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Nelly Carnet, poèmes

26 avril 2014

par Nelly Carnet

Saisons : poèmes

Un hiver, une disparition, le commencement d’écrire…

Elle s’est mise à écrire, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, jusqu’à épuisement de l’amour. Ses mots et ses pensées ne sont plus dirigés que vers lui, lui seul, ses nuits et jours pris dans l’amour comme l’aile du cygne paralysée dans l’eau gelée du lac. Elle a oublié le quotidien. Le monde autour d’elle s’est effacé indistinctement. Elle a sombré dans la folie douce du rêve et l’espace pictural. Tout son corps s’est évanoui. Il ne reste plus qu’une main et une voix qui circulent dans l’espace vide du désir. Elle n’est plus que cette voix et ce geste qui se diluent dans le ciel bleu hivernal. Elle n’existe plus, ou plutôt, elle existe, profondément à fleur de peau de sa peau, tout nerf tendu vers la disparition. C’est tout son être qui se met à vivre dans le réel transfiguré.
Quiconque entrerait dans cet espace ne verrait rien ; tout juste sentirait-il une étrange présence, comme un dédoublement, un fantôme, une ombre indistincte. Un écho lui ferait signe et il ne saurait plus où elle est, baignée dans une atmosphère étrange d’une douceur nue, perdant tout repère. Au fond de la mer, la voix finirait par le posséder. Son regard la chercherait partout. Il chercherait à donner une forme à la voix de cette Chose, cette Chose après chacun court sans même en avoir conscience. Et elle lui dirait : « cherche ! ».
Ce pourrait être l’hiver, quand le froid a gelé le cœur, quand l’âme s’est rendue visible dans ses pleurs cristallisés sur la vaste étendue de sable laiteux. Cette voix se réduirait à un fin liseré bleu. Elle finirait par féconder des corps de nuages.

Départ dans l’affection et le bruit neufs. Et il se trouve, dehors, quelqu’un qui appelle.

(Hiver 1999)

L’âme en neige

Les mots font l’amour à un absent. Ils s’ouvrent en leur centre sous l’infinité du ciel. Quand les mots se lèvent, un matin d’hiver, toute la campagne est blanchie. La pellicule poudreuse de neige ne laisse poindre que les fleurs des perce-neige. La blancheur s’imprime sur les murs blancs qu’elle libère. Le reflet de cette blancheur dans le miroir de la salle de bains inonde la pièce de lumière et démultiplie la surface en une multitude de faisceaux transparents. C’est un mirage qui recouvre l’âme ciselée de la terre. C’est la virginité qui fait croire à un hypothétique renouveau du monde.
Le toit de tuiles rouges s’est recouvert d’un très doux voile rosé. La neige éblouit le regard. L’amour est blanc comme neige. L’amour est virginisé jusqu’à l’âme. Le monde a ralenti sous la perfection de la neige. L’enfant aime y inscrire ses traces de petits pas en devenir sous la lumière blanchie de souvenirs. L’on croit tout perdre avec la disparition de ceux que l’on aime jusqu’à sa propre présence à soi. Présence réduite à sa mémoire. Mais cette neige appelle à elle tout l’avenir des êtres sursitaires. On marche sur le tapis d’herbe enneigée et cotonneuse. La neige est la sylphide amoureuse du ciel. La neige absorbe le silence dans ses strates poudreuses. Les flocons de neige qui se superposent les uns sur les autres étouffent tout scandale. Ils dialoguent silencieusement avec les âmes errantes de la terre. Vivre est alors dégagé de sa longue plainte alanguie. On n’entend plus qu’un silence où la neige tourbillonne dans l’âme.

(Servon, Février 2001)


Réconciliation avec les saisons

Son âme est devenue aussi nue qu’un duvet blanc de moineau qui s’éveille à peine au monde. La matinée est d’un calme à faire entrer toute âme qui vit au fond d’elle-même jusqu’à son propre recueillement. La tempête de la veille s’est atténuée en un vent maritime qui berce les mois automnaux, d’une année à une autre. Les feuilles mortes sont descendues en cascade du haut du ciel aggravé de ses pleurs. Au pied des peupliers trembles, elles ont formé une allée uniforme, adoucissant le regard venu se promener sur la forme longiligne de la vie.
Elle est de nouveau réconciliée avec les saisons, elle, qui pendant de longues années immobiles, s’est tenue loin de l’automne et du printemps signés des empreintes des morts. La vie avait été réduite à deux saisons dont le radicalisme intégral l’avait tranchée en deux parties sanglantes. Chaque saison a désormais repris sa place, comme avant, lorsqu’elle vivait chacune des modifications organiques dans son Etre, emporté par les mouvements les plus scandaleux de la vie.
Fille du vent, de la mer, du soleil et de la pluie, fille du ciel logé dans son cœur, fille de la baie, étale, infinie dans son regard : ainsi redevient-elle celle qu’elle a toujours été. Le temps, les livres, les mots, s’offrent à elle sans condition. Les chambres désertées, les papiers classés, les livres à leur juste place, les visages photographiés, ceux d’un autre temps ou ceux plus proches de son âge, participent à la quiétude environnante et au désir d’épouser les mots caressés du regard puis de la main.

