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Morceaux choisis

28 septembre 2008



Frédéric Le Dain | Pascal Truchet


En songeant aux hirondelles…

Dans un petit livre de Sylvie Germain intitulé Songes du temps, paru en 2003 dans la collection « Littérature ouverte » et qui est une méditation personnelle sur la liturgie, le temps liturgique, l’auteur écrit, au début d’un fragment intitulé « Ardeur à vivre » : « Comme si un coup de vent s’était engouffré dans un livre, troussant les pages, secouant les phrases, sifflant entre les mots, et finalement arrachant les lettres pour les jeter en plein ciel, d’étranges signes se meuvent dans le ciel, d’étranges signes se meuvent dans les airs. On ne sait trop à quel alphabet appartiennent ces lettres sveltes et gracieuses ; runique, hiéroglyphique… ? Elles affluent en si grand nombre qu’elles improvisent un nouveau texte à fleur de ciel ; une ébauche de poème se dessine, noir, gris ou blanc sur fond bleu. Le poème reste à l’état d’ébauche, de promesse, de projet, car, animées d’un puissant désir d’espace et de soleil, les lettres vives filent chercher ailleurs leur inspiration. A moins que le poème soit ce fugace étincellement d’ailes pointues frappant le vide, éraflant les nuages, se jouant du vent. Un poème en éruption, et en perpétuel inachèvement, toujours recommencé.
Ainsi font les hirondelles, celles de terre et celles de mer, éclaboussant le ciel de strophes à la fois familières et énigmatiques, rituelles et labiles, au temps des migrations. » (p.88)

J’ai pensé, bien sûr, à cette question des hirondelles posées par Evy et qui a résonné en poème…

Amicalement, Frédéric

Frédéric Le Dain

***

Il est avec celui dont le sang ne cesse de se répandre
Sur les parquets vernis
Et il ne reconnaît plus cette écriture qui est la sienne,
Ce sang agité qui est le sien.

Retourner à la terre comme le plus petit grain de blé
Produit des miracles,
Serrer des mains ou des corps,
Aller et venir, mais seul,
O la grande solitude, O jalousie profonde et douloureuse, tellement douloureuse.

Il refuse, fier, de partir sur des traces,
De suivre ou de guider,
D’espérer ou de susciter,
De parler le langage de la vanité qui le poursuit, ils luttent
Dans un corps à corps fatal.

Près de la Fuente Grande, source aux larmes, résonne
Le son des carillons du poète, Federico Garcia Lorca,
Le bruit des balles dans le corps aussi,
Aussi le rire désinvolte et réel, mimant ses morts à répétition devant l’assemblée médusée.

C’est une fleur colorée qu’il promène sur ton nom,
Un piétinement sans fin sur les jeux de la droite,
La célébration de ton humanité superbe.
Il va en Espagne pour, dans les villages, demander :
Comment prononcez-vous le nom meurtri : Ignacio ?

C’est dans ta langue, dans un flux d’accents toniques, dans la tendresse de l’italique
Que charrie le Guadalquivir
Que la vision blanche et transparente devient mot :
Dis-leur, toi, Federico,
Combien tout est merveilleusement chorpatelico.

Ce village aux rues étroites, aux façades obliques,
Porte ton nom.
Ces balcons que décolore le passage du serpent et l’illumination verte
Portent ton nom.
Les hommes dansent ton nom.

C’est ton langage, Federico, ta voix, Federico, ton appétit, Federico,
L’incendie amoureux éteint le 17 août 1936,
Pendant la grande implosion de ta poésie, que s’est produite la grande explosion des mots :
Agonie corporelle, roulement funèbre, mort du comédien,
Car souvent, devant tes amis, tu mimais ta mort puis renaissais.

Toi qui savais mourir,
Souriant et triste, dis,
Dis le faciès de ton visage entre les mains et les coups du bourreau,
Quand tes partitions furent dérobées
Et que les balles t’ont fusillé.

El lagarto esta llorando, rin rin, rin rin,
Un poète à New York compte ses pas,
Suit les larmes que Dali répandit,
Surprend des enfants récitant leur leçon, ce refrain…
Sans se douter que le lézard larmoie toujours contre son mur.

Pascal Truchet
DeTerres et d’Ecumes



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