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Michèle Finck , par Claude Vigée

29 septembre 2007

par Claude Vigée

« La souffrance est aussi un royaume de l’homme »*
(Une lecture des poèmes de Michèle Finck : Les larmes de l’oreille.
Dijon : Poliphile, 2007)

Dans un monde nocturne en proie à une guerre intestine perpétuelle, où « Blanche-Neige et Noire-Neige luttent au poignard » (p. 8) sans jamais remporter la victoire, seule « l’ouïe est ouverte », « l’ouïe est noire disent-ils en creusant » (p. 9). Michèle Finck reprend ainsi, mais en inversant peut-être son sens, le verset du psaume où le roi David remercie le Nom de lui avoir donné « une oreille profondément creusée ». Elle nous initie à un univers chargé d’une violence tue, qui ne cesse d’exploser dans son silence même, peuplé de cris assourdis, de mélodies tacites « mêlées de sanglots », comme le chant ou le raclement d’un violon disparu depuis longtemps. « Nous avions un violon tout petit dans le ventre et nous l’avons / Perdu. Le violon n’est plus en nous. Il est entré dans la pierre. » (p. 10) ; pétrifié et durci « Dans le nombril d’une langue trop lourde à porter ». Celle de Moïse peut-être, le prophète bégayant, « lourd de bouche et lourd de langue », selon les propres termes du Pentateuque. Est-ce là une « ouïe où creuser le corps ? » (p. 9) Et c’est de l’intérieur de cette panse obscure, de cette poche minérale identique à la chair muette, que le petit violon égaré continue à chanter tragiquement, en sourdine, d’une voix fluette, étouffée par a pesanteur, la densité opaque de l’espace frappé d’interdit, rendu soudain impénétrable à la trouée mélodique du jour : « Un ciel à couper au couteau coule de l’oreille. / L’os perd musique et se tourne vers la moelle. / Assez. » (p. 14) Ce violon fait de pierre, de mots mutiques, « pour qui est-il audible ? / Plus pour nous qui avons vomi toutes nos oreilles. » (p. 10)
Dans ce dénuement, la conscience qui résiste à la nuit fascinante fait surgir, afin de la tenir en échec en l’éclairant de sa dure clarté, la condition du poète en un temps de détresse :
« Depuis l’enfance j’écris à la lampe d’un son mort
Qui heurte en moi la musique où dormir. Maintenant
La lampe tombe, ma tête tombe. La musique
Se déchire. Des mottes de son mort mûrissent en moi.
[…]
Il faut tout leur livrer et rouler avec eux dans le peu de terre. » (p. 12)

Ces poèmes d’une grave et lancinante beauté sont traversés par une lumière faite de pénombre qui à la fois les obscurcit et les éclaire de l’intérieur, comme la lueur astrale du phosphore dans l’intimité souffrante de l’âme. C’est à cette liturgie sombre et désolée, célébrée au moyen d’une parole raréfiée par la douleur, que nous convie cette poésie issue, semble-t-il, des zones frontières de la vie, suintant de là où « la nuit a la douceur des excréments de l’enfance » (p. 7) Dans un appel poignant, ele nous conjure de partager et peut-être de soulager quelque peu, ainsi, la peine majeure des exclus :
« Ecouter la vie couler à côté de soi comme
Un fleuve dans lequel on ne se baigne plus.
Marcher sans jambes vers la mort.
[…] Se réchauffer à si peu de sons. » (p. 19)
Mais ces sons minimaux, les seuls mots qui restent, ne sont-ils pas justement ceux de la poésie vivante ? Comme si, à la musique défaillante qui jadis nous portait en rêve vers l’infini de l’Eden illusoire, s’était substitué peu à peu dans la tristesse quotidienne « le silence de ronce qui sépare les mots » (p. 15).
Qui sait ? La douleur qui nous terrasse peut également, – si on le désire assez follement –, rouvrir notre cœur à la parole nourricière d’autrefois, la « musique infinie » frappée de nullité dans le présent par l’excès même de l’épreuve humaine. « Oreille, ô mère d’autrefois, écoute la langue / Qui entre en toi et en moi comme le pain de mémoire. Romps / Ce pain en signe de la musique qui a failli. » (p. 23) Un pain de vie, partagé avant, ou peut-être même après la passion inutile ?
A la lumière de ce souvenir pascal, on saisit mieux comment, dans les strophes finales de cette déploration bouleversante, le mal d’exister peut se muer lui-même en source d’un chant et d’un contre-savoir nouveaux. Par un retournement étonnant de la souffrance brute de vivre, – de seulement survivre –, la déprivation d’être se métamorphose sous nos yeux en floraison sonore, offerte à tous ceux qui écoutent la longue plainte. Une étrange résurrection des proies et des victimes s’effectue, grâce à la vibration, dans la gorge, des rares sons rédempteurs qui ont résisté au mutisme mortel ; soudain « des gisants se lèvent dans l’oreille » (p. 24).

Celle qui se plaignait de n’être « douée que d’ouïe », comme autrefois Louise, son aïeule alingue et silencieuse, nous annonce avec une sorte de jubilation, dans un soupir de soulagement durement gagné sur la destinée mortifère, que « qui n’a pas l’hameçon à l’âme / Ne sait rien. / Paix dans les plaies car c’est par elles / Que les sons parfois prient et que les bouches tutoient / La souffrance de tous. » (p. 20)
Ainsi le poème le plus pauvre en mots, le plus démuni de moyens efficaces d’agir sur e monde aveugle, sourd et muet, qui nous assiège de toute part, propose aux autres hommes un rappel du salut, durement acquis sur le malheur d’exister ici-haut. le poème s’obstine, en s’appuyant paradoxalement, sur la plus extrême sobriété de ses moyens langagiers, à œuvrer contre le mauvais silence des choses. Il nous porte au-delà du désespoir bu jusqu’à la lie, mais reconquis sur le temps noir de ce monde par la simple humilité rédemptrice de l’amour gratuit, dispensé sans contre-partie, pour alléger un instant « la souffrance de tous » :
« N’est-il pas un peu de foudre venue
D’une galaxie future pour nous guérir ?
[…]
Et les sons maintenant nous écoutent. »

Claude Vigée
10 juin 2007

* Concernant la poésie de Michèle Finck, voir également nos deux ouvrages Le passage du vivant, pp. 148-50. Paris : Parole et Silence, 2001, et Danser vers l’abîme, pp. 149-152. Paris : Parole et Silence, 2004.

Michèle Finck nous signale que paraît cet automne aux éditions Voix d’encre un recueil de ses poèmes (1983-2003) intitulé L’ouïe éblouie.


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