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Nelly Carnet, poèmes

26 avril 2017

par Nelly Carnet

Pour un autre monde

En offrande aux photographies de Michelangelo Bulgarelli

(Note de l’éditeur : nous publions ici la première partie de ces poèmes et la seconde, en octobre prochain.)

Solitude


Solitude du paysage

Solitude du tracteur d’un autre siècle
Solitude de la barque à marée basse
Solitude de l’immeuble abandonné dans la ville
Solitude de l’atelier de travail
Solitude de la rue désertée
Disparition dans la pensée

Le vide creuse le regard
A la dérive
L’absence
Porte close, carreaux brisés.
Bleu et rouge fondus dans le flou
Les couleurs de la vie s’évanouissent peu à peu
Silence d’âme
Silence dans l’âme
Tout se brouille
Tout s’estompe
Dans la dérive du regard
La mélancolie ravage l’existant
Vitre brisée
Nulle présence

La pensée s’est figée
Un tracteur
Une barque
Une rue
Une friche
Un immeuble
Les arrière-mondes ont pris figure
Monde endeuillé
Fin du monde en suspens
Le réel est devenu le masque de la mort.

Mais tout ce silence, c’est l’affect de l’âme. C’est son corps pensant. Il a laissé venir à soi un nouveau monde…
Photographier le silence de ce qui semble appartenir à un autre temps.
Photographier la réserve de silence qui demeure encore en soi, loin, très loin de la folie du monde.

Du temps sur du temps.
De l’absence sur de l’absence.
Pour faire taire le néant qui n’a de cesse de travailler en soi.
Présence de Tout dans cette absence même.
Beauté nue des choses simples de la vie.
Le regard du photographe rejoint le monde calme et serein.
Un recueil des choses du monde dans le regard.
Un regard recueilli dans les choses du monde.
Une arrière-pensée dissimulant son secret
Dans la crypte du regard
Jusqu’à l’os de l’âme…

L’écriture rejoint le regard. Elle l’apprivoise, lui donne forme, s’abandonne en lui. Tous les deux sont devenus un phare, porteur de la vive lumière jusque dans le silence du ciel d’un bleu d’amour.
Au silence des photographies, écrire vient confondre le sien :
Silence. Silence qui sur la page prend ses aises. Il fait un pas qui laisse entendre sa stridence puis sa langueur.
Silence. Une vague qui se gonfle et s’épuise sur la langue de sable fin et clair du Sahara maritime. L’estran s’imbibe de silence au creux de cette alcôve.
Le silence, c’est l’âme qui s’éveille et danse en soi lorsqu’on tend l’oreille pour écouter bruire sa vérité.
Le silence est farouche. Si trop de remuements se dispersent autour de lui, il se réfugie aussi vite qu’une couleuvre dans le cocon blanc de son absence. Il exige une qualité d’écoute et d’attention. Il exige ce qui le définit pour l’entendre : le silence. Le silence de l’amour.
Il fait résonner dans l’âme tout ce qui remue en soi ou autour de soi. Le silence est un fond, un arrière-plan, auquel nul ne prend garde, trop distrait par le vacarme de la modernité.
Le silence fait entendre le froissement des feuilles des peupliers trembles au fond du jardin, sur les bordures d’un pré, là où paissent quelques bovins si tranquilles. Les vagues de la mer dans les arbres sont l’écho du silence oublié.
Les tympans du silence sont aussi fragiles qu’un voile de papier de soie.
Le silence est aussi farouche qu’une abeille sur un vitrail bleu. Il est aussi humble qu’un clochard endormi dans un coin de grange abandonnée au milieu d’un pré.
Le silence est imperceptible. Sa couleur se mêle à celui de la mer ou du ciel épousé. Sa blancheur opalescente qui naît à l’oreille bleuit à mesure que l’âme reposée s’y baigne et s’en imbibe.
Le silence est un amour dont la légèreté transporte quiconque vers l’ange de l’âme.
Le silence est une page blanche écrite dans la langue d’amour. Juste, précise, vaporeuse, fidèle qu’à elle-même, comme le regard de l’objectif qui s’est fixé un instant sur son désir…
Le silence que la main vient déposer sur la page rejoint celui du regard de qui photographie les amours ancestrales. Regard bleu de l’âme dans un ciel uniformément bleu… Tous les deux s’évanouissent sur la page…

La merveille à portée de regard, à portée de main…

Vivre au plus près du monde,
c’est vivre au plus près de l’élémentaire.
Vivre au plus près du monde,
c’est s’en émerveiller
chaque matin où nous ouvrons les yeux.

Le monde réclame notre attention.
Tu photographies ce monde mis au rebus.
Tu le donnes dans toute sa mélancolie
qui désire percer le secret de la vie.
Tu fais entendre le silence
qui se glisse dans l’âme de l’élémentaire.

