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Michèle Finck : poèmes

1er mai 2008

par Michèle Finck


Ces poèmes qui suivent, de Michèle Finck, sont extraits de son recueil, L’ouïe éblouie. Montélimar : Voix d’encre, 2007.
On se reportera, dans à l’écoute, à l’article de Claude Vigée.

Conte de l’ouïe éblouie

Toujours le même film, muet puis peu à peu murmuré, dans la visionneuse du crâne.
Près d’un piano, il y a un enfant qui ouvre la volière de nos vies. Elles sont plus déchirées et multiformes que nuages.
Certaines, détritus de détresse, ont perdu musique et se taisent. Les autres, tordues d’absolu, se penchent au bord des mots avec un bruit de chantepleure.

Vagues. Voie lactée salée. Vracs d’astres crus dans la gorge. Âcres. Elles apprennent à la langue à parler. À parler. Âpre. Sourciers du silence, nous apprenons.

Dans les tympans, la mer ovule d’éternité. Au loin tressaille la précise double croche d’un mot. La brume se lève, l’efface, nous efface.

Se dissipe la mémoire anecdotique. Persiste, dans les crevasses, la basse d’un unique souvenir : enfant aux mains multicolores, je construisais sur la plage des châteaux de sable ; et je rêvais d’en bâtir d’autres, en limailles de sons.

Les donjons seraient en rayons de mots, imaginais-je, les chemins de ronde en souffle, les créneaux en consonnes, les meurtrières en cris, les escaliers en colimaçon en refrains ; mais les ponts, les gigantesques ponts-aqueducs, qui relieraient le château au reste du monde, seraient en silence.

Et quand on me demandait pourquoi, je répondais je ne sais pas ».

Bribes par bribes je suis devenue le scribe d’un château des mille et une oreilles en débris : énigmatique, hanté, heurté, abrupt, rongé de songes. Qui y demeure a des nageoires de mémoire et de musique vit par chocs, épiphanies, laps de mort, puis s’apaise, ailé de douceur, roulé en boule autour de son puits de nuit.

Dans les souterrains du château, il y a une oreille de lumière. Rayonnant le mot inconnu qui pend à son lobe. Elle m’est apparue alors que, sous le nom de Pia dei Tolomei, j’habitais au treizième siècle une forteresse érodée, en marge de la ville de Sienne, et que j’écrivais sur les margelles des fontaines une devise clandestine : « Musicienne de mots sois ! ». J’ai donné un nom à cette oreille troglodyte : « l’ouïe éblouie ».
Depuis, dans les coulisses entre les langues, je silence jusqu’à elle avec un peu de terre de poésie sur le visage : je mets les mots en bouche comme autrefois l’enfant le sable ; je m’accoue à eux, je les détroque, les musique, les mâche, les mords, les enlumine de salive.
N’être, squelette de lettres, squelettre, que la marionnette de l’ouïe éblouie. C’est elle qui tire les fils, elle qui les coupe.
L’ouïe éblouie illumine et terrifie. Étrangère à toute langue, elle ne comprend pas les mots, seulement les sons. J’écris en cordée avec elle. Son écoute extrême me guide, me souffle le château, phrasé par phrasé. Elle fait de moi cette pianiste de mots qui trait les pis des sons. Selon les variations d’intensité de sa clairaudience, parfois très douce, parfois spasmodique, cruelle, prédatrice, je devine si les rapports entre mes rythmes sont justes : s’il me faut m’arrêter ou chercher encore, élaguer, excaver, travailler la transe enfantine de mon Sprechgesang, pour descendre jusqu’à cet infrason que l’ouïe éblouie me prédit de son trou de souffleur. Il y a tout au fond un anneau serti de sons autour duquel il faut tourner, derviche en combustion.

- « Je m’appelle Neigécumenuage » chantait l’enfant, toupie riant soleil.

Ce livre est un château de sons et de silence, dicté par l’ouïe éblouie et écrit au moment où la mer l’assaille, le pénètre, le pulvérise, l’engloutit peut-être. Restent quelques mottes de notes, quelques mesures d’écume, absolu provisoire, volatil, vif-argent, double battement arythmique, long, court, prose, vers, conte, chant, volé en éclats.

