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Morceaux choisis

20 avril 2013

par temporel

France Burghelle Rey| Martine Callu | Jaquette Reboul

La guerre

par France Burghelle Rey

J’étais sur le départ étrange voyage qui commence par les larmes la guerre m’a laissé le souvenir de façades abattues

Cris et déchirements que je t’ai racontés ta voix m’apaise quand mes syllabes sont des débris de mots

Je n’ose plus parler

*

La foudre heureusement est tombée je me sens léger et rien ne m’empêche

De grandir comme l’arbre dont le tronc avoue l’âge

Je puise dans les plis de ma terre le sel qui me nourrit

*

Ma colère coule comme un fleuve vers l’aval sans but ni question de vengeance jamais ton soleil ne l’aveugle

Si tu penses t’y refléter tu te trompes car elle n’a pas d’égal la nuit te le fera comprendre

J’attends pour en finir la joie des rires d’enfants rien ne console mieux que le bruit de leur jour

*

Prends les armes chasse d’un dernier geste ces géants de papier

Qu’ils tremblent bougent sous le vent léger leurs mines défaites

Leurs membres sonores tu es le premier ici à découvrir le vide

*

Statue sans mains aux lèvres closes j’habite une maison vide

De moi-même je bute contre les pierres des chemins et boite

Perdu dans des passages obscurs

*

Violence violence j’expose mes totems tout ce sable dans lequel je les plante est le tapis infini

D’un lieu de prières et j’attends d’entendre les chants des orantes

Avant moi-même de mettre un genou en terre

*

J’ai abattu mes cartes elizabeths aux yeux dorés à faire frémir homère

Les noms propres leur musique m’ont ruiné et jusqu’aux larmes

J’ai oublié les images ces visages cruels et leur beauté rare

*

Comme autant de guerriers qui prennent leur repos et autant de coureurs qui portent la flamme

Tout en écrivant en vivant je chavire

Mes traces sont suspectes qui combattent la mort

*

Je veux que l’éclat du soleil fasse briller les épis et fasse brûler les corps

Le jour nomme ma joie je me sens seul à l’éprouver

Comme le roi seul à jouer ne donne à personne ses armes et ses blasons

*

J’ouvrirai une porte nouvelle pour entrer mieux en toi quitte à renier

Mon origine heureuse oui j’ai aimé ces douleurs nourrissantes

Ce chant hors de ma gorge quand on me faisait taire je veux avoir demain une parole duelle

***


Ramures

par Martine Callu

bel arbre édenté par l’hiver
tes ramures ne cachent plus les nids des corbeaux
s’en donnaient de la joie leurs croassements appels au meurtre s’envolaient le soir
à des coudées

les nids tremblent solitaires quand le vent pousse les nuages trop gris vers des fleuves qui tournent en rond à la recherche de leur source de leur estuaire
le frisquet mars crispe la sève endolorie

on pourrait se prendre pour ce chêne
ses solides et tortueuses branches accrochées au ciel

le vent le défroquerait de ses feuilles roussies par le gel
la pluie y pleurerait un cerf fuyant une hallali sans chien sans cheval sans chasseur

un cerf venu dont on ne sait quelle clairière

*

tremble arbre dans tes ramures
le frisquet mars
crispe la sève endolorie
l’hiver bestial a endormi
la voix des feuilles
le bruissement chétif des anciennes ramures
au garde à vous les coudées des troncs leurs veines leurs crevasses
la peau étoilée des chênes
leur rapacité à grandir malgré les brouillards les chasses à cour le gibier ces cœurs qui pleurent notre hallali sans chien sans cheval

passe un hérisson qui ne se retourne pas

tremble un arbre qui ne peut se retourner sur son tronc scellé

on pourrait se prendre pour ce chêne en bordure de haie
le vent s’y prendrait la pluie y pleurerait ce cerf portant la lumière du ciel
échappé dont ne sait quel espace quelle clairière