D’une seule pression de la main,
tu retiens.
Tu imprimes dans la rétine.
Tu fais vivre ou revivre.
Tu nous offres ce qui ne tient plus qu’à un fil.
Tu offres une beauté d’un autre temps.

Chacun fait retour sur soi
pour voir en soi.
Ce qui pourrait sembler le plus anodin,
le plus futile,
le plus oublié,
tu le rends existant.
Tu lui donnes une seconde vie,
une seconde chance.
A travers cela tu te révèles,
tu nous révèles,
dans ce que nous avons de plus fragile en nous.

Le regard,
les phrases,
nous ont appris à veiller la merveille,
à la révéler
au-delà de toute destruction programmée.
Nous sommes au monde
et nous vivons chaque heure,
chaque minute,
chaque seconde
notre vie
aussi poétiquement que possible.
Faut-il s’être imbibé autant de la disparition
pour devenir conscient de la nécessité de vivre
le plus justement possible ?
Etre là, absolument présent à Soi,
à l’Autre
et à tout ce qui nous entoure ?
Sans doute est-ce là la leçon
de tes clichés
qu’il nous faut retenir
tout au fond de notre âme.
Cette âme se met à vivre dans la simplicité.
Cette âme se met à vivre dans la quiétude.
Cette âme se met à vivre dans la lenteur.
Joie simple teintée de douce mélancolie.

Tu nous fais respirer
au rythme singulier de la finitude.

Nous nous recueillons
au plus profond de nous-mêmes
pour mieux rejoindre notre plénitude.
Tu nous fais désirer un nouveau monde
où la beauté parle à mot couvert.
Soudain, nous devenons silencieux,
contaminés par ton silence.
Le silence n’est-il pas une disposition de l’âme ?
Il caresse la peau de qui vient l’écouter
pour s’en laisser imprégner

et vivre

au plus près de tout ce qui existe.

Tu cadres,

tu fais un arrêt sur image
pour apprendre à regarder ou à vivre.
Le silence habite notre cœur.
Nous descendons dans le silence
et la pénombre de l’âme.
L’âme parle à voix basse.
Avec une plume, je glisse ma main
sur le visage des clichés de l’âme.

Ecrire,

Photographier,

c’est rejoindre une patrie.
Nous recueillons le silence
qui fait bouger la langue endormie au fond de chaque être.
Tu recueilles l’essentiel.
Tu le fais germer.
Tu fais remonter l’âme par le regard.
Je la fais émerger par les mots.

D’une seule pression du doigt
sur le déclencheur,
tu simplifies le monde qui se dénude.

Le regard toujours cadastre
comme la main qui se met au travail
et apprend à respirer
au rythme des saisons du monde.

La clarté dans la brèche

En deuil sur le monde,
l’œil du photographe.

Faire part de mort à la mélancolie.
Du sang coule rouge sur le mur,
blessure ouverte sur le regard révélé,
coulures de bleu d’un rêve perdu.

Au loin,
une vague clarté,
très floue,
nous persuade
pourtant
que la vie a gardé espoir.
Demain est un autre jour,
et je, tu, nous,
inquiétons de son vivre.

Absence soudaine du regard
du photographe
réapparaissant dans l’image
où il vient s’oublier.

Il nous faut oser,
comme lui,
emprunter le passage
pour franchir le seuil de l’âme
et découvrir sa vérité.
Blanc de neige,
le ciel.
Absolument vide.

La pente du toit épouse
la pente de ta vie.
tu veux y croire,
à demain,
mais cet espoir est aussi bref
que le déclic du déclencheur.

tu t’es avancé
dans une cour désertée
au sol instable
comme la clarté
qui trouble ton regard.

Il te faut relancer
la machinerie de l’idéal,
trouver d’autres lieux,
plus ouverts,
plus lumineux,
plus vastes.

Cadrer,
Garder,
Penser,
Recueillir
en soi
tous les questionnements que tu retournes,
seul,
la nuit,
dans le plus obscur de ta vie.

tu marches sur des débris de verre
qui blessent ta rétine,
ouvrent ton âme,
pour te libérer du deuil
interminable
de ton enfance.

Tu avances à pas très lents
pour recoudre,
réparer,
suturer,
refermer
la brèche béante
que les années avaient tenté d’oublier.

Ton regard
osera-t-il
franchir
l’autre versant de la vie
qui s’éveille
au milieu des miasmes morbides ?

Cette clarté,
tout au fond,
fébrile,
est-elle le dernier appel de vie
qui te fait signe ?

Cette clarté,
est-elle l’unique espoir
qu’il nous faut retenir
dans nos regards confondus ?


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