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Morceaux choisis

26 septembre 2010

par temporel

France Burghelle Rey | Maéva Dahan | Jacquette Reboul | Noga Trévès | Laurence Werner David


Pour des siècles de mots
ma bouche
est ronde de l’aleph

pour des siècles de mots
un seconde de silence
est aveu

Tout coule
sous le berceau
des feuilles de l’arbre mort indifférent
à ma vieillesse qui vient qui se souvient
des promesses pierres serties
d’un bonheur or indigo

Un nouveau Mozart
et c’est l’oubli des ruines !




Plus une seule heure pour dire
silence obligé
par la douleur
plus forte que celle des autres
morts une seule fois

quand ma fatigue à renaître
me laisse une vie sans souffle
d’aleph en aleph

bouche bée encore
devant cette beauté de toute chose
qui pourra faire rougir de pleurer

France Burghelle Rey

*


Mon cœur était fait de roses et de brume

De roses et de brume nouées était mon cœur,
Tanière fleurissante d’étranges incidences
Et de chimères et de fées, stellaires sœurs,
Il fut immuable à travers l’Enfance.

De roses et de brume était mon cœur quand
Un jour gris sur ces terres ta bourrasque souffla
Incendiant, embrasant, luisant feu dansant
Né des yeux de caresses qui ne pleurent pas.

Mon coeur de rose, de brume et de rosée
Une sombre valse en ce nouveau monde dansa
Où fuir, me cacher de toi devint insensé
Sol pourtant fleuri de tendresses, qu’on tua.

A leur fin ton amour indécis vouait
Nos tristes liens. Calme, ta bourrasque je domptai.

My Heart Was Made of Roses and Mist

My heart was made of roses and mist entwined,
Flowery den where blossomed mysteries wild,
Devoted to chimeras and Faerie’s starry kind,
It remained motionless through the years of a child.

My heart was made of roses and mist but one
Cloudy day, your wind blew over this alien land,
Setting alight, igniting fire that shone
In caressing eyes that would not the mere tear stand.

My heart was made of roses and mist and dew,
And danced an eerie ballet in this valley new where
I could no longer hide and run no more from you,
Corrupted, still blossoming ground of things to share.

You loved me, loved me not, binding our twisted
Ties to failure. I do not care, for your wind I mastered.


La lettre

Lettre oubliée posée sur l’étagère
Sous une épaisse couche de poussière neigeuse,
son papier s’effrite en une rouille poudreuse
Reflet abandonné de ma misère,

Ici déposée, perdue, presque enfuie,
Un corps d’abeille sec pour sceau du présage
De tous mes écrits dont les accents sages
Dorment, sombres échos de temps évanouis.

Cette lettre oubliée sur l’étagère,
Ne t’arrache aucune parole pour moi.

The Letter

A forgotten letter lies on the shelf,
Under a thick and snowy layer of dust.
The paper’s all brittle, the paper’s all rust,
Untouched, decaying, as an image of myself.

There it lies still, being lost, almost gone.
A dried dead bee as an ominous seal
Of everything I wrote and that sounded real,
Resting, shaded belongings of times not to come.

A forgotten letter lies on the shelf
And you said nothing to me, not even a word.

