oublie, où le corps n’a plus de forme, soudain volatilisé comme pour rejoindre plus sûrement sa vérité d’âme. Elle veut habiter la langue, se mettre à nu sur la blancheur si perméable et si attentive aux moindres mouvements qui se pressent vers elle.
Sur la page, elle refoule tout mensonge rencontré dans une réalité qui prend un visage fallacieux, celle des mots de non-amour qui sont des mots de haine. On ne peut les retranscrire puisqu’ils ne méritent que décapitation. Si on les prononçait, ils resteraient coincés au travers la gorge qui ne veut s’offrir comme cavité de résonance qu’à la douceur venue de très loin pour tenter les mots simples de l’amour. Ces mots-là sont destinés à la blancheur, fidèles à la main de l’amitié, ductiles sous sa légère pression qui glisse en encre noire sur l’horizon renouvelée de la page. Un seul amour dans une seule vie suffit à faire briller la baie. Ces mots éternels se posent lentement en pensées d’âme, discrètes et sans fard. L’âme est autrement plus exigeante que tout corps qui se perd dans le vide. Elle ne veut pas entendre l’abrutissement du monde en perdition.

Pluriel, comme les mots dans une phrase, l’amour ne s’adresse pas. Il vit dans la décalcomanie, son miroitement, son absolu, son unicité révélée au centre de son silence. Il est à lui-même sa propre adresse. C’est pour cela qu’il s’élève très haut dans le ciel lorsqu’il prend la couleur de son bleu intense. Il épouse les rondeurs de la baie. Il ne veut plus entendre ni mensonge ni plainte dans la bouche des femmes qui cherchent à arracher à d’autres lèvres, plus muettes, une pacotille à bas prix. Il est trop assoiffé d’absolu et de silence pour accepter entendre la vanité et le grand mensonge des êtres qui s’oublient dans leurs paroles délirantes.

Cette pensée d’Ailleurs approcherait-elle la vérité ? Aurait-elle atteint une universalité humaine ? Aurait-elle tué les mots mensongers de l’amour qui tuent l’amour ? L’aurait-elle fait tomber au sol pour qu’il s’effrite et s’ensevelisse à tout jamais au fond du gouffre terrestre ?

Je ne sais si je réponds ou si je questionne.
Je suis une voix née dans la pénombre du vide.
Je suis un peu ivre, en train de croître dans une pierre.
Je n’ai pas la sagesse du miel ni celle du vin.
Soudain je me dresse comme une tour d’ombre fulgurante.
Mon ivresse est celle de la soif et du feu.
Avec cette fine étincelle je veux incendier le silence.
Ce que j’aime je l’ignore. J’aime. J’aime en total abandon.
Je sens ma bouche à l’intérieur des arbres et d’une source cachée.
Indécise, ardente, en moi quelque chose ne fleurit pas
encore.
Je ne suis pas perdue, seulement entre le vent et l’oubli.
Je veux connaître ma nudité, être le bleu de la présence.
Je ne suis ni la destruction aveugle ni l’espoir impossible.
Je suis quelqu’un qui attend qu’une parole m’ouvre.
Antonió Ramos Rosa

4.

La baie adore son silence. C’est elle qui mène à la pensée. C’est elle qui fait lire. C’est elle qui fait écrire. C’est elle qui trace d’une main fluide des phrases qui ne cessent de se chercher sur les bordures de la langue vers laquelle on vient si souvent. Elle aime savoir que quelqu’un est parti très loin, à des années lumière, pour un lieu inconnu. Des phrases dansent sur un fil et vibrent en musique d’âme que les flots marins amplifient dans la caisse de résonance d’un cœur hypertrophié. Et la main brûle de passion blanche en signes noirs qui coulent par vagues successives. C’est vers un absolu qu’elle veut monter pour toucher sa part divine. Celle que l’on porte en soi et qui offre cette énergie d’amour jusqu’au point ultime de la brisure nette, puisque l’amour ne peut vivre sans sa pensée de mort. Aimer jusqu’à sa mort sur une terre de rêve, d’élan et de fusion. Dans le regard, lieu de toutes les révélations, de toutes les interrogations, de toutes les joies, de toutes les douleurs. Simple bonheur de vivre sur une terre de pages. Quelqu’un en nous tend des phrases et nous offre une étincelle de vie où brille dans son ombre le soleil. On ne peut faire l’économie de l’envers. C’est son inquiétude qui révèle la brillance de la vie.

Pourquoi serait-on parti très loin si ce n’est pour sauver les livres les plus chers d’une mort préméditée par des mains de bourreaux ? Sauver aussi la douceur d’un être qui fut blessé à l’âme lors d’un attentat perpétré par des êtres ineptes à la langue de l’âme. Sauver les échafaudages d’une réflexion, les consolider, pour, un jour, écrire des pages qui cherchent la compréhension d’un acte et d’une vie peu ordinaire. Sauver l’amour face à la sauvagerie de quelques hommes qui se sont pris et continuent de se prendre pour des exceptions animées par la perversité d’un pouvoir totalitaire. Mais la poésie ne cesse de leur crier aux oreilles que chaque homme, chaque enfant, est une exception.

La main cherche désormais une respiration, un rythme, un mode d’être au monde au milieu de pages qui apaisent tous les maux traversés. L’amour de vivre entre quatre saisons dans le silence de l’amour qu’une baie offre chaque matin régénère les pages qui cherchent la phrase. La baie prend en elle toutes les phrases en ces jours plus clairs offerts à une main libérée. C’est une main à plume, à musique, à couleurs. Une main pour les pierres, les graines, les arbres et les fleurs. Une main pour tenir le monde entier dans la paume. Le corps en amour marche sur la corde tendue d’une page ouverte à ce monde.

La baie pense à un pays lointain tout à sa ressemblance. Il déferle en houles indomptables. Que serait la baie si elle ne se donnait aux orphelins d’un autre monde plus tumultueux et plus pauvre, mais où son silence, emporté dans ses bagages, permet d’entendre toute son humanité. Celle-ci parle toujours à voix basse. C’est pourquoi peu sont près à l’entendre. C’est un brasier de vie face auquel on se tient en adoration, chair et âme confondus. Les pages poursuivent la gamme du monde qui attire le regard, le brûle, le soulève, et communique au cœur l’élévation jusqu’à la montagne blanche. On entend l’appel lointain d’enfants qui attendent sur l’Océan Indien. On y aime les longs silences d’amour lorsque tout le corps disparaît en se révélant. C’est une musique d’amour qui se joue dans l’invisible, plus glorieuse et plus silencieuse jusqu’au sommet d’un monde qui n’est pas encore né. Dans quel corps, quel cœur, quelle âme s’en va sa vie ? Adieu je pars. Adieu tu m’attends à jamais. L’amour s’impatiente et la nuit va descendre.

Quand un homme se met à marcher
il laisse un peu de lui en chemin.
Il est entier au départ épars à l’arrivée
Le reste demeure toujours en chemin un peu plus
de ce qu’il avait au départ ou lui reste à l’arrivée.
Il reste un homme qui ne revient jamais plus
quand un homme se met à marcher.
Manuel Alegre


Aux poètes du Portugal
pour Michelangelo,
J-M. M.
Didier, un doux lutin,

qui savent parfois offrir à l’existence sa vraie couleur, celle du rêve…


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