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Musique : Lettre à Olivier, par M. Clary

9 mars 2007

par Mildred Clary

Lettre à Olivier, (en guise de portrait, à mon tour !) 26 juillet, 2001

Olivier, rappelle- toi… c’était Noël ! Nous étions invités, mes enfants et moi en Sologne chez nos chers amis communs. Ils nous avaient averti que nous devions y rencontrer "un grand compositeur". Je ne connaissais rien de toi, et pour cause : tu avais disparu de la société et du monde musical pendant plus de 20 ans poussé par le besoin impérieux d’atteindre à un autre niveau de conscience par la méditation. Ton retour à la vie (à une autre vie du moins !) était tout récent ; ton identité encore celle qui appartenait à ces longues années de retraite spirituelle où tu étais devenu "Haridas" serviteur de Dieu…

Ma première impression de toi est encore vive. Tu te tenais debout près de la cheminée, un petit homme plutôt rond (tu étais extrêmement gourmand bien que végétarien !), la tête de taille importante, le cheveu rare, le regard aigu. Tu t’es montré d’une extrême politesse, d’une courtoisie quasi cérémonieuse, la voix était douce avait des inflexions légèrement précieuses. Tu nous fis un accueil flatteur. Tu avais l’art d’ailleurs de t’accorder à la dimension de chacun ; de lui donner l’impression que sa présence était significative pour toi !

Fidèles à la tradition de cette fête, nous avons déposé des petits paquets multicolores au pied d’un beau sapin décoré. Ignorant notre venue, tu n’avais rien prévu, tu nous a pourtant fait un cadeau sans prix ! Durant la nuit de Noël, tu as composé trois pièces pour piano en guise de portraits, tel que tu nous avais perçus spontanément la veille ! Ces portraits, tu nous les a fait entendre sur un piano droit légèrement désaccordé. Nous avons alors découvert l’extraordinaire pianiste que tu étais ! "Pianiste" n’est sans doute pas le terme qui convient, car l’instrument était manifestement secondaire tant tu le contraignais, le broyais, tant tu le soumettais avec une furieuse concentration, à tes convictions, à ton extraordinaire force intérieure… je crains que tu n’aies mis à mal plus d’un clavier !
Quant aux portraits, nous ne nous sommes que partiellement reconnus à travers le regard que tu as porté sur nous, il y avait une dimension plus secrète que nous ignorions sans doute nous- mêmes…
Le soir, dans la paix chaleureuse de cette demeure enfouie dans la forêt, tu nous introduisais au cycle magnifique que sont tes Chants de l’âme dont toi et la soprano anglaise : Jennifer Smith étaient les interprètes inspirés. Alors s’est révélé à nous un autre aspect de toi par ton choix de textes, (anglo- saxons pour la plupart), allant de William Blake aux poètes dits "métaphysiques" : John Donne, George Herbert… presque tous d’inspiration spirituelle. Du coup, on comprenait l’affinité profonde que tu entretenais avec certains de tes devanciers : Henry Purcell ou Benjamin Britten. Tout comme eux, tu avais le goût des écrits ; de leur signification profonde, de leur prosodie, de leur rythme propre. De même qu’eux, tu a su par ta musique exalter ce que René Char appelait "le chant des mots" !
Par ailleurs, ta "famille" musicale, était essentiellement celle de Mahler et de Chostakovitch : Mahler, par le besoin absolu d’une durée, de ruptures soudaines, d’un lyrisme déchirant, de citations quasi triviales parfois, de l’introspection douloureuse… Tu disais ne plus pouvoir écouter l’Abschied de la symphonie du Chant du monde tant l’émotion était pour toi insoutenable, tout comme le désespoir sans issue de Chostakovitch. Mais tout comme chez eux, existaient chez toi également, une ironie grinçante et beaucoup d’humour…


Le lendemain de cette veillée de Noël, nous réclamions d’autres découvertes de ton univers. Chaque fois, d’une voix calme et précise qui commandait l’attention, tu nous expliquais ton choix de la forme, tu nous en exposais les diverses facettes, la démarche structurelle. Tu étais anxieux d’une écoute avertie. Tu étais convaincu de ce que tu nous offrais, en même temps qu’inquiet que nous en saisissions toute la portée émotionnelle.

