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Mildred Clary

9 mars 2007

par Anne Mounic

Mildred Clary, Benjamin Britten ou le mythe de l’enfance. Paris : Buchet/Chastel, 2006.

Cet ouvrage propose une biographie très documentée, sensible et tout acquise à son sujet – ce célèbre musicien anglais né à l’aube de la Première Guerre mondiale et mort en 1976, Benjamin Britten, auteur, entre autres, du fameux War Requiem (1961), écrit à partir de poèmes de Wilfred Owen, poète de la Grande Guerre, tué en 1918 à l’âge de vingt-cinq ans, comme nombre de jeunes gens de cette génération sacrifiée.
Sensible à l’histoire, Benjamin Britten le fut aussi à la poésie et aux poètes. Grand ami d’Auden, dont Mildred Clary place en exergue le poème « The Composer » (Décembre 1938), dans lequel est exaltée la puissance absolue du chant, il a composé, tout au long de sa carrière opéras, oratorios et mélodies d’après les plus grands poètes, Auden lui-même, Keats, Blake, Donne, Shakespeare, entre autres parmi les Anglais. Michel-Ange et Rimbaud l’inspirèrent également. Parmi les écrivains, Melville lui fournit le matériau de Billy Budd, Henry James celui de The Turn of the Screw et Thomas Mann celui de Death in Venice. En 1960, Britten composa un opéra à partir de la merveilleuse comédie de Shakespeare, A Midsummer Night’s Dream.
Le musicien passa quelques années aux Etats-Unis, pendant la guerre, mais revint vite en Angleterre, où il fonda, dans sa ville natale, avec son ami le ténor Peter Pears, le festival d’Aldeburgh en 1948. Viendront s’y produire, entre autres, Mstislav Rostropovitch et son épouse Galina Vishnevskaïa. On y jouera, parmi d’autres, Chostakovitch, grand ami du compositeur.

Au départ de cet ouvrage fouillé, composé de deux grandes parties, « Innocence et expérience », puis « Le chemin de la maturité », se trouve la documentation accumulée pour la série d’émissions que Mildred Clary consacra, sur France-Musique en 1986, à Britten. On entend d’ailleurs tout au long de la lecture – au cours des trente-six chapitres, dont chacun comporte un titre, ce qui permet d’y revenir facilement –, dans le choix des mots et le rythme des phrases, la voix de l’auteur. Le sous-titre, « Le mythe de l’enfance », se justifie non seulement par l’enfance, très protégée par le personnage maternel, du musicien, mais aussi par son recours, souvent dans ses œuvres, à des voix d’enfants : « Je suis perdu sans la présence d’enfants… auprès de moi. » (Cité p. 244) L’auteur insiste également sur le refus de la violence chez Britten, sur son pacifisme, analysé avec suspicion par Hans Keller : « C’est un fait établi qu’un puissant sadisme réprimé sous-tend les comportements pacifistes et qu’il existe sans aucun doute un fort élément agressif dans sa musique (qui est tout à fait distinct de sa personnalité extra-musicale). » (Cité p. 236) Drôle de point de vue tout de même que celui-ci, entaché de tous ces soupçons psychanalytiques à la mode à l’époque. La morale ne consiste-t-elle pas à se garder de laisser libre cours à sa propre violence ?

Celui qui disait en 1962 redouter « de devenir un de ces artistes qui parlent » (cité p. 335) s’explique tout de même sur cette harmonie des rythmes poétiques et de la musique : « Un de mes buts principaux est d’essayer de rendre à la musicalité de la langue anglaise l’éclat de la liberté et la vitalité dont elle a été complètement dépourvue depuis la mort de Purcell. » (Cité p. 238) A noter que le musicien s’est aussi tourné vers d’autres traditions musicales en sa « rencontre avec l’Orient », l’Inde, Bali et le Japon.

Ce qui manque, bien sûr, dans ce livre, c’est l’illustration musicale elle-même, mais c’est le privilège de France-Musique. Il est certain qu’après cette lecture, on écoutera d’une oreille plus avertie les disques de Britten qu’on possède dans sa discothèque. L’ouvrage est accompagné de photographies, dont certaines furent prises par l’auteur elle-même. Il se clôt par une chronologie des œuvres, une bibliographie, un index des noms ainsi qu’un index des œuvres, ce qui en fait un ouvrage de référence aisément maniable.

Benjamin Britten est mort dans sa ville natale en décembre 1976. Dimitri Chostakovitch lui avait dédié en 1970 sa Symphonie n° 14, s’interrogeant sur le lien de l’art et de la mort, nulle consolation, un face-à-face, une résistance, mais aussi, comme on dit en anglais, « a means of coming to terms with it », de l’accepter, autant que faire se peut : « Il faut s’habituer à cette idée. Lorsqu’on écrit sur la mort, on en retire certains avantages évidents. Tout d’abord, cela donne le temps de réfléchir sérieusement à tout ce qui lui est lié. La critique a vu, dans ma symphonie, l’idée que la mort est toute-puissante. Ils voulaient que le final soit consolateur, que la mort ne soit qu’un début. Or ce n’est pas un début, mais la fin la plus authentique. Il n’y aura plus rien après, plus rien. » (Cité p. 385)
Rien, si ce n’est, pour ceux qui viennent, une œuvre, que Mildred Clary met très fidèlement en valeur.

Novembre 06


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