Temporel.fr

Accueil > à l’oeuvre > Morceaux choisis : le corbeau

Morceaux choisis : le corbeau

29 avril 2012


France Burghelle Rey | Celia Merlin | Gilles de Obaldia | Shizue Ogawa

France Burghelle Rey

A l’arrière-plan du tableau
- mon passé s’y délite -
tu es l’imposteur
celui dont l’écorce cache l’aubier

Mes lèvres suturées
cherchent leurs mots
elles ont soif d’une sève

Je veux retrouver
ton épaule pour gémir

et dois comme le corbeau
sans demander avis
accaparer le jour

***

My Crows


Celia Merlin

My crows take baths in their bowl
on our terrace-
dunking and splashing,
puffing in and out their
black-grey chests.

They call out for bread into wide open skies and my
spoiled cocker spaniel patrols grudgingly
back and forth,
as they then walk the terrace railing,
above him.

Because of me,
he is forced to submit,
betray better judgment,
as he waits for
a nod or a whistle
sent his way
to allow his attack.

People tell me my crows will be mean.
They will chase my children and
poke at their eyes.
They’ll remember my faults,
and will live forever.
Footnotes from Hitchcock appear in
their warnings.

But my crows take baths in their bowl
on our terrace.
They puff and they splash and
I can’t tell who’s who as they come
to my window
to call me
to come out
to spend time
with them
in the course
of their day.

I believe
they’re my friends.

Mes corbeaux

Celia Merlin

Mes corbeaux se baignent dans leur bol
sur notre balcon
ils s’immergent et s’aspergent
gonflant leur poitrine noir cendré.

À travers les vastes cieux
à grands cris ils réclament du pain
et mon épagneul gâté va et vient
patrouillant à contrecœur
pendant qu’ils le narguent de la balustrade.

À cause de moi
il est obligé d’obéir
de trahir son instinct
alors qu’un hochement du menton ou un sifflement
suffiraient pour déclencher l’assaut.

Les gens me disent que mes corbeaux seront méchants
qu’ils tourmenteront mes enfants
et leur crèveront les yeux.
Qu’ils se souviendront de mes fautes
et seront immortels.
Ces semonces d’oiseaux de mauvais augure
connotent les pensées d’Hitchcock.

Mais mes corbeaux se baignent dans leur bol
sur notre balcon
ils s’immergent et s’aspergent
et je ne peux les différencier
lorsqu’ils s’approchent de ma fenêtre
qu’ils me demandent
de sortir
de passer
du temps
avec eux
durant leur journée.

Je crois
que nous sommes amis.

Traduction française : Sabine Huynh.


***

Les pas du corbeau


Gilles de Obaldia

Depuis combien d’années te tiens-tu là devant nous corbeau, dans ton ensemble noir avec ta pipe et tes bas nuages ?

Tu veux dire quelque chose depuis longtemps, et… et quoi ? En attendant la fin des récréations, tu marches, ébouriffé, sur le parquet que tu parcours de long en large, le regard oblique, avec ta canne en châtaignier. Dans ta pipe, il y a tant de paquebots en partance. Tu traces à la craie des cercles de couleurs autour des mots et des êtres et comme toujours tu montres l’envers de chacun et de chaque chose, son intérieur ou son extérieur, tu retournes les questions, tu dissèques le plein et tu rabotes le creux. Tu exècres tout ce qui est rond, tu fuis le rond, si tu pouvais trancher le rond une bonne fois pour toutes, ce serait une grande victoire.

Ta géométrie de l’instant s’accompagne de dérives, de ruines et de brumes fantomatiques, de forêts grinçantes et d’un manque cruel. Tu es souvent là où il ne faut pas être, ce sens du cheveu sur la soupe ajoute à tes charmes. Tu parcours ta solitude de fond en comble sans lassitude et l’un de tes jeux favoris est t’enfoncer au cœur des cités grouillantes pour disparaître sous un ciel de plomb.