Ce livre est taillé dans le kaléidoscope pourrissable de la langue. Mais nous avons pour chair éternelle la chair de poule du rire des mots et son grand incendie d’étoiles filantes dans la bouche migratrice.
Morte, je serai encore à l’écoute de l’ouïe éblouie. Me sera-t-elle plus légère ?

***

Mémoire

Un homme passe son bras derrière un dos de femme
Comme il y a longtemps, orphelin, qu’ils sont morts
Ils portent vers le large peut-être un écho d’ange
Quelque chose d’éternel se lamente encore

Vient l’heure où celui-là qui mémoire s’est fait
Se retire humblement dans le château désert
Comme l’ombre de l’image est froide sur le mur
Plus d’enfance, orphelin, mais le violon veuf.

***

À un son mort

La mouette efface le ciel de ses ailes lourdes
Voûtées sur la plaie de l’espace qui pleut un son mort.
Qui tombe ? Qui grandit où s’accroît un son mort ?
La mouette efface le ciel. Puis m’efface.

Depuis l’enfance j’écris à la lampe d’un son mort
Qui heurte en moi la musique où dormir. Maintenant
La lampe tombe, ma tête tombe. La musique
Se déchire. Des mottes de sons morts mûrissent en moi.
Craquent dans ma peau d’âne. Tapent et frappent.
Il faut tout leur livrer et rouler avec eux dans le peu de terre.

***

Le violon dans la pierre

Nous avions un violon tout petit dans le ventre et nous l’avons
Perdu. Le violon n’est plus en nous. Il est entré dans la pierre.
Sa bouche, où qu’on la touche, rend un bruit d’oreilles
Coupées. Son œil bleu immense et nu durcit
Dans le nombril d’une langue trop lourde à porter.

Mais l’archet arraché à la pierre. Volant. Langue
Et langue. Migratrice. Pour qui est-il audible ?
Plus pour nous qui avons vomi toutes nos oreilles.
Peut-être pour toi qui caresses les traits de craie
Des nuages et les cris mimosas de la lumière.

***

En signe

La musique était-elle infinie ? L’avons-nous donnée toute
Pour le silence de ronce qui sépare les mots ?
Les sons s’agenouillaient-ils jadis dans les coeurs
Comme des saints couchés à même la pierre ?
Ou n’avons-nous jamais cru qu’aux têtes ?
À leurs traces de bêtes dépecées à même la bouche ?

C’est le soir. Le noir de l’œil grandit dans l’oeil. On saigne.
L’oreille repose au fond de nous comme un barbelé arraché
À l’âme. Oreille, ô mère d’autrefois, écoute la langue
Qui entre en toi et en moi comme le pain de mémoire.
Romps Ce pain en signe de la musique qui a failli.

***


Neige d’août

À perte de vue le temps et des mains pour l’étreindre.
Le temps prend le large par lents bateaux vides
Et les gorges nagent derrière lui dans le spasme des vagues.
Le ciel et la mer. Et le gisement de neige du noir crânien.

Des corps encore des corps et leur cratère la nuit.
On entre dans la gorge. On nage. Les langues Se lèvent.
La neige d’août ouvre ses bouches Au-dessus de l’os.
La peau des mains implore vers
Quoi ? Petite, dans l’écroulement du crâne oubliée, étoile.

***


Casselouvres

Paysage cubique gris et rose de pierres fracturées
Dans les plis précambriens des Cévennes.
Au sommet, sculpté par l’arête de la crête,
Dort un géant aux nageoires de granit.
Son profil inca regarde à minuit
Altaïr et la constellation de l’Aigle.
À pic, taillé dans un triangle de roc
En saillie, le crâne de Beethoven
Décapite la mort avec ses oreilles d’augure,
Astrolabes tournés vers Véga et la Lyre.
Il appareille vers la joie et nous rêve :
Veinures de mousse sèche à la surface de la roche,
Peints en verts de plus en plus clairs,
Enlacés dans la gueule du torrent ; jouant,
Comme Perceval au Château de l’Échiquier,
Avec l’ombre et la lumière de la lune,
Dans l’oeil d’or des ancêtres. Attendant
D’être pierres, étoilées de mica, projetées
Dans l’âcre voie lactée du sperme des morts.

