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Michèle Finck, par Claude Vigée

1er mai 2008

par Claude Vigée

« La souffrance est aussi un royaume de l’homme »
Une lecture des poèmes de Michèle Finck : Les larmes de l’oreille, Dijon, Poliphile, 2006
et L’ouïe éblouie, Voix d’encre, Montélimar, 2007.*

I

Dans un monde nocturne en proie à une guerre intestine perpétuelle, où « Blanche-Neige et Noire-Neige luttent au poignard » sans jamais remporter la victoire, seule « l’ouïe est ouverte », « l’ouïe est noire disent-ils en creusant ». Michèle Finck reprend ainsi, mais en inversant peut-être son sens, le verset du psaume où le roi David remercie le Nom de lui avoir donné « une oreille profondément creusée ». Elle nous initie à un univers chargé d’une violence tue, qui ne cesse d’exploser dans son silence même, peuplé de cris assourdis, de mélodies tacites « mêlées de sanglots », comme le chant ou le raclement d’un violon disparu depuis longtemps. « Nous avions un violon tout petit dans le ventre et nous l’avons / Perdu. Le violon n’est plus en nous. Il est entré dans la pierre. » ; pétrifié et durci « dans le nombril d’une langue trop lourde à porter ». Celle de Moïse peut-être, le prophète bégayant, « lourd de bouche et lourd de langue », selon les propres termes du Pentateuque. Est-ce là une « ouïe où creuser le corps ? » Et c’est de l’intérieur de cette panse obscure, de cette poche minérale identique à la chair muette, que le petit violon égaré continue à chanter tragiquement, en sourdine, d’une voix fluette, étouffée par la pesanteur, la densité opaque de l’espace frappé d’interdit, rendu soudain impénétrable à la trouée mélodique du jour : « Un ciel à couper au couteau coule de l’oreille. / L’os perd musique et se tourne vers la moelle. / Assez. » Ce violon fait de pierre, de mots mutiques, « pour qui est-il audible ? / Plus pour nous qui avons vomi toutes nos oreilles. »
Dans ce dénuement, la conscience qui résiste à la nuit fascinante fait surgir, afin de la tenir en échec en l’éclairant de sa dure clarté, la condition du poète en un temps de détresse :

« Depuis l’enfance j’écris à la lampe d’un son mort
Qui heurte en moi la musique où dormir. Maintenant
La lampe tombe, ma tête tombe. La musique
Se déchire. Des mottes de son mort mûrissent en moi.
[…]
Il faut tout leur livrer et rouler avec eux dans le peu de terre. »

Ces poèmes d’une grave et lancinante beauté sont traversés par une lumière faite de pénombre qui à la fois les obscurcit et les éclaire de l’intérieur, comme la lueur astrale du phosphore dans l’intimité souffrante de l’âme. C’est à une liturgie sombre et désolée, célébrée au moyen d’une parole raréfiée par la douleur, que nous convie cette poésie issue, semble-t-il, des zones frontières de la vie, suintant de là où « la nuit a la douceur des excréments de l’enfance ». Dans un appel poignant, elle nous conjure de partager et peut-être de soulager quelque peu, ainsi, la peine majeure des exclus :

« Écouter la vie couler à côté de soi comme
Un fleuve dans lequel on ne se baigne plus.
Marcher sans jambes vers la mort.
[…] Se réchauffer à si peu de sons. »

Mais ces sons minimaux, les seuls mots qui restent, ne sont-ils pas justement ceux de la poésie vivante ? Comme si, à la musique défaillante qui jadis nous portait en rêve vers l’infini de l’Eden illusoire, s’était substitué peu à peu dans la tristesse quotidienne « le silence de ronce qui sépare les mots ».
Qui sait ? La douleur qui nous terrasse peut également, – si on le désire assez follement – rouvrir notre cœur à la parole nourricière d’autrefois, la « musique infinie » frappée de nullité dans le présent par l’excès même de l’épreuve humaine. « Oreille, ô mère d’autrefois, écoute la langue / Qui entre en toi et en moi comme le pain de mémoire. Romps / Ce pain en signe de la musique qui a failli. » Un pain de vie, partagé avant, ou peut-être même après la passion inutile ?
À la lumière de ce souvenir pascal, on saisit mieux comment, dans les strophes finales de cette déploration bouleversante, le mal d’exister peut se muer lui-même en source d’un chant et d’un contre-savoir nouveaux. Par un retournement étonnant de la souffrance brute de vivre, – de seulement survivre – , la déprivation d’être se métamorphose sous nos yeux en floraison sonore, offerte à tous ceux qui écoutent la longue plainte. Une étrange résurrection des proies et des victimes s’éffectue, grâce à la vibration, dans la gorge, des rares sons rédempteurs qui ont résisté au mutisme mortel ; soudain « des gisants se lèvent dans l’oreille ».
Celle qui se plaignait de n’être que « douée d’ouïe », comme autrefois Louise, son aïeule alingue et silencieuse, nous annonce avec une sorte de jubilation, dans un soupir de soulagement durement gagné sur la destinée mortifère, que « qui n’a pas l’hameçon à l’âme / Ne sait rien. / Paix dans les plaies car c’est par elles / Que les sons parfois prient et que les bouches tutoient / La souffrance de tous. »
Ainsi le poème le plus pauvre en mots, le plus démuni de moyens efficaces d’agir sur le monde aveugle, sourd et muet, qui nous assiège de toute part, propose aux autres hommes un rappel du salut, durement acquis sur le malheur d’exister ici-haut. Le poème s’obstine, en s’appuyant paradoxalement sur la plus extrême sobriété de ses moyens langagiers, à œuvrer contre le mauvais silence des choses. Il nous porte au-delà du désespoir bu jusqu’à la lie, mais reconquis sur le temps noir de ce monde par la simple humilité rédemptrice de l’amour gratuit, dispensé sans contre partie, pour alléger un instant « la souffrance de tous » :