Tu creuses toujours le même petit trou dans le soleil pour ajuster ton théâtre d’ombres, corbeau, chaque ombre vit et parle et mène sa vie d’ombre sous l’ombrelle de l’incurable. Tu vis dans le théâtre avec ta démarche claudicante, tes apparences sont toutes ébréchées, le grand chef indien qui t’accompagne et que l’on n’entend jamais, sculpte les nuages et change les jours, et ton sourire rasant touche le spectateur habitué à regarder autre chose. Tu es cette autre chose, corbeau, une autre chose que l’on néglige volontiers, que l’on repousse même sans hésiter, mais le charbon ardent qui t’anime et te réchauffe, tu le connais bien, tu l’as vu battre sur les quais des grands ports marchands, tu l’as vu s’activer sur les champs de bataille, dans les grandes métropoles crasseuses, le charbon, ton ventre, qui crie toujours et qui te tord, d’où ce grand écart qui t’habite, d’où cette voix éraillée pleine de ronces et de rustines. Ta langue de roche aiguise les couteaux de multiples terrains vagues où surgissent les roulottes, les gens du voyage et les trois notes nostalgiques de l’accordéon.

Tu es cette autre chose qu’on ne songe jamais à regarder c’est pourquoi le noir s’est installé où tu te tiens précisément. Et toutes les couleurs sont allées à l’autre bout de toi, mais il est bien probable corbeau que tu changes un jour de couleur vu le domaine et l’étendue de l’arc-en-ciel. Mais la lumière ne pense pas comme ça, en noir ou en blanc, elle ne te sépare nullement du reste, elle n’a pas de pensées réductrices, d’ailleurs la lumière pense-t-elle seulement, corbeau ? Non, elle est, c’est tout. Je crois qu’il y a bien longtemps, nous étions nus aux portes de la création et que sur chaque branche nous avons gravé les signes de notre ignorance espérant quelque miracle en retour, interrogeant les arbres, les pierres, les murs, les encyclopédies, les bûchers et les prophéties.

Il y a une singulière beauté dans tes yeux ronds et noirs, beauté funèbre, tranchante comme une lame. L’épouvantail planté depuis des siècles au beau milieu du champ se tient corbeau dans l’angle mort de ta vision, il te tracasse et il t’intriguera toujours avec ses couleurs trop vives et son fracas naturel ; en somme il est ton moelleux cauchemar, ton obsession majeure, nous ne lui parlerons pas, nous te parlerons. Corbeau, tu es joueur et tu es là où tu te trouves, quelle que soit l’amertume, quelle que soit la douleur, tu te trouves exactement où tu es ! Tu mises souvent sur les quatre cavaliers de l’apocalypse pour puiser ton éclat dans de plus grandes noirceurs et tu ries le plus souvent possible de la flèche qui te transperce.

Corbeau, cette fois-ci, il ne s’agit ni d’une cathédrale, ni d’un chapeau à orner, ni d’une volée de plombs à fuir, mais de la main tremblante de l’artiste qui allume ta mèche au cœur de l’hiver. Un grillon champêtre perché sur mon épaule a chanté cette nuit tes louanges…


***

Oiseaux sur la Liffey

et autres poèmes

Shizue Ogawa

Traduction de Michèle Duclos

Le long de la Liffey grandissent des roseaux
qui se reflètent dans l’eau
et poussent à deux fois leur hauteur.
Des saules pleureurs frôlaient les ridules,
forêt impénétrable.

Un corbeau s’était blessé
en amont de la rivière.
Il traînait la patte.
La patte droite douloureuse
la patte gauche fatiguée.

Un canard portait sur son dos un sac
de chèvrefeuille aux baies bleues.
Je dois les donner au malheureux corbeau.
Allons, allons
à la Liffey.

Le canard posa le sac sur les roseaux,
pour aider le corbeau à étaler son aile.
Ces baies sont pour toi, pour toi.
Le corbeau d’abord plongea dans l’eau sa patte blessée.
Donne, donne-moi le chèvrefeuille aux baies bleues.

