Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Notes de lecture > Monique Jutrin

Monique Jutrin

22 avril 2011

par Anne Mounic

Monique Jutrin, Avec Benjamin Fondane au-delà de l’histoire. Paris : Parole et Silence, 2011.


Dans ce livre, Monique Jutrin, utilisant le « Tu » aussi bien que la troisième personne, instaure un dialogue avec le poète dont elle côtoie activement l’œuvre depuis plusieurs années, organisant, en tant que Présidente de la Société Benjamin Fondane, nombre de colloques ainsi que des journées d’études, chaque été, à Peyresq ou à Annot. En août prochain, nous nous pencherons de nouveau sur Baudelaire et l’expérience du gouffre, ouvrage inachevé écrit pendant l’Occupation, époque à laquelle Fondane, en dépit de la menace pesant sur lui, continuait de travailler sur son sujet de prédilection – le poème comme voix singulière, ou pensée de « l’exception », qu’il oppose au général dans Le Lundi existentiel ou le Dimanche de l’Histoire. Avec Benjamin Fondane au-delà de l’histoire se compose de deux grandes parties : « Avant la tourmente (1930-1939) » et « Pendant la tourmente (1940-1944) », les années « 1941 », « 1942 », « 1943 » et « 1944 », étant alors plus particulièrement développées dans le détail de l’œuvre. Monique Jutrin passe en revue les premières publications, Ulysse (1933) et Rimbaud le voyou, en automne de la même année, puis s’attarde sur la rencontre, décisive, avec Léon Chestov : « Chestov persuade Fondane de ne pas entrer dans l’engrenage de l’Histoire, mais de la vivre à une autre échelle, sur un autre mode, la réduisant à sa juste mesure : insignifiante, dérisoire, vaine. » « Au-delà de l’histoire », comme le dit le titre choisi pour cet ouvrage, titre déduit de « deux alexandrins abandonnés d’un manuscrit d’Ulysse » :

Au-delà, au-delà, au-delà de l’Histoire,
il y a des échecs vêtus de l’or de la victoire.

« Au-delà de l’Histoire » se pose tout simplement la question de la liberté individuelle, du dépassement de la Nécessité, de la conversion du tragique en existence : « Impuissants devant la Nécessité, il s’agit de nous délivrer du cauchemar de la réalité visible pour en montrer l’inanité. » Toutefois, le poète, conscient de ce « cauchemar », chante aussi la joie qui s’attache au débordement de l’existence, à la montée irrépressible de la bénédiction. Comme le proclamait Fondane dans un article ayant trait au Congrès des écrivains de l’U.R.S.S. en 1934, « ce n’est pas l’irresponsabilité de l’écrivain que j’entends plaider – j’entends qu’il lutte, se batte et meure – mais qu’il se batte et meure pour une figure de l’esprit à laquelle il a été appelé, dans l’intérêt même de la cité, à donner un sens. »

Cette figure, c’est celle de l’être dégagé des déterminismes du passé, de l’oracle tragique de la nécessité. Une question prend forme dans l’œuvre, de ces vers d’Ulysse, poème d’abord publié en 1933, puis repris en 1941 : « Céderas-tu ? consentirais-je / au seul droit de la force ? », à celle-ci, plus désabusée, dans Au temps du poème (1940-44) : « N’est-il victoire que de la / force brutale ? » A toute pensée visant à justifier le mal, Fondane oppose le surgissement désordonné et débordant de l’Existant, en disant du poète dans un essai publié dans les Cahiers du Sud en avril 1935 : « Il n’est pas l’Arbre de Vie : il est soif de l’Arbre de vie. »