Maéva Dahan

*

***

Poséidon


Nous aimions tant la Grèce, ma femme et moi, qu’aux premiers jours de ma retraite, nous décidâmes d’aller passer quelque temps dans une île des Cyclades. Nous logions chez une veuve, dans une maisonnette enfouie sous la vigne et les figuiers. Nous prenions nos repas au restaurant. J’aimais la lumière grecque, la culture grecque, la cuisine grecque, la mer Égée. Elles m’avaient accompagné ma vie durant depuis mon enfance où, de sa voix grave, mon père me lisait les œuvres d’Homère. J’avais enseigné les Humanités à des générations de lycéens, toujours avec la même ferveur. Ma femme partageait mon admiration, mais elle ne lisait pas le grec. Elle palliait cette lacune par une connaissance approfondie de l’histoire de l’art. Elle s’intéressait tout particulièrement aux vestiges architecturaux et aux pierres dont elle faisait collection.
Ainsi, comme chaque matin, nous étions allés nous promener vers le site d’un ancien temple au flanc d’une colline d’où l’on jouissait d’une vue étendue sur le village et sur la mer. Moi, je m’étais assis dans l’herbe et relisais pour la centième fois Œdipe à Colonne. Ma femme trottinait autour de moi, remuant la pierraille avec sa canne. Soudain, elle s’écria :
Regarde ce que j’ai trouvé, comme c’est curieux !
Elle me montra un morceau de marbre qui évoquait une tête. Elle le tenait devant moi, en plein soleil, et peu à peu, une ressemblance me frappa.
On dirait Poséidon.
N’est-ce pas ? On devine sa chevelure mêlée d’algues, sa bouche, son nez et ses grands yeux fixes.
Ma femme était si contente de sa découverte qu’elle n’eut de cesse que nous rentrions pour laver la pierre. Je l’accompagnai volontiers, car moi aussi, j’étais curieux de découvrir le marbre débarrassé de la terre et des concrétions qui en estompaient le relief.
À la maison, elle courut au lavabo et passa un long moment à nettoyer la pierre avec une brossette. Après son travail, elle revint vers moi, mais son visage exprimait la déception.
Regarde, me dit-elle d’une voix changée, la sculpture a disparu sous l’eau, comme si elle avait fondu. Il ne reste plus rien.
Le marbre était à présent d’un blanc pur et lisse ; il avait perdu la ressemblance qui nous avait tant frappés. Nous tournions et retournions la pierre sous tous ses angles, l’élevant dans la lumière, en vain. Elle était redevenue silencieuse.
Poséidon, dieu des eaux, dis-je enfin. Quelle histoire étrange ! Garde la pierre, on ne sait jamais.
Pendant le déjeuner, nous évoquâmes Poséidon. Ma femme ne se tenait pas pour battue. Elle prétendit que cette apparition fugitive était un signe qui annonçait d’autres événements, tout aussi mystérieux. À nous de découvrir le secret.
Après la sieste, le temps s’était brouillé. Comme la pluie menaçait, nous renonçâmes à nous éloigner du village. Encore occupés par notre trouvaille de la matinée, nous décidâmes de nous rendre au petit musée pour revoir ses quelques vestiges, espérant y trouver peut-être une réponse.
Le gardien, assis dans le jardinet qui précédait les deux salles du musée, nous salua, échangea quelques mots avec nous, puis nous laissa libres de visiter à notre aise. Le musée était vide. Le ciel s’était assombri. Il régnait une lumière grise, presque blafarde, qui répandait sur les choses une couche de cendres. Nous revîmes les pièces bien connues, fragments de colonnes, mosaïques, poteries, sculptures. Soudain, ma femme s’écria :
Viens voir, là, dans la vitrine, n’est-ce pas extraordinaire ?
Je dirigeai mon regard vers un buste bien connu, et pour la première fois — était-ce suggestion ou coïncidence, ou encore signe du destin ? — je crus à mon tour y reconnaître le buste de Poséidon. Nous nous tenions debout devant la vitrine, détaillant les traits du noble visage qui nous faisait face. C’était un bronze de l’époque classique, cheveux et barbe bouclés, remplis d’écume, bouche bien ourlée, nez droit. Ses vastes yeux vides plongeaient dans l’infini.
Poséidon qui émerge de l’eau, dis-je enfin. Comment n’avions-nous pas reconnu cette ressemblance plus tôt ?