Note de l’auteur : La Liffey (« Life » signifie « vie » en irlandais) est le fleuve qui traverse Dublin.

Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes aux couleurs de l’arc en ciel

Le corbeau rêvait d’avoir des ailes aux couleurs de l’arc en ciel.
« Quand je suis absent d’une assemblée,
mes ailes de jais me trahissent.
Mon bec est source de haine
même si je ne dis rien de méchant.
J’envie les moineaux. »

Le corbeau aurait voulu avoir une voix douce.
« Avec ma voix
aucun espoir de gagner un concours de chant.
J’aimerais chanter
mes joies et mes tristesses.
J’envie le milan. »

Un héron dit :
« Je n’aime pas qu’on me prenne pour une grue.
Toi, tous savent que tu es un corbeau. »
Tous les présents s’esclaffèrent.
Le corbeau rentra son cou sous ses ailes,
arrangea ses plumes, et cacha ses larmes.

Baies de pyracantha

Regardez !
Un corbeau qui mange des baies de pyracantha.
Voyez-vous comme elles roulent le long de sa langue ?
Voici qu’un oiseau blanc s’approche des baies.
Le corbeau se retourne, se demandant qui vient.
Il n’aime pas les oiseaux blancs.
Les plumes de sa gorge se gonflent de colère.
Aussi l’oiseau blanc s’envole-t-il.
Est-ce que ses yeux ne se moquaient pas du corbeau alors qu’il s’éloignait ?

Voyez comment le pyracantha
étend ses branches vers le corbeau.
L’automne est là.
La fumée qui s’élève de la montagne est portée par la brise du soir
et poussée vers la teinturerie.
Oh, regardez ! Voici une maison avec de l’herbe qui pousse dans les corniches.
Les tambours de la Fête racontent une bonne récolte.
L’air endormi dans un hangar
s’éveille surpris par le bruit.

Voici une femme qui cueille des baies rouges de pyracantha
et dit en les respirant : « Ces baies sont dures. »
Elle pleure dans la lumière automnale
près d’une maison de tuiles blanches.
Un homme se déplace sur le côté en la regardant.
« Je vais vous emmener en voyage », dit-il.
Le corbeau qui a mangé les baies rouges écoute ses paroles.
Le soleil se couche dans les champs à l’ouest, n’est-ce-pas ?
Vous voyez ? Cette année le pyracantha a porté beaucoup de fruits.

La Corneille

Une corneille
entre droit dans ma bouche depuis le ciel
et tape du bec contre mon cœur.
Mes muscles saignent.
Mes poumons se remplissent d’écume.

Dans l’obscurité l’oiseau mouillé garde ses yeux ouverts.
Battant des bras
et m’agitant dans l’air, je croasse.
Le son est monosyllabique, sec.
Une question se répète.

Le Corbeau

« Tu m’empêches de voler en frappant mes ailes. »
Le corbeau me dévisageait d’un air mauvais
comme si se petits étaient attaqués.
« Ne me frappe pas ! »
Il se couvrit la tête d’une aile
et avec l’autre tenta de se traîner.
« Mes pattes sont attachées. »
« Peu m’importe. Envole-toi ! »
Je brandis une barre de métal au-dessus de lui.
Le corbeau indomptable
toucha le sol d’une oreille et ouvrit le bec.
Des plumes tombèrent.
Il racla le gravier en essayant de bouger.
Je ne vis que
deux lignes rouges.
L’envie de le battre ne me quittait pas.


Concerto pour violon

Traduit par Jacqueline Starer

C’était un corbeau,
un prêcheur raisonnant,
un anneau brillant,
un lourd pressentiment.
Alors que les sons naissaient du ventre de l’interprète,
ils prenaient leur essor pour un autre monde –
un monde éloigné dépourvu de ponts.
Bien que distants les uns des autres, ils se tenaient face à face,
conduits par une claire et abstraite impulsion.

Les yeux du corbeau
fixent leur proie.
Moment de pause.
Puis il coupe en diagonale à travers le vide
et s’envole au loin dans le domaine de l’amertume.