De ces découvertes de ton œuvre, qui se firent nombreuses par la suite, nous ne sortions jamais indemnes. Comment être serein confronté à une âme mise à vif ? Nous avons eu ensemble de multiples rencontres, d’innombrables conversations, mais c’est ton œuvre qui m’a tout appris de toi, de ta souffrance, qui était, me semble-t-il incommensurable, et parfois à la limite du supportable. "Je m’attends à ce que ceux qui m’aiment pour ce que je suis, aiment ma musique par le seul fait qu’elle est la mienne, donc l’expression de ce qu’il y a de plus profondément personnel en moi"…disais- tu.
Tu nous entraînais à pénétrer au plus intime de ton univers, toi qui étais par ailleurs si retenu. Cette façade apparemment si calme dissimulait un volcan d’une violence peu commune. Pour l’exprimer tu n’hésitais pas à franchir tous les interdits, à user de toutes les alliances dans le langage, à mélanger les idiomes, à établir des parallèles et des contradictions, à faire fi des diktats de la mode, ( "je ne pouvais écrire une autre musique que la mienne" disais-tu ) ; et, (comme dit ton camarade d’enfance Philippe Hersant), à pousser les développements jusqu’à leurs derniers retranchements. "Je veux amener l’auditeur à cette espèce d’ivresse qui s’empare de moi au moment de créer ; ivresse où les situations, les époques et les lieux les plus divers qui soient, les plus opposés en apparence se superposent, s’imbriquent, tourbillonnent et finissent par fusionner en un instant projeté dans l’éternité, c’est dire non pas en un instant particulier qui durerait toujours, mais en une vision globale passée hors temps et hors espace".

Tu n’étais pas un compositeur français dans ce que l’on entend habituellement par là : élégance, concision, raffinement. Cet univers t’était même relativement étranger, celui de Debussy notamment. "Je ne me suis jamais senti français ni socialement ni culturellement" Tu disais, en plaisantant, que ton cœur se situait quelque part entre les Highlands d’Ecosse et la vallée du Rhin ! Sans doute également du côté de la Galicie (en Europe centrale) aux frontières changeantes, là où se situaient tes racines familiales… De même, la shoah, dont tes parents étaient rescapés peu d’années avant ta naissance ; que tu n’as donc pas connue directement, s’est néanmoins fortement imprimée dans ton inconscient dès l’enfance. La présence de la mort est devenue rapidement indissociable de toutes tes œuvres majeures. "Il sera toujours temps de vivre avec elle, dit ton ami Henri Barda, il ne fait pas bon la fréquenter avec une telle opiniâtreté". Mais elle était devenue ton ferment ; ta familiarité avec elle était grande, tu affirmais ne pas la craindre : "Je pense constamment à la mort, disais- tu, mais pas à la mort dans ce qu’elle a nécessairement de cessation de vie, mais à la mort dans ce qu’elle est un ferment de vie, une manière différente de se situer par rapport à l’existence, par rapport aux actes du quotidien, en quoi la mort nous dresse face à nous-mêmes et nous donne de nouvelles exigences. Je crois à la vie. Je pense que la vie et la mort sont deux étapes différentes et complémentaires d’une même réalité"

Quant à ce qu’il est convenu d’appeler l’inspiration, tu disais souvent que tu étais convaincu d’être le médiateur en quelque sorte d’une instance supérieure dont il fallait être à l’écoute ; être réceptif. Des Chants de l’âme, par exemple, tu disais que lorsque tu les composais, ils te tombaient littéralement dessus :

"Cette urgence de l’œuvre en train de naître est un mystère. Elle se situe bien au- delà des mécanismes de la logique. On ne peut la comprendre. On ne peut que l’accepter, ou la subir. Comment expliquer par exemple, qu’à la fois l’œuvre semble préexister à son écriture - (c’est ce que suggère la violence péremptoire avec laquelle elle peut s’emparer d’un créateur) - et qu’il faille parfois à ce dernier tant d’efforts, tant de concentration soutenue pour l’extraire de lui-même ?