Noël de guerre

par Jaquette Reboul

Les fêtes de Noël étaient très belles dans ma famille, même pendant la guerre. Ma mère et ma tante Marthe, nées toutes deux dans les Vosges, avaient à cœur de célébrer dignement cette date, selon les traditions de leur propre enfance. Elles préparaient des friandises, fruits déguisés, truffes, caramels, ainsi que les fameux « petits sablés de Noël » ou Brindele souvent aux raisins secs, de formes aussi variées que notre mère possédait de moules, rangés dans l’armoire de la cave jusqu’aux premiers jours de décembre : croissants de lune, étoiles, cœurs, agneaux endormis, porcelets, feuilles de houx, sapins. Venait ensuite une salade composée de fruits frais et de fruits secs, assaisonnée d’une sauce mayonnaise ; enfin du vin chaud qui, dès l’après-midi, commençait à embaumer la maison. Ah, divine senteur du vin chaud alourdie des parfums d’épices ! Promesse de délices attendues, permises et savourées dès mon plus jeune âge, elle reste liée pour moi à l’allégresse, à l’harmonie familiale, à la griserie de partager la vie nocturne des grandes personnes, ces nuits secrètes où se passaient les événements les plus importants, où l’on s’initiait aux Mystères, où l’on approchait du seuil de l’au-delà. Après avoir avalé un peu de soupe, les enfants devaient aller dormir, pour pouvoir ensuite tenir le coup jusqu’à la fin de la fête. On nous réveillait pour le culte familial, l’échange des cadeaux et le réveillon. Malgré la tristesse des circonstances, la nuit de Noël 1943 n’échappa nullement à la règle. Elle s’est gravée dans ma mémoire.
Comme d’habitude, mes frères étaient allés couper un sapin dans la montagne et l’avaient décoré. Mes sœurs s’étaient mobilisées pour préparer le réveillon ; ma tante Marthe et ses enfants s’étaient joints à nous. Les deux mères s’évertuaient à se montrer gaies pour nous, mais leurs yeux se remplissaient souvent de larmes, car mon père comme mon oncle était prisonnier en Allemagne. Nous leur avions envoyé des paquets, mais ignorions s’ils les avaient reçus. Leur absence créait un arrière-fond de nostalgie et de tristesse à la fête. Tous réunis dans le salon, devant le sapin, nous chantions les cantiques à quatre voix, accompagnés au piano par ma sœur aînée.
C’était bien l’espérance que nous célébrions, l’Avant puis la venue de l’amour. La guerre prendrait fin et le monde recouvrerait la paix. Je contemplais le sapin illuminé qui éclairait le cercle des visages et faisait briller les yeux. J’étais toute attente, et pourtant la joie de Noël ne descendait pas sur moi. Une douleur diffuse se répandait dans mon corps. Je songeais à mon père qui endurait solitude, faim et froid au loin ; je regardais pensivement les quelques paquets disposés au pied de l’arbre.
Le silence se fit. Ma mère ouvrit la grosse bible de famille, reliée en cuir noir et me la tendit. Debout au milieu des autres, je commençai la lecture de l’Évangile de Luc, comme chaque année. Les paroles solennelles se déployèrent dans le silence :
En ce temps-là parut un édit de César Auguste, ordonnant un recensement de toute la terre...

Je connaissais le texte par cœur et le prononçai avec la même jubilation et le même détachement. Le sapin scintillait devant moi, ses boules de verres multicolores multipliaient les flammes des bougies. Comme il vivait ce sapin enguirlandé d’or ! Des miniatures de fantaisie pendaient aux branches, cage d’oiseaux en verre filé, étoiles, animaux de bois peint, colombe, singe, chat et même un cochon rosé sur lequel l’un de mes frères avait peint une croix gammée. Tandis que les paroles augustes s’enfonçaient dans la nuit, je me perdais dans la lumière du sapin. Debout contre le piano, je la voyais se refléter dans les miroirs qui se faisaient face et tracer des allées de lumière sans fin. Je m’émerveillais, captivée par le spectacle et insensiblement, quittai le salon et pénétrai dans une forêt de sapins illuminés. Les myriades de bougies fixées sur leurs branches faisaient scintiller la neige. J’avançais lentement, foulant avec respect cette blancheur glacée. Des étoiles tombaient à mes pieds. Une rumeur emplissait la forêt, musique lointaine. La paix que j’en tirais était si vaste que j’aurais voulu qu’elle dure sans fin.
Je marchai dans cet enchantement de lumière jusqu’à une église de campagne illuminée. Des hymnes accompagnés par un orgue s’en échappaient. Je m’approchai et pénétrai dans le cimetière qui longeait le bâtiment. Sur les tombes enneigées, on avait disposé des rameaux de sapins plantés de bougies allumées. Le cimetière rayonnait d’une douce clarté, au ras du sol.
Près d’une tombe, je vis un petit cercueil ouvert. Sur des coussins de soie blanche était assis un enfant vêtu d’une chemise. Il portait sur la tête une couronne de bougies et tenait d’une main une boule d’or, de l’autre un couteau de boucher. Ses yeux candides me regardaient fixement. Son visage avait une expression si pure, si inhumaine qu’elle me fit frissonner. Cette vision étrange m’angoissa. J’examinai le couteau et découvris avec horreur qu’il était trempé de sang. Ma terreur devint telle que je dus fermer les yeux. Lorsque je les rouvris, je me retrouvai dans le salon, au milieu de ma famille.
La fête touchait à sa fin. Les bougies consumées, on avait rallumé le lustre électrique. Des papiers jonchaient le tapis. Désordre et bruit m’entouraient. Ma mère se tenait devant moi. Elle me demanda avec tendresse :
- Tu ne regardes pas tes cadeaux, ma petite fille ? Je crois que tu as trop sommeil. Si tu préfères, je vais t’aider à te coucher et tu ouvriras tes paquets demain.
Je me sentais si triste ! Je me baissai et, par discrétion, cachai mes larmes. La vision de l’enfant meurtrier persistait et m’emplissait de dégoût. Mais je gardai farouchement le secret et nul ne sut combien Noël 1943 fut sombre pour moi.
L’hiver se déroula, morne et glacial. Nous n’avions plus de nouvelle de personne. Les restrictions ne cessaient d’augmenter. Les mois passaient. Puis mon oncle parvint à s’évader et rentra. Dès son retour, il vint voir notre mère. Avec tous les ménagements possibles, il lui annonça que notre père, lui, ne reviendrait pas. Les nazis l’avaient fusillé, la nuit de Noël.


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