La notice n’indique rien, répondit ma femme. La tête n’a pu être identifiée.
Nous contemplâmes encore le buste en silence, l’examinant avec attention dans l’espoir de confirmer son identité. Plus nous le regardions, plus s’emparait de nous la certitude qu’il s’agissait bien de Poséidon. Comment douter encore ? Jusqu’à ses oreilles volutées qui rappelaient les vagues de sa chevelure.
Nous étions là depuis plus d’une demi-heure à étudier la sculpture lorsqu’un coup de tonnerre retentit. Avec une violence soudaine, la pluie se mit à tomber. La salle s’était tant obscurcie que nous ne pouvions presque plus rien distinguer. Comme il n’y avait rien à faire qu’à attendre la fin de l’orage, nous retournâmes à l’entrée du musée et nous nous assîmes auprès du gardien auquel nous racontâmes notre découverte. Il se montra aussitôt intéressé. On n’avait pu identifier la sculpture malgré de nombreuses recherches et nos propos ouvraient peut-être une piste nouvelle.
Notre conversation s’était tant animée, que la fin de l’orage nous surprit, aussi soudaine que son commencement. Le grain n’avait duré que quelques minutes, mais il faisait encore sombre. Le gardien se munit d’une torche électrique et nous nous rendîmes dans la salle de Poséidon. Le gardien dirigea le faisceau lumineux de sa lampe sur la sculpture et tous trois, nous la regardâmes en silence. Quelle déception ? Il ne restait rien de ce que nous avions cru voir quelques instants auparavant. Ce n’était qu’un buste d’homme d’une banalité extrême, semblable à bien d’autres trouvés à la même époque. Toute ressemblance avec Poséidon s’était évanouie, comme dissoute par la pluie. Nous devions nous rendre à l’évidence : nous n’avions eu qu’une vision fugitive.
Nous discutâmes de notre impression avec le gardien, mais par une entente tacite, nous ne lui révélâmes ni les faits du matin ni cette étrange coïncidence qui se répétait pour la seconde fois : l’apparition de Poséidon dans la lumière, effacée par l’eau. C’était notre secret et il nous semblait trop rare pour le partager avec quiconque susceptible d’en douter ou même d’en rire.
Nous rentrâmes fort troublés à la maison. Ces faits devaient avoir un sens, représenter peut-être une prémonition. Ma femme passa la fin de l’après-midi à trier et à classer sa collection de pierres, mais elle ne parvint pas à trouver une figure intéressante, seulement des morceaux de marbre ou des débris de mosaïques.
Comme la soirée s’annonçait claire, nous décidâmes d’aller dîner au restaurant de la plage, généralement animé. Nous espérions ainsi nous changer les idées et nous distraire de nos visions, à la longue obsessionnelles. Après tout, il n’y avait peut-être rien de mystérieux dans ces coïncidences, seulement une passion immodérée pour la Grèce antique, qui métamorphosait la réalité.
Nous choisîmes une table près de l’eau et commandâmes un poisson grillé avec des salades et une bouteille de Samos. Peu à peu, le restaurant se remplissait. Une joyeuse compagnie arriva, composée de jeunes gens et de jeunes femmes qui prirent place bruyamment. Le garçon nous expliqua qu’ils venaient fêter un anniversaire. On apporta des lampes et je tournai ma chaise pour mieux jouir du spectacle de cette belle jeunesse. Je faillis pousser un cri de surprise. Le couple qui formait le centre du groupe se composait d’une femme de pur type macédonien et d’un homme athlétique, d’une grande dignité. À s’y méprendre, il avait les traits de Poséidon. Oui, c’était bien son noble visage, son corps aux muscles ondoyants, ses gestes larges, sa chevelure et sa barbe annelées, son nez droit, sa bouche et surtout ses vastes yeux plongeant dans l’inconnu. Le souffle me manquait. Ma femme, elle aussi semblait fascinée par l’homme. Elle avait pâli et restait immobile.
C’est lui, dit-elle enfin, lui pour la troisième fois.
Les faits devenaient trop étranges ; on pouvait en craindre le dénouement. Après nous être un peu remis de notre surprise, nous confrontâmes nos appréhensions. Elles concordaient. L’homme qui buvait et plaisantait avec ses amis était bien l’incarnation de Poséidon.