Ton ami Henri Barda disait encore :"On me dit qu’Olivier est mort, mais je n’en suis pas du tout certain". Cette remarque rejoint curieusement un sentiment qui me vient souvent depuis un an ; depuis ton départ.
Dans le cas où tu me téléphonerais, ce qui déjà ne me semble pas du tout chose invraisemblable, comment est-ce que je réagirais ? Avec une grande sérénité je crois, tant tu es encore présent parmi nous…

Durant les deux dernières années de ta vie, le rythme soutenu de ton travail, et la qualité de ta musique sont impressionnants. En rétrospective, on ne peut s’empêcher de demander si tu ne pressentais pas que cette mort, que tu a courtisée avec une telle "opiniâtreté" justement, n’allait pas te réclamer prématurément. Dans le journal de bord, que tu a tenu fidèlement durant de longues années, je lis, à la date du 21 septembre 1999, le cœur serré :

"Difficile d’approcher la cinquantaine et de voir son travail si peu apprécié, hormis, naturellement, par les quelques amis qui croient en moi et me sont si précieux. Il faudra qu’un jour, quelque chose se passe. De mon vivant, si possible. J’ignore si j’aurai la patience d’attendre ma mort pour être reconnu…"


Mildred Clary

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Letter to Olivier, July 26th, 2001


Remember Olivier…it was Christmas ! My children and I were invited to Sologne to stay with dear mutual friends. They had warned us that we were to meet a "great composer". I knew nothing of you ! No wonder ! You had disappeared both from society and the world of music for a period of over twenty years. You had felt an urgent need to attain to a new level of consciousness through meditation. Your return to life ( to another life should I say) was very recent ; your identity was still that which belonged to those long years of spiritual retreat when you had become "Haridas" servant of God…

The first impression of you is still very vivid in my mind. You were standing by the fire place, a small rather plump man ( in spite of being vegetarian, you were very greedy !), head large, hair sparse, eyes intense. You were extremely polite, almost ceremoniously courteous, a soft well-modulated voice. Your greeting to us was flattering. You possessed the art of attuning yourself to each person’s dimension, giving them the impression their presence was significant to you.

Faithful to the Christmas tradition, we deposited small colorful packages at the foot of the beautifully decorated fir tree. As you had not known we would be coming, naturally you hadn’t planned anything for us, yet you gave us a present of inestimable value ! During the Christmas night, you composed three pieces in the form of portraits, as you had perceived us spontaneously on our arrival the day before. The following morning, you played us these three portraits on an old upright piano, slightly out of tune. We then discovered what an extraordinary pianist you were. "Pianist" is no doubt not the correct term, for the instrument as such became of secondary importance as you forced it, you ground it, you made it submit to your convictions, to your extraordinary inner force.
I’m afraid that more than one keyboard must have succumbed under your hands… !

As for the portraits, we recognised ourselves only partially through your perception of us. There existed a more secret dimension which we were no doubt unaware of…

During the evening, envelopped in the warm peace of this house buried in the forest, you introduced us to your magnificent "Chants de l’âme" (Songs of the Soul) admirably interpreted on a recording by yourself and the British soprano : Jennifer Smith. We then discovered yet another aspect of your talent through your choice of textes (for the most part Anglo-Saxon), which ranged from William Blake to the Metaphysical poets such as John Donne and Georges Herbert… nearly all of spiritual inspiration. We immediately understood the deep affinity you felt towards your predecessors such as Henry Purcell and Benjamin Britten. With them you had in common the taste for writings, for their deepest meaning, the prosody, the intrinsic beat. Like them, you knew how to augment what the poet René Char called "the song of words".

Otherwise, your closest musical relatives seemed mainly to be Mahler and Chostakovitch : Mahler by the absolute need for scale, for sudden ruptures, for heart- rending lyricism, for quotations (sometimes trivial), for painful introspection… You confessed that you were no longer able to listen to the Abschied from Mahler’s Song of the Earth, so intense for you was the emotion, as was Chostakovitch’s musical world of utter hopelessness. Yet, like him and like Mahler, you also expressed grating irony and a strong sense of humour.