« N’est-il pas un peu de foudre venue
D’une galaxie future pour nous guérir ?
[…]
Et les sons maintenant nous écoutent. »
(10 juin 2007)

II

« Sourciers du silence, nous apprenons... À parler »
« La plage est un grand opéra où écouter la mer. » Cet opéra déroule ses tragédies et ses rêves dans le superbe recueil de L’ouïe éblouie qui rassemble la plupart des poèmes, des contes, des récits oniriques écrits par Michèle Finck depuis quelques deux décennies. Les gouaches de Coline Bruges-Renard, vibrantes des mille nuances qui opposent et unissent au noir le bleu céleste, résonnent à travers le livre comme le font les répons dans la liturgie grégorienne. Elles s’insinuent entre les suites de textes auxquelles elles donnent à chaque fois un nouveau départ. Les vagues du poème sont soulevées par ces rebonds rythmiques faits de couleurs et d’images.
Michèle Finck place entre nos mains une œuvre fort singulière dont on ne découvre nulle source, ne retrouve nul écho, dans la création poétique française actuelle. Elle nous fait entendre une voix musicale unique dans le concert dissonant de sa génération.
L’originalité foncière de ce chant, fait de ruptures et de résurgences inlassables, tient peut-être au fait que la matière compacte, cassante et dure du monde carcéral opaque où nous tentons d’exister, soumise aux rayons lasers de la diction poétique, en ressort comme rompue, piétinée, pilée, recyclée dans sa concrétude. La croûte terrestre est enfin fissurée par le céleste souffle humain. La matière ainsi retraitée selon un processus alchimique redoutable pourra servir de relais ou de tremplin aux mouvements les plus secrets de la conscience profonde. Si longtemps étouffée, écrasée par les éboulements brutaux de la vie temporelle au fond du puits noir où souffre chacun de nous, notre conscience libérée explose soudain dans sa prison souterraine. Elle tente de remonter à l’air libre, de respirer enfin dans la lumière solaire retrouvée, comme un volcan vainqueur lance ses bras de lave brûlante vers le ciel. La langue de Michèle Finck désigne dans leur matérialité géologique brute ces substances mentales minéralisées, trop longtemps dormantes. Leur éruption directe dans les mots-choses, objets sonores soudain manduqués, ruminés, remâchés, recrachés dans la sphère de l’ouïe, alliée à celle de la vision, délivre l’âme de son trop plein de silence mortifère. La bouche, à travers l’oreille, donne visage à l’inarticulé. Produit par la concaténation des substances rocheuses chimiquement isolées, purifiées et décantées par l’acte langagier sauvage – le silence asphyxiant d’en bas,– le lieu ou gîte le malheur – , se rouvre comme par miracle à l’écoute bienheureuse des nuages, ces « moelles de l’âme » que conjure devant nous le poète en transe.
Dans le brasier rougeoyant du mois d’août, le temps prostitué vomi du dehors maléfique est à la fois consumé et restitué dans son intégralité innocente, soudée à la matière originelle de la création divine dont notre glèbe rouge est issue : « Exsudation de quartz dans la torsion des schistes / ... / Le torrent a goût d’azur macéré en terre ». Même dans les formations terrestres les plus primitives, « les plis précambriens des Cévennes », si lointaines, le poète réveillé et ramené à sa propre incandescence sait lire la présence menaçante, séduisante aussi, « d’un géant aux nageoires de granit ». N’est-ce point là le souvenir latent d’un de ces géants qu’évoquent en Alsace les vieilles légendes germaniques, ces Riesen surhumains endormis sous les masses de grès rose et de granit pailleté des Vosges, comme ils somnolent aussi ailleurs, dans l’Auvergne celtique, ou au cœur noir de sang des Andes du Pérou ? Enchaînés aux fers des montagnes éternelles, ils communiquent en rêvant avec l’énergie virile indomptée de l’univers entier, au-delà même de la Voie Lactée : « Son profil inca regarde à minuit / Altaïr et la constellation de l’Aigle ». Prophètes du virtuel cosmique, restes sourds, aveugles et muets, les géants de la montagne sont semblables en cela aux astrologues humains de l’absolu,– (n’est-ce point là une définition exacte du poète encore impuissant de notre ère ?) – ils sont comme nous des guetteurs d’étoiles éteintes, qui contemplent avec une obstination et une précision inouïes