Je fus frappée
par le sentiment familier de vouloir détruire quelque chose de beau.
Pour rendre à son vol
le corbeau mis sous terre, un magicien
lance en l’air des anneaux brillants de son
et les reliant les uns aux autres
envoie l’oiseau droit vers les cieux
pour qu’il renaisse en noir phénix.

Son bec à la brusque courbure
s’occupe soigneusement de ses plumes.
Ses yeux et ses oreilles continuent de mettre en garde
tout en mesurant la distance qui le sépare des gens juste à côté.



Lettre envoyée par la poète, Shizue Ogawa, à sa traductrice Michèle Duclos, en réponse à ses questions.

Michèle Duclos : Deux des six poèmes qui ont pour sujet un corbeau — « Oiseaux sur la Liffey »¹ et « Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes couleur de l’arc en ciel »² — ont été écrits en Irlande lors d’une de vos invitations annuelles au Festival de Poésie Gerald Manley Hopkins. Vos poèmes présentent une image sympathique de l’oiseau, tantôt blessé, tantôt gentiment ridicule – on a un peu l’impression de fables. Avez-vous été influencée par des récits ou des mythes celtes ?

Shizue Ogawa : Merci, chère Michèle, pour votre lettre. C’est toujours une aventure enrichissante pour moi de partir sur le chemin de la réflexion sur mes poèmes, à partir de vos questions.
Je dois dire que « Oiseaux sur la Liffey » et « Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes couleur de l’arc en ciel » n’ont pas été écrits au même moment. « Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes couleur de l’arc en ciel » a été écrit à la même période que « Le Corbeau », du recueil Les sons — Une Âme qui joue (III), et donne à voir tendresse et cruauté vis-à-vis du corbeau.
« Oiseaux sur la Liffey », lui, a été écrit en Irlande. J’ai bien eu l’occasion de découvrir l’art celtique lors de mon voyage en Irlande, mais je n’ai pas l’impression de l’avoir écrit sous l’influence des mythes celtes. En contemplant la rivière Liffey en Irlande, cette rivière qui est calme, paisible, je me suis mise à penser au Nil, à Moïse dans une barque de roseau. « Lorsque Moïse bébé a été emporté dans une barque de roseaux, sans doute le Nil devait-il être aussi calme que cette rivière. » ai-je pensé. La douceur qui transparaît dans les lignes du poème « Oiseaux sur la Liffey », tout autant que la couleur bleue des « chèvrefeuilles aux baies bleues » dont je parle m’évoquent l’idée du salut dans le christianisme. Le Festival de Poésie Gerald Manley Hopkins a lieu en Irlande, à l’université de New Bridge, dans la ville du même nom. La Liffey coule juste en face de l’église qui est construite dans le campus. J’ai commencé à écrire « Oiseaux sur la Liffey » sous l’influence de la douceur de la rivière et de l’église, et de la gentillesse des participants que j’ai rencontrés là-bas.

M.D. Vous avez écrit plusieurs poèmes ayant le corbeau pour sujet. Vous m’avez appris que les corbeaux étaient souvent mentionnés dans le bouddhisme, particulièrement dans le bouddhisme tibétain, avec le Dharmapala. Seraient-ce les traditions bouddhistes qui vous auraient influencée dans le choix du sujet ?

S.O. Je n’ai pas votre connaissance du bouddhisme tibétain. Je pense que le Ramaïsme n’est pas une religion courante au Japon. Je vois par contre, oui, plus de rapport avec le Bouddhisme, qui influence nos mœurs et nos coutumes, sans que nous ne nous en rendions compte. J’ai reçu des reproches de la part d’un professeur de philosophie, Josaburo Ogino, à propos de mes poèmes sur le corbeau : sous l’influence des traditions, les Japonais pensent que depuis l’ancien temps les oiseaux sont des messagers des dieux. Nous ne pouvons écrire du mal sur eux. Mais mes poèmes ne comportent pas cette signification du corbeau messager des dieux. Ils mettent en scène des corbeaux dans le ton simple de notre vie quotidienne.