Peut-être s’étaient-ils aperçus que nous ne les quittions pas des yeux ou simplement par sympathie, les jeunes gens nous firent porter par le garçon une bouteille de vin. Après nos remerciements, quelques-uns d’entre eux se levèrent pour trinquer avec nous, puis ils nous invitèrent à leurs tables. Malgré notre malaise, ou plutôt l’ombre traînante de notre malaise, nous nous rendîmes à leur invitation et partageâmes leurs plaisanteries et leurs rires de bon cœur. La gaieté était contagieuse. La soirée avançait vite. Les musiciens commencèrent à jouer. Les hommes déplièrent leurs mouchoirs et dansèrent des danses grecques de plus en plus lascives. La nuit était douce et le ciel plein d’étoiles. Nous avions oublié l’orage de l’après-midi. Il faisait bon. Nous apprîmes que Poséidon, en réalité Alexandre, était marié depuis peu. Sa femme attendait un enfant. L’animation croissait parmi les convives. Une brise rafraîchissait, venue de la mer. Nous étions ivres de vin et de douceur commune. Ma femme et moi avions oublié notre angoisse et partagions sans réserve l’entrain général
C’est alors que quelqu’un suggéra de clore la soirée par une baignade. Aussitôt dit, tous se levèrent et gagnèrent la plage. Les femmes s’assirent sur le sable, les hommes se dévêtirent et coururent bruyamment vers la mer. L’eau devait être chaude. Elle s’étendait, noire et lisse jusqu’à l’horizon. Il n’y avait pas de lune, mais tant d’étoiles qu’on y voyait presque clair. Les baigneurs s’éloignèrent et nous restâmes seuls avec les femmes, échangeant des souvenirs.
Plus tard, les jeunes gens revinrent l’un après l’autre. La fatigue commençait à se faire sentir. Tout le monde était rentré. Il ne manquait plus qu’Alexandre. On l’attendait. Le temps passant, on en vint à s’inquiéter. Pourquoi tardait-il ? Il était parti fort loin, mais excellent nageur. Un malheur se serait-il produit ? Sa femme pleurait. L’inquiétude montait. Aurait-il eu un malaise ? Ce projet de bain aurait-il été imprudent, à la suite d’une telle soirée ? Les hommes avaient sorti les barques et à l’aide de lanternes, cherchaient le disparu. Nous attendions en silence, la gorge nouée.
Comme les premières lueurs de l’aube commençaient à poindre, les barques revinrent l’une après l’autre, ramenant le corps du noyé. Les hommes le descendirent, l’étendirent sur le sable pour l’envelopper pieusement d’une couverture.
Nous nous étions rapprochés pour voir. Son corps athlétique, presque nu, était à présent verdi, gonflé par l’eau, les traits déformés, la chevelure et la barbe souillés de varech et de sable. On lui avait fermé les yeux. Les pleurs des femmes se déployaient avec l’aurore. Les hommes faisaient cercle en silence. Personne ne bougeait.
Comme moi, ma femme contemplait le gisant. L’éclat de la jeunesse l’avait abandonné. C’était une enveloppe vide qui restait sur la plage, quelque chose d’informe, digne de compassion. Vaincu par les eaux, Alexandre avait perdu toute ressemblance avec le Poséidon royal de la fête, le jeune dieu dans sa splendeur. Il valait mieux désormais que ce dernier ne revînt pas, si c’était pour susciter de telles tragédies parmi les hommes. L’ayant laissé échapper quelque temps, les eaux avaient repris leur bien dans leurs profondeurs. L’étrange enchaînement des faits avait conduit à ce drame. On ne sollicite pas impunément les signes du Destin.
J’étais si ému que j’avais les yeux pleins de larmes. La mort attriste toujours, mais elle dégoûte quand elle s’attaque à la jeunesse. Cette injustice fait horreur. C’est alors que ma femme prit ma main et murmura :
Périssent les anciens dieux, pour que la vérité vive en nous. Mais si la vérité parvient à s’épanouir dans nos cœurs, que deviendrons-nous les uns pour les autres ?
Je gardais sa main dans la mienne, tout en contemplant le dieu mort. J’évoquais les Lumières de la Grèce et me demandais amèrement ce que nous, nous en avions fait ?