***

Équilibre galactique

N’avoir de maison qu’à l’intérieur de soi, sous-marine,
La bâtir, dans les grottes en feu des plaies
Aquatiques, avec le clavier du squelette,

Os par os, avec la résine torride de la salive.
Être soi-même le ciel au-dessus et le piano alentour.

Parfois, quand les bleus descendent de plusieurs octaves,
Des mollusques morts remontent des profondeurs marines.
Mais le ciel est immobile. Le piano translucide.

La musique peint sur la tête sans visage
Un masque de fraternité solaire.

***

La rose de Vivaldi

Habiter à Paris une véranda de bruines et de roses
Que le vent fouette et qui tangue. Faire tournoyer
Le temps. Bonheur à l’arraché. On touche les étoiles.

Eucalyptus, acacia, acanthes, papyrus, laurier, calamondin.
Méridiens de lumière sur la brèche des lèvres.
La buée des corps danse entre les arbres.
Et la rumba du chat mort dans la menthe sicilienne.

Je dis « Je panse tes plaies ; je pense t’épeler ».
Tu dis :« Nous sommes milliardailes ».

Sous les huppes parfumées des fleurs d’acacia j’écoute
Le Stabat mater de Vivaldi, avec dans la nuque une natte dure
De silence et de neige. Aimer le mot "dolorosa ".
Savoir que dans toute douleur il y a une rose.

La cueillir au vol.

***

Opera - Sogno

La plage est un grand opéra où écouter la mer,
Les giboulées de mouettes, la Riviera vert Véronèse sous la pluie,
Le soleil tricéphale pulvérisé par le vent,
Et les nageurs nus vibrants de pollen comme des papillons.
Le temps, qui n’existe pas, chante aussi par rafales,
Et la mémoire a des miaulements de chats éclaboussés de vagues.
Sortis des catacombes, enluminés
D’azur, nous fermons les yeux,
Pour entendre l’enfance voler entre nos cils
Comme un poulpe ailé
Qui ne nous appartient déjà plus et retourne à la mer.
Le navire Eterno efface qui le regarde.
Des Danaïdes changées en nuages
Balaient de leurs cheveux le sable et le sel.
Nous nous berçons l’un l’autre avec des gestes d’eucalyptus.
Nous avons les galaxies en bouche.
Nous caressons nos peaux, qui sont des scaphandres,
Et entrons dans une barque comme dans une oreille.
Mains solaires, nous ramons vers cette partition inconnue
Où nous sommes écrits - Croches d’écume en rêve.

***

Navire de musique

Claudio Arrau, Murray Perahia, Dietrich Fischer-Dieskau,
Debout à la proue du soleil sonore,
Vous qui cueillez les sons vivants, avec leurs racines,
– Non fleurs coupées, sans humus –
Et donnez, dans la musique, le bruissement d’écume
Du temps, chacun de vos souffles
N’est-il pas un peu de foudre venue
D’une galaxie future pour nous guérir ?
Et nous, poissons volants à la poupe,
Nous les replantons, boutures
De rêve, dans nos chairs ouvertes.
Et les sons maintenant nous écoutent.

***

Aimer

Qui n’a pas la maladie dans le sablier
De la chair qui n’a pas l’hameçon à l’âme
Ne sait rien. Paix dans les plaies car c’est par elles
Que les sons parfois prient et que les bouches tutoient
La souffrance de tous. Avec dans les veines
De la mémoire une perfusion d’étoiles
Enfantines qui roulent de rigoles
En rigoles tout au fond de la douleur.

Fie-toi à tes rigoles. Larme. Sang. Rire.
Limpides. Elles savent. Savent. Quoi ? Aimer.


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