M.D. Et pourquoi justement le corbeau ? Pourquoi cet oiseau-là, quelle importance a-t-il pour vous, quelle place occupe-t-il dans votre imaginaire ?

S.O. Dans mon enfance, je chantais beaucoup Les sept enfants du corbeau, une chanson japonaise pour les enfants. Je vous en cite les paroles :

Les sept enfants du corbeau

Le corbeau, pourquoi croasse-t-il ?
Parce que dans la montagne
maman corbeau a sept adorables enfants
« Alors mes petits anges, mes petits anges »
elle croasse, c’est ça ?
- Oui, c’est ça : « Mes petits anges,
mes petits anges » croasse-t-elle.
Viens voir son nid, là-haut,
dans son foyer de la montagne,
ses enfants sages avec leurs yeux tous ronds.

Ujo Noguchi, poète japonais.

S.O. Je chantais sans jamais avoir vu de corbeau, et ce que j’imaginais alors de cet oiseau à partir de cette chanson si tendre était un oiseau doux, gentil. Lorsque j’ai découvert ce qu’est réellement un corbeau, son apparence hostile m’a figé le sang.
À partir de ce moment-là, j’ai été obsédée par les corbeaux, par leur plumage noir de jade une des espèces de corbeaux répandus au Japon, au plumage entièrement noir. Je les observais souventje crois, entre douze et seize ans. Il me semblait qu’avec leur ouïe très développée, ils m’entendaient de loin et avaient une vue plus perçante que les autres oiseaux des champs. Dans le regard du corbeau transparaissait son intelligence, grâce à laquelle il démasquait qui j’étais. Je me suis alors demandée : « Les corbeau auraient-il choisi cette couleur de plumage s’ils avaient pu ? » « Et s’ils pouvaient choisir, quelle couleur, quelle apparence aimeraient-ils ? » À cette époque, je m’intéressais aussi à la musique et au ballet, notamment au Lac des Cygnes de Piotr Ilitch Tchaïkovski. Je me posais la même question qu’à propos des corbeaux en regardant le plumage si blanc, si noble des costumes des ballerines : « Les cygnes auraient-ils choisi cette couleur de plumage s’ils avaient pu ? » « Leur apparence leur plaît-elle ? » Je comparais corbeaux et cygnes. Par association d’idées, les cygnes m’ont amenée à penser aux corbeaux. Dans le poème « Baies de pyracantha », de Les flammes — Une Âme qui joue (II), vous pouvez lire ce passage :

Un corbeau en train de manger des baies de pyracantha.
Voyez-vous comme elles roulent le long de sa langue ?
Voici qu’un oiseau blanc s’approche des baies.
Le corbeau se retourne, se demandant qui vient.
Il n’aime pas les oiseaux blancs.

À première vue, ce poème évoque l’amour entre hommes et femmes, mais il touche aussi à l’inéluctable destin de toutes les créatures vivantes, en plus de l’amour et de la haine. J’ai écrit également « Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes couleur de l’arc en ciel » en raison de cette obstination à comparer corbeaux et oiseaux au plumage blanc.

M.D. De trois autres poèmes se dégage un sentiment de cruauté : dans l’un, c’est le corbeau qui est victime (« Le corbeau »), dans l’autre, c’est l’auteur (« La corneille »). Dans ce dernier cas, avec la transformation du narrateur en oiseau, on évoque Kafka dans La Métamorphose, où le narrateur se réveille un matin changé en cafard.
S.O.| C’est intéressant que vous parliez de Kafka. Dans La Métamorphose, le narrateur est stupéfait de se trouver un matin dans le corps d’un insecte. Dans son roman, il y a ni l’attachement ni l’intérêt de Kafka envers ce que le narrateur est devenu. C’est une trouvaille, une idée très intéressante qui part du postulat « et si j’étais… ». Dans mon cas, c’est autre chose. J’observe le corbeau depuis mon enfance. J’ai développé envers lui attachement et intérêt. Le corbeau et moi avons un destin commun. Il a été là dans ma vie, il m’a toujours inspirée. Tant que j’en suis venue à me demander : « En réalité, est-ce que je ne suis pas noire de tout mon corps, est-ce que je ne possède pas une ouïe et un regard qui me mettent en garde contre tous ? » « Ai-je, comme le corbeau, la force de vivre en solitaire, de supporter l’animosité à mon égard, qui m’écarte des autres ? » Je me suis intéressée en deux sens à la particularité du corbeau, qui est différent de tous les autres oiseaux : la solitude et la fatalité.