Jacquette Reboul

***

*

Naissance de la lumière : méditation,
Le 21 Décembre 2009, La nuit la plus longue


Le jour n’a aucun sens sans la nuit, la lumière ne peut exister sans l’obscurité. C’est axiomatique. De là, nous ne pouvons qu’avancer. Lorqu’arrive l’hiver, le printemps peut-il être retardé ? L’hiver nous prépare à la sécheresse de l’été, c’est une expérience, une sorte d’interlude. Ce que je suis en train de faire ici, c’est un syllogisme. Pourtant je ne parle point de l’unité des contraires. Tout l’été, le jour a avalé une part de la nuit et durant tout l’hiver, la nuit a croqué du jour. Le vent est cruel, le soleil trompeur, à cinq heures du soir la nuit tombe déjà et une nouvelle lune apparaît, nous ne sommes plus pareils au soleil brûlant, nous ressemblons plutôt à une lune qui tantôt apparaît tantôt disparaît. Nous sommes soumis à des sautes d’humeur, nous sommes sous influence. Nous pénétrons à l’intérieur de nos chambres, nous nous enfermons à clé, nous tirons les volets, la nuit c’est la nuit. Il faut apprendre à produire son feu : mettre les brindilles tout en haut, les grosses bûches tout en bas, introduire les papiers roulés pour faire prendre le feu.
Le 21 décembre est la journée la plus courte de l’année. La nuit la plus longue. C’est à minuit que le tournant aura lieu… tout arrivera dans la nuit, à présent le feu s’est enfin allumé. Hypnotisés à fond par ce quatrième élément qui domine notre vie, nous observons les flammes rouges qui dansent, entourent le bois, et violentent les bûches épaisses. Repliement sur soi afin de raviver ses forces ; le repliement qui succède à l’éparpillement ; repliement suite à l’exposition de l’été au bord de mer. Après avoir été mis à nu, on se cache. C’est le paradoxe du recouvrement et du dévoilement.
En cette saison de l’année, toutes les religions pratiquent des rites anciens honorant la lumière divinisée. Les païens des villages d’Europe au Moyen-âge craignaient que la nuit se prolonge. Ils avaient peur de déambuler dans les ténèbres, frappés par la folie lunaire, et craignaient que le soleil ne se lève pas. C’est pourquoi ils pratiquaient des rites de fertilité, sacrifiant une jeune vierge ou des enfants jumeaux et sautant par-dessus des feux de bois. Souvent, la fête Juive des Lumières tombe en même temps que la fête chrétienne de Noël. Cela peut arriver. A présent c’est la saison des sapins. Les feuilles d’automne volent et voltigent au gré du vent. La journée est courte, le pont étroit, la nuit s’embrouille.