L’œuvre de Fondane donne un sens au singulier à travers des œuvres comme La conscience malheureuse, qui paraît en 1936. « C’est par ce livre », nous dit Monique Jutrin, « que Fondane s’affirme comme philosophe, un philosophe singulier pour qui ‘la liberté ne commence que là où la connaissance finit’. » Dans le Faux Traité d’esthétique, paru en 1938, comme l’a montré Dominique Guedj dans les Cahiers Fondane, le poète et philosophe développe l’opposition entre connaissance et participation. Vient ensuite Baudelaire et l’expérience du gouffre, véritable somme poétique que Fondane se met à rédiger à l’hiver 1941-42. Durant ces années où il devient soldat, puis prisonnier, en 1940, et vit ensuite sous la menace, ayant regagné son domicile de la rue Rollin en 1941, il écrit non seulement des essais, mais travaille aussi au Mal des fantômes, qui deviendra le titre de toute son œuvre poétique, rééditée chez Verdier en 2006, avec une préface d’Henri Meschonnic : Ulysse (1933, réécrit en 1941), Le Mal des fantômes (1942-43), Titanic (commencé en 1934) L’Exode : Super flumina Babylonis (poème abandonné dans les années 30 et repris dans les années 40), Au temps du poème (1940-44). Fondane écrit en 1944 son dernier essai philosophique, confié à Jean Grenier qui le publiera en 1945 dans L’Existence, et qui s’intitule, d’après Kafka, Le Lundi existentiel et le Dimanche de l’Histoire. L’écrivain pragois, en effet, dans son Journal, à l’automne 1921, décrivant un « interminable et mélancolique après-midi de dimanche, qui consomme des années entières, qui se compose d’années » et se disant « désespéré dans les rues vides, puis, calmé, sur mon canapé », esquissait le dialogue suivant : « Tu es mis en réserve pour un grand lundi. » « Bien parlé, mais le dimanche ne finira jamais. » Dans cet ouvrage, au cœur de la tourmente, Benjamin Fondane confronte Jésus et Hegel en affirmant que non seulement la Loi doit être faite pour l’homme et non l’inverse, mais également l’Histoire : « L’homme a renoncé de son plein gré à ses exigences vis-à-vis de l’Histoire, de l’Esprit, de la Loi ; il ne pense plus qu’ils aient été faits pour lui. Et Hegel a raison, par conséquent, de ne plus s’attarder à la signification d’une pensée qui a perdu confiance dans ses propres droits. » Même si Fondane récuse l’Ethique au sens de discours moral justifiant le mal au nom du bien (ce que Martin Buber, que Fondane rencontra chez Chestov en 1934, déplore dans Gog et Magog – Gallimard idées, 1983, p. 77), il ne s’en élève pas moins à une éthique du singulier en appelant à transcender le déterminisme historique, comme le fit plus tard Emmanuel Levinas, disant, dans un essai de Difficile liberté : « L’indépendance à l’égard de l’histoire affirme le droit que possède la conscience humaine de juger un monde mûr à tout moment pour le jugement, avant la fin de l’histoire et indépendamment de cette fin, c’est-à-dire un monde peuplé de personnes. » [1]

De même que Fondane disait que le poème « substantialise » alors que la philosophie fait l’inverse, Monique Jutrin « substantialise » dans cet ouvrage l’impression que nous pouvons, quand nous le lisons, avoir de Fondane. Elle cite de nombreux témoignages de personnes l’ayant côtoyé de près ou seulement croisé. Elle donne la parole à son épouse, Geneviève Tissier, qui le nommait « Miéluchon ». Celle-ci écrit, en septembre 1945, après avoir recueilli le témoignage de Lazar Moscovici, jeune médecin qui l’avait connu à Auschwitz : « Mon mari faisait montre d’un grand optimisme (je le connais trop bien pour ne pas imaginer tout ce que cet optimisme apparent pouvait cacher d’angoisse). Leur promettait à tous qu’ils viendraient à Paris, dans notre cher coin de la rue Rollin, que Line leur ferait du bon café turc,… Mon Dieu ! que cette évocation de la maison me déchire le cœur ! Et surtout, il faisait des vers, des vers que personne n’a recueillis, que nous ne connaîtrons peut-être jamais. »

Cette substantialisation s’opère par la rencontre des subjectivités, non seulement au moment présent de l’époque, mais dans le nôtre maintenant, qui était l’avenir alors (« ‘Nous verrons bien vers 1980’, avait écrit Fondane en août 1943. »), car le critique de l’œuvre de Benjamin Fondane n’abandonne pas sa propre subjectivité : « Et si le lecteur peut être surpris par les intrusions d’un je, d’une première personne du singulier, c’est que, sous cette histoire, se dissimule un autre récit, celui d’une enfant qui se retrouva, à l’âge de deux ans, sur les routes de l’exode. » Monique Jutrin adopte donc un point de vue empathique, satisfaisant dès lors l’exigence essentielle de Benjamin Fondane, participation (de sujet à sujet) plutôt que connaissance (de sujet à objet). Cette écoute vive, de bouche à oreille, entre Je et Tu, comme le voulait aussi Martin Buber, révèle l’aspect essentiel du poème – cette façon qu’il a de transmettre le vif dans l’instant de la voix : « souvenez-vous seulement… », nous crie Fondane par-delà le temps écoulé, et même au-delà de 1980. A ces « tas de SEULS », le poète donne à chacun « un visage d’homme, tout simplement ! » Je recommande vivement le livre de Monique Jutrin, non seulement pour mieux connaître Fondane, mais pour aborder la critique littéraire d’une façon autre – qui mette en valeur la dimension humaine de l’œuvre – au-delà de la clôture esthétique.

Notes

[1Emmanuel Levinas, Difficile liberté (1963). Paris : Le Livre de Poche, 1984, p. 281.


temporel nous contacter | sommaire | rédaction | haut de page