M.D. En français on ne fait pas vraiment de différence entre deux sortes de corbeaux, mais dans la version anglaise de vos poèmes, on peut constater que vous dédiez vous poèmes à la fois au « grand corbeau » — raven — et au corbeau — crow. Faites-vous une distinction entre les deux ?
S.O.| Ce que l’on nomme en anglais « raven » est plus grand, plus majestueux. Le poème « La Corneille », en version anglaise s’intitule « Raven ».
Dans « Oiseaux sur la Liffey », « Le corbeau rêvait d’avoir des ailes aux couleurs de l’arc-en-ciel » et « Le corbeau »qui commence par « Tu m’empêches de voler en frappant mes ailes. » —, il s’agit en anglais de « crow » : ceux-là sont plus enclins à la faiblesse et cherchent chez l’humain la gentillesse. Je les vois plus proches des humains. Ils sont différents des « raven », et induisent de ce fait un autre comportement. Face à cet oiseau, de manière incompréhensible, je suis cruelle et immorale. Dans les situations où nous savons qui est le plus faible, nous ne pouvons nous retenir de le persécuter : c’est mon cas également. Lorsque je bats le corbeau, vous pouvez considérer qu’en fait je me bats moi-même. C’est contre moi-même que je me comporte cruellement. Cet instinct animal est en moi, en nous, je le montre dans mes poèmes. Ce n’est pas pour me lamenter sur ma nature, ou pour exhiber mon côté sombre que je le fais. Mais j’écris ce que je vois en moi lorsque je ferme les yeux, et que j’écoute mon cœur, dans un face-à-face véritable. C’est bien. Je crois que par vos questions vous avez touché une vérité cachée, quelque chose que je gardais de manière inconsciente.

M.D. Avec le poème « Concerto pour le violon » on entre encore plus loin dans le fantastique et dans l’illogique car on saisit mal le lien entre l’oiseau et l’instrument de musique.

S.O. Je parlais de la particularité du corbeau, la solitude et la fatalité. Je dois vous confier que pour moi, ce n’est pas illogique de mettre en lien le corbeau et le violon qui est un instrument énigmatique, dans « Concerto pour le violon ». Mon histoire avec le violon, la façon dont je le perçois, a évolué au fil du temps. Au début c’était un instrument de rêve pour moi, je l’admirais. Ayant reçu un violon en présent, j’ai commencée à prendre des leçons. Tout ce que je désirais alors, c’était de faire en sorte que les sons que je produise avec ce violon se rapprochent de ceux de mon maître. Je travaillais la sonate pour violon d’Eccles, je voulais la jouer pour remercier la personne qui m’avait offert le violon. À ce moment-là, l’image du corbeau ne s’était pas encore immiscée dans mon esprit. C’est là que j’ai écrit « Le violon », dans L’eau — Une Âme qui joue (I)  :

Je rendrai le violon
à qui me l’a donné.
Sous le mimosa parfumé du printemps
l’archet émet son chant ultime,
la sonate pour violon d’Eccles.

« Le violon », L’eau — Une Âme qui joue (I)

Mais malgré tous mes efforts, je n’ai pas réussi à m’approcher de mon but. Et j’ai enterré ce souhait. J’ai renoncé à jouer du violon.
Dans le deuxième volume de mes poèmes, Les flammes — Une Âme qui joue (II), vous pouvez voir un changement. Je suis devenue spectatrice : je ne joue plus du violon, je l’écoute. Deux choses tout à fait différentes jouer et écouter. Dans « Concerto pour violon », le « je » spectateur est détruit par la beauté du concerto : c’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de la similitude dans la singularité du corbeau et du violon. Je le savais inconsciemment avant mais c’est là que j’en ai pris conscience.