Les Perses avaient coutume d’appeler la nuit la plus longue de l’année : "la nuit de la nuit". Ils prenaient une pastèque qu’ils avaient conservée dans la cave durant toute l’année, la découpaient en avalant quelques tranches pour apporter un peu d’été à l’intérieur de l’hiver,et pour renforcer la certitude que l’été viendra même s’il devait retarder. Alors qu’ils songent à la douceur de l’été, ils oublient que le soleil n’est pas uniquement un bienfait, mais que parfois il peut aussi être néfaste et causer des souffrances. Les adeptes perses de la religion de Zarathoustra, croyaient que les êtres humains se divisaient en hommes de la Lumière et en hommes de l’Obscur. Mais ils se trompaient. Car il n’existe pas de telle division. En tout homme, il y a un ange qui chante, et un diable qui danse.
Moi, justement, j’aime la nuit. Oh ! Comme c’est beau la nuit sombre. Dans la nuit mon esprit s’enveloppe ; je m’adresse à mon âme intérieure ; la muse vient à moi. Je capte de nouvelles énergies. Et au fur et à mesure que la pendule avance vers minuit, je me réveille et il me semble avoir dormi sept heures entières. C’est peut-être parce que je suis née à minuit. Suis-je un oiseau de nuit ou un oiseau de jour ? On peut parait-il prédire par sa date de naissance si on sera un oiseau de nuit ou un oiseau de jour. Quoi qu’il en soit,comme je suis née à minuit précis, les astrologues ne savent pas lire mon horoscope. Ils ignorent de quel horizon je suis. Suis-je née sous le signe des Gémeaux qui ne connaît pas la tranquillité ou bien sous le signe du Bélier qui ne cesse de se renouveler ? En tout cas, mon signe à moi, c’est l’eau. Je suis tout feu. Feu qui plane sur l’eau. C’est la manière d’être.
En général, je me couche tôt le soir. Mais dernièrement, j’ai commencé à me lever tôt au son du gazouillement d’oiseaux. Car il me faut observer l’aube et voir comment la nuit noire se métamorphose en bleu encre. Un miracle !
J’allume une bougie. Sa flamme ressemble à un turban de prêtre. Une bougie à peine peut chasser la pénombre. Se vêtir d’un burnous, se recouvrir, observer la flamme un certain temps jusqu’à ce que surgisse une fumée blanche qui va s’évaporer et se muer en voix fluette. Soudain, sans raison apparente, cette flamme commence à trembler. Ce n’est pas parce que le vent s’introduit à travers les embrasures. J’avais juste avant bouché toutes les ouvertures. Lorsque la neige tombera en janvier, je m’envelopperai de ma fourrure, une véritable fourrure que j’avais achetée au Marché aux Puces de Paris, je marcherai sur la neige fraîche, je laisserai des traces, des flocons doux de neige tomberont sur mes cils. En février, Pessy et moi irons peut-être à Prague pour un long week-end. Mais, pour l’instant, je reste là. Quelqu’un doit prendre soin du feu. Je ne sors que pour aller au jardin et pour consulter le tronc de mon arbre épais. De l’intérieur à l’extérieur, de l’extérieur à l’intérieur, il faut un équilibre délicat. Mais à présent, je l’avoue, je passe la majorité de mon temps à l’intérieur. La saison l’impose. On ne doit pas aller contre le vent. On se cache, on se couvre d’un duvet rempli de plumes d’oies, encore un cadeau de mariage, on boit un verre de lait chaud à la canelle ou un nectar amer. La semence que l’on a introduit sous la terre, donnera enfin ses fruits, fleurira au printemps. Nous devons nous préparer déjà à cueillir le fruit. Au début, nous aurons des fruits amers, mais, après, une fois mûris, si nous ne les cueillons pas, ils finiront par pourrir sur leur arbre. Nous ressemblons un peu à ces fruits mûrs un peu pourris.
La maison et le monde, la ville et le village, la cabane et le château, la plage et la promenade, la forêt et la ville, le jardin clos et les champs vastes, la montagne silencieuse et le fleuve gai. Mon quartier de la Moshava et celui de la Colline Française. A l’entrée de l’Hotel American Colony de Jérusalem Est, on a installé des sapins que l’on a décorés de petites étoiles, de cupidons, de fées et de pommes de pin dorées. Boules d’argent, rubans rouges, lacets. Dans les pots de fleurs, il y a une plante, le houx, qui fait pousser de tout petits fruits rouges toxiques. Les couleurs rouge et verte sont dominantes dans les chambres et les salles. Les touristes et les journalistes étrangers sirotent leur cognac orange pour se réchauffer un peu.
