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Moussa Ag Keyna, par Francesca Y. Caroutch

22 avril 2011

par Anne Mounic

Moussa Ag Keyna , Parcours d’un combattant, avec Maguy Vautier. Coaraze : Editions Sahira, Coaraze. 2010.
Toumast, entre guitare et kalachnikof. Film de Dominique Margot (2010)

Les migrations, beaucoup plus énormes que les anciennes invasions
Arthur Rimbaud (Génie, Les Illuminations)
Les Touaregs furent chassés du Maghreb par les invasions arabes, à partir du 7° siècle. Venus de l’Est, ils seraient originaires, d’après les Anciens, de la Géorgie, voire de l’Inde, à l’époque où le Sahara était verdoyant et fertile, jusqu’au premier millénaire avant notre ère. On sait que l’immense territoire occupé par les nomades s’étend du Sahara central - sud libyen et sud algérien – au nord du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Depuis des temps très reculés, leurs caravanes sillonnaient librement le désert, de la Méditerranée jusqu’à la boucle du fleuve Niger. Mais au début des années 1960, en créant d’artificielles frontières, la décolonisation priva d’indépendance les Seigneurs des dunes, bardés de talismans, sous la Croix du Sud. Chassés de leurs campements vers les villes, par la famine, parqués comme des bêtes dans des camps, au Mali par exemple, qui ne tenait pas ses promesses, ils finirent par se se révolter. En 1990, le front touareg lança une offensive, une parmi tant d’autres, officiellement terminée au Niger en 1995.
Obligé de choisir une nation, le Touareg Moussa Ag Keyna possède un passeport Nigérien, car son campement se situe au carrefour du Niger, du Mali et de l’Algérie. Il ne se sent pas Nigérien, mais natif de son ancestrale terre saharienne, arbitrairement dépecée. Né en 1972, ce nomade découvrit à l’âge de quinze ans la guitare, en même temps que les armes, en Libye. Là, sa formation militaire dura deux ans et demi. En 1993, ce rebelle fut gravement blessé dans le désert, près de son compagnon qui fut tué sur le coup. Il faillit être amputé d’une jambe. Ce sont des Français qui le recueillirent et soignèrent – si bien qu’on le surnomme « Le miraculé ».
Oui, c’est vrai les amis m’appellent « le miraculé ».
Depuis 1993, je devrais être mort quand le sable du désert absorbait mon sang,
quelque part – entre le Niger et l’Algérie.
Aujourd’hui je suis moi-même très étonné de vivre.
Pendant des jours et des jours, blessé, sans soins je flottais entre deux mondes…
Ma mémoire s’était dissoute et déjà je croyais atteindre une autre rive.
Pourquoi ne suis-je pas mort ?
Peut-être Dieu garde-t-il pour nous un destin connu de Lui seul ?
Peut-être doit-on attendre l’heure qu’il aura choisie ?
Peut-être voulait-il me confier une mission ?
Peut-être suis-je en train de la réaliser ?
Peut-être comprendrez-vous pourquoi
pour les nomades vitale est leur Liberté ?