On Christmas day, we were anxious to discover other aspects of your musical world. Each time, your voice, calm and precise, commanding attention, you explained the reason for the choice of such and such a form, you spoke of it’s different facets, of your structural approach. You were anxious we should be well-informed listeners. You were convinced of what you had to offer, yet worried lest we should not grasp the emotional implications.

Subsequently there were many such auditions. We never emerged unscathed…How could one remain serene when confronted with the naked soul ?
We met many times, had innumerable conversations, but it is from your music that I learnt most about you, about your suffering, which was, it seems, immeasurable and, at times almost unbearable. You wrote :
"I expect those who love me for what I am, to love my music for the sole fact that it is mine and therefore the expression of that which is most profoundly personal within me".

You invited us to penetrate into the innermost depths of your being, you who were otherwise so withdrawn… This apparently calm façade masked an uncommonly violent inner volcano ! To express it, you did not hesitate to defy all prohibitions, to employ all combinations of language, to mix idioms, to establish parallels and contradictions, to ignore the diktats of fashion ("I could not write any other music but my own") you said. And (as your childhood friend Philippe Hersant has said), to take developments to their absolute limits. "I want to bring the listener to that kind of intoxication which takes hold of me at the moment of creation, where the most apparently radically divergent situations, periods and places are combined and overlap to finish by fusing together in an instant projected into eternity, that is to say not one specific instant lasting for ever, but a global vision beyond time and beyond space".

You were not a French composer in the usual sense, that is caracterised by elegance, conciseness, refinement. That world was relatively foreign to you, Claude Debussy’s for example. You admitted freely : "I have never felt French either socially or culturally". Joking, you said that your heart could be found some place between the Scottish Highlands and the Rhine valley ! No doubt also, somewhere in Galicia (Central Europe)and it’s changing frontiers, there where your family roots could be found… You did not experience the "Shoah", of which both your parents were survivors, you were born shortly after, yet this event became deeply embedded in your childhood consciousness. The presence of death became rapidly indissociable from all your major works. "There will always be time to live with it" says your friend the pianist Henri Barda,"it is not good to frequent it with such persistence". But death became your ferment, your familiarity with it was great and you professed to not fear it : "I think constantly about death - not about death as of necessity a cessation of life, but rather about death as a ferment of life, a different way of situating oneself in relation to existence, in relation to one’s everyday actions, where death sets us afore ourselves and makes new demands on us.. I believe in life. I think that life and death are two different and complementary phases of one and the same reality".

As for what is commonly called "inspiration", you often said that you were convinced that you were the mediator of some superior authority to which you should listen, be receptive. When you were composing your "Chants de l’âme" for instance, you said that they literally fell upon you :

"The sense of urgency of the birth of a work is a mystery. It’s place is well beyond any mechanism of logic. One cannot understand it. One can only accept it or endure it.. For example, how can it be explained, that the work seems to pre-exist it’s actual composition - (that is what the the peremptory violence with which it takes hold of the creator suggests) - and yet such an effort is sometimes required, so much sustained concentration, to extract it from himself ?"

During an interview that I had with Henri Barda, he said : "They tell me that Olivier is dead, but I am not at all sure about this." Curiously, his remark coincides with a feeling that has come to me frequently during the last year, since you left us.
Should you phone me (something which, oddly enough, does not at all seem improbable), how would I react ? With great serenity I believe, you are still so present amongst us.

During the last two years of your life, your incessant activity and the quality of the music you produced are impressive. One cannot help but wonder if you did not have a premonition that this death that you courted in fact with such "obstinacy", was not going to claim you prematurely. In the diary you kept faithfully for many years, at the date September 21, 1999, with emotion I read :

"It is difficult to approach one’s 50th birthday and to see one’s work so little appreciated, apart naturally the few friends who believe in me and are so precious to me. One day, something must happen. During my lifetime if possible. I do not know whether I will have the patience to wait until my death to be recognised…"


(Mildred Clary)


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