Moi, par exemple, je n’irai pas chercher une pièce de monnaie sous la lanterne juste parce qu’il y a là bas de la lumière. J’ai cessé de faire ça. Je ne m’engage pas dans des guerres perdues d’avance. Je prends des risques, mais avec prudence. La lumière jaune se propage, couler et dégouline de la lampe installée sur le bahut. L’électricité, c’est quelque chose de tout à fait mystérieux. Qui comprend les lois de l’électricité, comprend la loi de la trinité . J’ajoute d’autres branches au feu. Il fait beau et chaud ici à la maison. Cette maison, je l’ai construite de mes propres mains, j’ai posé la pierre la pierre angulaire, j’ai plannifié les arcades. La brindille éclate en émettant un son aigu. Les oiseaux précédemment perches sur l’arbre, y reviennent gazouiller pour une dernière fois. Le bouleau exhale une odeur particulièrement agréable.
Certaines personnes trouvent une astuce pour échapper au froid de l’hiver : ils vont migrer vers le sud du pays. Mais moi, je demeure ici, car je dois surveiller mon feu. Je ne pratique pas le ski, ce n’est pas mon truc. Je feuillette les pages d’un livre. Giuseppe Ungaretti a écrit un poème, le plus court en langue italienne. Ce poème comprend trois mots : "Mattina : M’illumino d’immenso". Inutile de traduire. Dans ce silence, dans le grand calme de la chambre, il est possible d’entendre de très loin, cette mélodie oubliée. C’est la nostalgie des coins oŭ nous avions passé notre temps, la nostalgie des toits et des terrasses, la nostalgie des mamans qui nous chantaient des berceuses. La mélodie s’envole, se perd. De la fenêtre, on peut observer ce fameux cyprès profondément enraciné sous la terre qui s’élance dans toute sa hauteur et vous donne sans cesse l’impression de frôler le ciel. Il ne fait pas partie de ces arbres qui se dénudent. Au contraire. Il garde sa verdure à tout jamais. Il est là et sera toujours là bien après ma mort.
C’est justement dans l’obscurité totale et dans l’épaisseur de l’hiver qui gronde que la lumière est née. Elle grandit au fur et mesure puis ensuite elle accroît sa vitesse. Chaque jour, l’obscurité décline avec une pointe de lumière qui s’ajoute. Nos jours sont les jours et nos nuits sont les nuits. Ce n’est pas bon de prendre la nuit pour le jour et le jour pour la nuit S’il vous arrive de perdre le sommeil et que vous vous endormez pendant la journée sacrée de votre travail, et si vous prenez votre petit-déjeuner à minuit, ce n’est vraiment pas une vie. Car il faut un certain ordre. L’ordre règle les temps, les instants et contribue à l’alternance des saisons. Nous avons la chance de bénéficier du changement des saisons ! ; si cela dépendait de nous, nous ne changerions rien de nos coutumes pour des raisons de confort . Nous modifions nos habitudes, tout simplement parce que nous devons nous adapter aux saisons.
En septembre, ce fut l’été indien. En octobre ce fut la chute des feuilles. Cette année, la pluie est tombée à temps. Novembre a été pluvieux et les puits se sont remplis d’eau. Jusqu’à présent, les eaux souterraines nous assaillent. Je suis bien loin de l’été, bien loin de la mer. Mais j’ai en ma possession un merveilleux coquillage à fond couleur rosâtre et qui évoque une spirale. Il ne s’agit pas du tout d’un cercle clos. Je le mets contre mon oreille et j’entends le va et vient des vagues qui échouent sur le rivage. Je peux tout supporter, aussi bien la marée haute que la marée basse. I am every woman.