Donner de l’espace à ses amours par la pensée et les phrases détermine sa vie, de son éveil à son sommeil, un châle de dentelle noire enveloppant ses épaules légèrement penchées sur la blancheur. Là où elle vient l’épouser, nulle entrave entre elle et lui.

Cheveux de neige

La phrase est ce qui lui reste du vieil homme aux cheveux d’une blancheur de neige. La phrase est la vague de l’âme qui déborde sur l’absence. Elle outrage le néant englouti dans le tombeau perdu au milieu de tous ceux qui lui sont inconnus. Elle va moins sur la tombe de granit qu’elle ne vient sur la page observer et se confondre avec l’absence. Le blanc idéalise le souvenir de la voix incrustée dans le fond du ravin de la mémoire. Elle ne vit que dans l’ombre de sa mort, de son visage à peine ridé qu’elle regardait de si près lorsqu’elle était assise sur ses genoux, appuyant sa tête tout contre lui, visage enfoui dans son gilet, visage dans ses mains, dans la lenteur de ses gestes d’une douceur d’un autre temps. Dans le creux de son corps, elle n’a besoin que de la tiédeur de sa peau et de sa voix. Elle entend sur le blanc une voix d’homme qui lui murmure le seul vrai amour.
Le dimanche matin, l’épais givre tombé sur le pré est sa présence éveillée remontée de la terre noire trop lourde et trop opaque pour le magicien des origines, des naissances et des sources trouvées à l’aide d’une baguette de coudrier, les fourches écartées entre les deux mains qui cherchent la vie du monde. Dehors, dans le froid de l’hiver, les branches dénudées des arbres s’élançant dans le ciel sont les membres de l’absent sorti tout droit de son tombeau.

(Servon, Novembre 2001)

Harmonie des saisons

On a des chantiers plein la tête entre un jardin à planter et des pièces à construire. Des odeurs de terre retournée embaument les matinées cristallisantes de lumière. Les pierres, le ciment, le plâtre, la peinture sont chaque fois de nouvelles portes qui s’ouvrent sur de précoces lendemains. Les mains refusent le plus souvent de porter des gants pour mieux se mêler aux substances de la vie qui se propage au ras de la terre ou sur la nudité des murs. Penché, courbé, parfois même à genoux, on mesure en soi les gestes simples d’une vie qui porte son humble finitude.
On arrache les mauvaises herbes. On râtelle la mousse recouvrant tout le verger. On libère la terre de ses immondices et, dans ses espaces vacants, on bouture, on sème, on repique : tout pousse sous les mains qui font des miracles dans l’existence du jardin. Les germinations sont des fleurs dans la pensée. Des roses, des arums, des campanules se multiplient pour que la terre ne se sente jamais seule. Des plantes aux noms invraisemblables se mêlent et se marient ensemble pour dresser un rempart à tout le désordre du monde. Rien, ici, ne sonnera jamais faux. Chaque note seconde sa première et joue la symphonie de la nature qui enchante de ses couleurs un ciel attentif à sa musique.
Les mains ouvrent des fenêtres sur un monde qui imagine chaque vue aussi libre que peut l’être son cœur. Les vieilles pierres, âgées de plus de trois cent cinquante ans, sont les ancêtres d’un jardin qui, chaque année, fortifie son regard de nouvelles harmonies. Les arbres sont fraternels. Ils écoutent le léger bruit de la mer frémisser dans leurs branches toute bourgeonnantes. Fragilité et légèreté y côtoient ce qui est le plus ancré dans les profondeurs de la terre. La vie se construit à grands coups de pinceau, de truelle, de pelle ou de bêche. De gravats déplacés, de pierres associées les unes aux autres, de pièces blanchies à la chaux, de lopins de terre retournés et charrués jusqu’à allégement parfait de la substance. Le regard toujours cadastre avant que la main ne se mette au travail. On aménage alors une chambre, une bibliothèque, un atelier. On veille à ce que la terre soit toujours prête à accueillir de nouveaux arrivants. C’est la vie qui pousse dans les vertèbres d’un lieu qui a appris à respirer au rythme des saisons du monde. Tout est neuf autour de soi dans la mémoire des siècles écoulés.

(Servon, mars 2003)

Ciel d’hiver

Ecrire chaque jour un désir qui fait briller la vie dans ses éclats les plus révélateurs. Ecrire les mots légers de l’âme qui s’éveille au fond d’un épais brouillard d’hiver submergeant et glaçant le lieu silencieux de l’amour. Il se liquéfie et tombe en grosses gouttes froides du haut des branchages de quelques arbres bien alignés tout le long de l’allée.
Le ciel offre à la nature des notes de musique sourdes et transparentes lorsqu’elles échouent sur les feuilles mortes au pied des rosiers. Les très hauts arbres font leur révérence au ciel bas dont l’épais voile empêche le regard de se perdre plus au loin. Il reste tout près de lui-même, replié en une introspection carcérale. Il s’immobilise comme ce lieu où l’encens se propage en de si légères volutes qu’il en diffuse un parfum de rose d’hiver plus fugace que la fuite des nuages. Il recouvre tout un feuillet d’un voile de phrases inerte de blancheur.

(Servon, Juin 2003)


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