C’était un corbeau,
un prêcheur raisonnant,
un anneau brillant,
un lourd pressentiment.
Alors que les sons naissaient du ventre de l’interprète,
ils prenaient leur essor pour un autre monde –
un monde éloigné dépourvu de ponts.
Bien que distants les uns des autres, ils se tenaient face à face,
conduits par une claire et abstraite impulsion.
[…]
Ses yeux et ses oreilles continuent de mettre en garde
tout en mesurant la distance qui le sépare des gens juste à côté.

« Concerto pour violon », Les flammes — Une Âme qui joue (II)

Tout comme le violon, qui est à l’écart des autres instruments dans l’orchestre, le corbeau garde ses distances avec des autres oiseaux, est un prêcheur raisonnant. Ils sont unis dans leur singularité face à leurs semblables.

M.D. Vous avez consacré un autre poème, « Le violon » où cette fois, sans intrusion d’un corbeau vous exprimez également de l’hostilité envers cet instrument. Pourquoi cette hostilité ? J’ai du mal à croire qu’elle vienne de votre échec à pratiquer cet instrument.

S.O. Non, vous avez raison. Les causes sont ailleurs. Le violon m’inspire de l’inquiétude et je le vois comme un instrument orgueilleux. Il a pour moi quelque chose de presque terrifiant. Mais mon appréhension du violon est évidemment liée à mon expérience de la musique, à la beauté face à laquelle la musique nous place, très souvent. Voyez-vous, lorsque j’écoute une pièce de musique, des sons si nobles, il me semble que mes pieds et mes bras se cassent, se détachent, il me semble que les perds, je suis démembrée, impuissante. Et je dois, alors, repartir à ma recherche. Avec la beauté du morceau que joue le violoniste, je meurs. Dès lors, ces quatre cordes du violon me font peur, car je sais l’expérience que cela sera. Il est l’instrument le plus petit de sa famille, mais le son qu’il produit est inversement proportionnel à sa taille, il est d’une force métallique. « Musique » en japonais se dit littéralement « plaisir du son » : ce n’est pas mon cas, cela me fait bien souvent trop mal, cela me bouleverse. Dans ce sens, on peut dire que, comme le corbeau du poème « Concerto pour violon », après une telle expérience, je pars dans le domaine de l’amertume. Voilà ce que je peux vous dire sur ce sujet. Je vous quitte en vous remerciant : cette lettre m’a permis d’approfondir de nombreux questionnements – sur le corbeau, sur mon enfance, et je vous en suis très reconnaissante.

NB « La corneille » et « Concerto pour violon » ainsi que « Le violon » ont paru en version bilingue japonais-français dans Une Âme qui joue, publié en 2010 aux éditions À bouche perdue, Collection Pangée par MIPAH (Maison Internationale de la Poésie – Arthur Haulot) (Traduction de Michèle Duclos et Jacqueline Starer) en Belgique. Les autres poèmes cités sont inédits en français. Ils ont été traduits, comme les poèmes précédemment cités, à partir d’une version anglaise élaborée par Shizue Ogawa.

Notes
1. « Oiseaux sur la Liffey », poème inédit en anglais. Publication prévue en 2013 dans le recueil de poèmes La terre — Une Âme qui joue (VI).
2. « Le Corbeau rêvait d’avoir des ailes couleur de l’arc en ciel », poème inédit en anglais.
3. Les sept enfants du corbeau : en japonais, peut aussi avoir le sens des « les enfants de sept ans », mais la traductrice a ici interprété « sept enfants ».


Rédaction : Masami Shimaoka
Traduit du japonais par Masami Shimaoka (Les sept enfants du corbeau inclus).

.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page