« À pic, taillé dans un triangle de roc
En saillie le crâne de Beethoven »
le génie furieux qui s’agite dans ses chaînes temporelles et, comme Samson, « décapite la mort de ses oreilles d’augure ».
Tel est donc le destin entravé des esprits avant-coureurs du vouloir créateur humain.
On comprend mieux, en s’imprégnant de la substance chtonienne des poèmes de L’ouïe éblouie, le sens duel profond du titre énigmatique qui les réunit. À la fois séduction et menace, « l’ouïe éblouie illumine et terrifie. Étrangère à toute langue, elle ne comprend pas les mots, seulement les sons. J’écris en cordée avec elle (...). Elle fait de moi cette pianiste de mots qui trait les pis des sons ».
Certes, toujours trop vite, enserrée dans les limites de nos existences fragiles, vient pour chacun « l’heure où celui-là qui mémoire s’est fait (...) se retire humblement dans le château désert (...) plus d’enfance, orphelin ».
Oui, « mais le violon veuf », bien que perdu, déjà pétrifié par la souffrance sous nos doigts endeuillés, ne cesse de vibrer obscurément dans la pierre funéraire, d’y émettre son pur chant aigu et cristallin à hauteur des nuages, où il se confond peut-être avec « les cris mimosas de la lumière » céleste. Par l’effet en retour mystérieux d’une justice poétique intérieure,– justice à laquelle fait écho là-haut « l’équilibre galactique » qui régit le monde sidéral, –

« La musique peint sur la tête sans visage
un masque de fraternité solaire. »

À la déploration perpétuelle, aveugle et sans but, fait place parfois ici une étrange célébration hésitante de la vie brute, fut-elle cruellement diminuée. Il faudrait parler de l’invention, dans cette poésie à deux voix, d’une paradoxale mélancolie solaire. Si l’on entend jouer dans L’ouïe éblouie un orchestre intime, cette musique de chambre tantôt obscure, tantôt rayonnante, emplit de sa voix puissante l’espace du monde entier. Nous sommes protégés de l’aigre et mince filet de voix, à moitié inaudible et tremblé, qui filtre aujourd’hui des dunes désertiques où agonise une grande partie de la poésie européenne !
Michèle Finck emprunte à l’allemand un vocable complexe qui résume à la fois la nature musicale et la visée métaphysique ultime de sa poésie. En creusant au plus profond des paroles articulées et des objets concrets qu’elles capturent dans leurs rets sonores, il s’agit pour le poète-comédien de « travailler la transe enfantine de mon Sprechgesang [de ma disance-qui-chante], pour descendre jusqu’à cet infrason que l’ouïe éblouie me prédit de son trou de souffleur ». L’écoute intense de cette disance-qui-chante sous dictée du silence bâtit à travers le temps vécu, avec toutes ses souffrances, ses joies, ses angoisses extatiques, toujours proches de l’agonie, « un château de sons et de silence ». Existe-t-il là-bas (nulle part ?) un dernier havre de grâce, au-delà de la douleur et plus haut que la nuit ? Sommes-nous attendus par la sainte musique des anges rédempteurs ?

« Mains solaires, nous ramons vers cette partition inconnue
Où nous sommes écrits. »

Ce qui se burine là dans le temps avec la substance de notre vie même, qui s’y consume comme les vives flammes d’une musique dansante de Vivaldi, de Bach ou de Mozart, c’est le mot de passe ardent et bien-aimé de « dolorosa » :

« Savoir que dans toute douleur il y a une rose.
La cueillir au vol ».

Ainsi toute poésie vraie nous livre la clef de la serrure chiffrée qui ouvre la porte de son laboratoire secret.
(28 octobre 2007)
Claude Vigée

* Concernant la poésie de Michèle Finck, voir également nos deux ouvrages Le passage du vivant, pp. 148-152, Paris, Parole et Silence, 2001, et Danser vers l’abîme, pp. 149-152, Paris, Parole et Silence, 2004.


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