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Nelly Carnet, prose

20 avril 2013

par Nelly Carnet

Créer sa patrie


Arbre. Photographie de Danielle Lagarde.
C’est l’automne. Les arbres sont dénudés jusqu’à l’os. Elle caresse de sa main ce qu’il leur reste de vie. Quelques excroissances lui font croire que leurs régénérescences n’est pas pensée morte.
Immobile, le froid remonte jusqu’au cœur. C’est l’hiver qui prend entre ses linges blancs tout le paysage dévêtu. Son grand manteau noir la préserve de toute tentative de dissolution extérieure. Face à la mer, elle ne regarde rien de précis. Elle se perd dans le vague de la mer. Elle l’écoute lui parler. Elle l’écoute former en elle les phrases de la liberté dégagée. Ce qui remue en elle est au-delà des mots inscrits sur la page blanche du désir. Le dedans s’est endormi sous les rayons du soleil bas. Son corps, insensible, quitte lentement le monde arriéré. Il ferme ses portes aux inutiles incompréhensions humaines, aux meurtres perpétrés sans raison, à la vie brusque d’une modernité ravagée jusqu’à l’os.
Le noir, autrefois descendu sur son regard, est devenu aussi blanc que la page vierge des années oubliées. Il peut, de nouveau, sur le cahier neuf de la vie vitalisée, regarder la page, et dans sa pensée, écrire l’avenir des âmes ressuscitées. Dans l’ombre de cette pensée, la main signe des amours interdites et révélées : les amours du ciel pour la terre et la mer qui la recouvre. La langue qu’elle écrit est désormais sa seule patrie, la nouvelle patrie de l’âme.

*

Un arbre, un homme

On se désaltère à la bouche de la langue.
Les lèvres du vieil homme aux cheveux blancs sont recouvertes de terre depuis trente années. Celles d’un autre remuent plus vivement depuis quinze ans. Combien de fois image-t-il sa vieillesse ou sa mort dans cette écriture réceptacle ? La seule scène de la grande Absence serait celle d’un effondrement du corps à terre, sur une des allées du jardin, la main portée au cœur dans une vive douleur, un cœur dans un étau qui se resserre sûrement. Une pierre au cœur, juste avant de céder. La marée serait basse. On s’en irait comme on est né, sans aucun souvenir de sa propre mort en tête.
Entre les deux, une vie simple, une vie sans grande attente, (serait-on devenu sage ?), si ce n’est celle de ce fol espoir d’un idéal humain sur terre et nulle part ailleurs. Une vie de doux sourires, une vie d’êtres fraternels, une vie où chacun se satisferait du peu qu’il a réussi à sauver : sa propre vie. L’envers de la vie que nous croisons trop souvent au-dehors et qui nous fatigue. Nous ne voulons rien entendre de cet envers qui ne nous concerne pas. Parfois, un homme, une femme, de très rares humains qui font advenir cette vie lavée de tout crime et que l’on aime. Quel coup de baguette magique pourrait-on donner pour que chaque parcelle de terre retrouve sa juste place ? Un état paisible sur terre ainsi qu’on le vivait, enfant, dans une ferme éloignée mais qui savait accueillir le monde entier dans la pièce commune. Portes et fenêtres grandes ouvertes à toutes les peaux, toutes les couleurs, tous les regards, toutes les langues. Des visages refont surface et se promènent dans sa vive mémoire. En ce temps-là, chacun faisait tomber sa différence dans l’attention de l’autre. Chacun se retrouvait en communion autour d’une grande table, échangeant des vivres, des alcools forts ou des vins fins que l’on aimait goûter pour affiner son palais. Les regards et les lèvres débordaient de chants. Ses yeux, aujourd’hui, sont pleins de larmes et ses lèvres blessées par le mutisme, une impossibilité de se retrouver tous ensemble autour de la table de la liberté. Mais qui sont donc tous ces hommes épris de pouvoir, qui s’abusent eux-mêmes et ont dérobé à la terre son grand espoir ? Est-il encore un lieu autre que celui où l’on a trouvé refuge et où le soleil luit d’une lumière d’or ? Un lieu qui ne soit pas situé sur une zone sismique ? Ce lieu dont l’aperture fait venir à soi tous les intellects, toutes les cultures, toutes les sensibilités, soucieux de donner plus que de recevoir. Est-il encore un lieu qui ne soit pas arrogant, un lieu qui ne blesse pas, un lieu qui adoucit tout ce qu’il caresse, un lieu où la nature parle sa voix de l’origine ? Un lieu où l’on tue l’agneau tous ensemble et où l’on parle de poésie autour de la table ? On s’y réveille le matin, la vue sur l’infini… et la régénérescence de la vie dans tout le corps.
Un enfant regarde de très près chaque visage, compatit à sa souffrance et sourit à sa joie. Où est donc partie la suprême naïveté de la connaissance ? Dans quel lieu qui accueille tout le savoir des hommes. On continue d’espérer, malgré tout, que ce lieu doit bien exister quelque part. Il convient de se lancer à sa recherche ou bien de le recréer autour de la table de la liberté. On prépare le repas, on fait des desserts, on dresse la table, on installe l’art autour de soi et l’on boit des boissons claires pleines de lumières ancestrales. Arbres et fleurs sont heureux de veiller une humanité. chaque geste résonne dans le cœur. Il faudrait que les hommes deviennent de grands arbres, le front touchant l’invisible du ciel.


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