Son oncle, un des chefs de la rébellion touareg, fut assassiné, ainsi que des cousins. Moussa luttait surtout pour que le peuple touareg conserve son identité. Puis il mesura l’ampleur des exactions et des injustices du gouvernement en place, visant les siens. Il refusa alors d’aller combattre au Liban contre Israël, et il troqua sa kalachnikov contre une guitare : son blason de dignité, son arme de vie, son génie protecteur, son autre lui-même, comme il le dit si justement. En 1990, il créa le groupe Toumast, qui comporte six musiciens, y compris la belle Aminatou Goumar. Il est dédié à la liberté et à la paix dans le monde. Le 3 février 2011, le public de théâtre de l’Alhambra était en transe, comme lors du festival des Vieilles Charrues, en Bretagne, à New York et dans tous les lieux du monde où se produit ce troubadour des temps modernes. Il fait irrésistiblement penser à ceux du Moyen Âge, Occitans ou Arabo-Andalous - dont les tournées triomphales, de Poitiers à la Sicile, étaient comparables à celles des stars du rock contemporain. Les chants, dont Moussa compose musique et paroles, sont de pure inspiration touareg, comme dans un campement. Grâce à Aminatou, ils sont ponctués par ces célèbres cris, déchirants appels venus des entrailles, qui semblent émaner des grands lointains et de la nuit des temps. Mais les chants de cet insoumis comportent une dimension révolutionnaire, puisqu’il utilise une guitare électrique. Il attire ainsi un public international, mais avec une noblesse qui force le respect et l’admiration. Il lui arrive aussi d’intégrer à son groupe une cornemuse et une bombarde, car il est attiré par le monde celtique. Il a inventé le style « transe rock touareg ». Avec lui, c’est le soleil qui pénètre généreusement dans les cœurs et les espaces. Ses gestes très sobres, sur la scène, mettent en valeur son habit et son turban traditionnels. Ces mouvements, fréquents, forment par eux-mêmes un langage : il renverse le corps en arrière, comme pour un défi ou bien il secoue la tête en signe de révolte ou de dénégation.
Toumast, parcours d’un combattant, qui est le récit de sa vie, fut coécrit avec Maguy Vautier, qui a publié de nombreux livres sur la culture touareg, comme Paroles de Touaregs, aux éditions Albin Michel, en 1997. Ce livre, qui comporte une dimension poétique, se dévore comme un roman policier. Il nous fait voyager entre les extrêmes : les terribles embuscades, les mille et une soifs, le sang bu par les sables, la nostalgie des très anciennes oasis mais aussi la splendeur des paysages, l’allégresse générée par la découverte d’un point d’eau, après des centaines de kilomètres d’errance et l’ivresse de parcourir les immensités vertigineusement vides. Mais le désert se dessèche et de plus en plus de nomades affamés, assoiffés, se sédentarisent, tandis que les mines d’uranium à ciel ouvert sont pillées par des prédateurs de plusieurs pays, de la Chine aux Etats Unis, en toute impunité. Pendant ce temps, les pâturages sont confisqués, et la radioactivité se propage. Le sort des Touaregs exterminés rappelle celui des nomades tibétains, des Kurdes, et, plus tôt, celui des Indiens d’Amérique. Mais un vent de liberté tente actuellement de balayer les dictatures, dans les pays arabes. En même temps que le récit Toumast sort un émouvant film suisse de Dominique Margot, Toumast, Entre guitare et kalachnikov. Il est distribué par un courageux producteur indépendant, Camille Jouhair (Hévadis). Centré autour de Moussa Ag Keyna, il retrace une partie de l’histoire tumultueuse des Touaregs. Un second CD, Toumast Amachal (Green United Music, 2009), a succédé à Toumast Ishumar (Le village vert, 2006). Le terme TOUMAST signifie IDENTITE. Un des poèmes de Moussa, parmi tant d’autres, l’illustre avec une économie de moyens digne de l’austérité grandiose de la vie de ses ancêtres.

Le faucon

Oh, si j’étais un faucon
Je pourrais m’envoler
Pour passer mes journées
Dans le désert
Je pourrais rendre visite
A nos vieux
Aux campements qui sont si loin.
Au matin j’attraperais l’écuelle en bois
Pour aller traire les chamelles
Et le soir je m’en irais rejoindre
Les terres
Où se trouvent les jolies filles
Les belles gazelles.

La langue Touareg, le tamazight possède sa propre écriture, le tifinagh. C’est l’une des plus anciennes du monde. Comme l’écrivait Dassine, poétesse surnommée La sultane du désert, ou La sultane de l’Amour, et que célébra Charles de Foucault :

Notre écriture à nous,
est une écriture de nomades
parce qu’elle est tout en bâtons
qui sont les jambes de tous les troupeaux.
Jambes d’hommes, jambes de méhara,
de zébus, de gazelles,
tout ce qui parcourt le désert.
Et puis les croix disent si tu vas à droite ou à gauche.
Et les points, tu vois, il y a beaucoup de points.
Ce sont les étoiles pour nous conduire la nuit,
parce que nous, les Sahariens,
nous ne connaissons que la route,
la route qui a pour guide, tour à tour
le soleil et puis les étoiles.
Et nous partons de notre cœur,
et nous tournons autour de lui
en cercles de plus en plus grands,
pour enlacer les autres cœurs
dans un cercle de vie, comme l’horizon
autour de ton troupeau et de toi-même.


La poésie de Moussa est plus simple, plus immédiate que celle du Touareg Hawad, poète soufi de l’Aïr, aux accents âpres et sauvages. Ce n’est pas une poésie d’embuscade, à feu et à sang, mais de proximité.
Moussa Ag Keyna et sa compagne Aminatou Goumar sont un exemple de courage et d’innovation. Avec leur énergie et leur joie communicatives, ils apportent un sang neuf à notre pauvre « sous-France ». Derrière les sonorités rock de leur groupe, clamant la soif de liberté, demeurent vivants la magie et les arcanes de leur peuple opprimé.
Francesca Y. Caroutch


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