Je suis à l’écoute de la saison, je ne lutte point contre elle. Je décode les signes. J’allume une cigarette, j’aspire quelques bouffées juste pour assouvir le désir, ensuite je jette l’autre moitié. Je pense sérieusement m’arrêter de fumer. Cette brûlure intérieure – il faudrait bien la consumer un jour. Les chats miaulent dans la cour à cause du grand froid. Souvent, ça sonne comme un cri de bébé. Maintenant, à l’automne de ma vie, j’évoque des visages, des noms, des rencontres, des séparations, même les plus grands amoureux constamment se rapprochent et se quittent ensuite. Il y a un temps pour des étreintes et un temps pour relâcher son étreinte, un temps pour se lamenter et un temps pour danser, un temps pour parler et un temps pour ne rien dire. Qui ne parle pas, ne peut se taire.
Je n’aime pas les adieux. Mon expérience personnelle m’a appris qu’il fallait souvent se quitter, puis ensuite tourner la page, aller de l’avant. C’est essentiel. Il faut plannifier les choses, ne pas prendre racine. Marcher d’un sommet l’autre sans se soucier des descentes profondes. Se rappeler ce qui est important, c’est le moteur de l’inspiration. Evoquer des souvenirs, c’est en principe mon rôle. Ecrire, ensuite oublier.
Qu’est-ce que je sais vraiment ? Deux ou trois choses peut-être, c’est tout. Où étions-nous ? Que faisions-nous ? Etait-ce un rêve ? Nous nous sommes peut-être assoupis et tout sera arrivé sans nous.
Cette nuit, je ne suis pas seule. Je suis entourée de personnes vivantes et mortes que j’aime.. Oŭ sont les enfants maintenant ? Mon fils est à San Francisco, musicien des rues, des passants lui lancent des pièces de monnaie dans un chapeau. Il m’a raconté qu’une fois, pendant qu’il jouait de son instrument de musique, les passants pressés ne prêtaient point attention à sa musique. Pourtant, il y avait au coin de la rue, un mendiant en guenilles qui ne cessait d’écouter sa musique. Au bout d’une heure, lorsque mon fils commença à remettre sa guitare en place, il se rendit compte que le mendiant s’était approché de lui et avait vidé toutes les pièces qu’il avait acquises dans sa journée de travail ! Talia, elle, habite côté de la mer. Elle fait des études de médecine à l’université. Elle est plus belle que moi, plus intelligente, plus grande. Je crois en l’évolution. Je suis hantée par les conseils des mères, oŭ que j’aille. Les mères disaient en ladino : "Mieux vaut être seule, que mal accompagnée"
Le temps qui passe efface les blessures, les passions, la nostalgie. Le bonheur était là et n’y est plus. Tout est arrivé par hasard ou au contraire c’était prédestiné. Coïncidence extraordinaire. Pendant des années, j’ai attendu ce moment et le voilà enfin arrivé. Je t’ai attendu mais tu n’es pas venu. A présent, j’irai prendre mon chemin.
La nuit est claire. Je me tiens debout sous le ciel, chauve, comme un poète maudit. Les étoiles brillent dans la lumière blanche. J’observe l’étoile de Vénus - la plus luisante. Elle scintille vers moi. Elle vacille comme un battement de coeur. J’avale la lumière, mon corps se remplit de lumière. Je ne suis point triste. Je ne crains pas la pluie.

Noga Trévès
Traduit par Aviva Yinon Yinon

***

***

*

La piscine

Soleil de lait gèle la piscine
La petite rame lisse la cordelette
En suspens dans le capiteux de la mémoire
Le linge écrase une bulle de nudité

Toute marche dégringole à merveille
Coupe l’impudeur du rêve encore stupide
Personne n’apparaît plus dans celui qu’effara l’amour

Quand des bras réels devancent la rampe
La course turquoise ruisselle du plus long silence

Ronds stagnent sur volets enfantins
Entaillent et raffinent la vallée alentour
Sans perdre de vue l’ombre unique
Blanchiment du visage intime
Et bonheur d’oublier soi
Bonheur
Et docilité de la réconciliation
Abîme sauvage et grisant
De toute fin redevenue forte.

J’aime la durée
J’aime l’usure, quelque chose, cette chose qui dure dans l’usure
Peut-être que j’ai fait vœu parfois : que ce qui dure m’use.
Comment peux-tu être sûr d’être aimé, si on ne te serre pas ? Si ça ne s’use pas, si ça ne t’use pas ?

Laurence Werner David

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