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Michèle Duclos s’entretient avec Jean-Paul Michel

22 avril 2011

par Michèle Duclos

Jean-Paul Michel : « Le réel, un Chaos ; le poème, ce qui nous reste, pour faire face. »
Entretien avec Michèle Duclos

Né en 1948, en Corrèze, poète (de 1975 à 1992 sous le nom de plume de Jean-Michel Michelena), critique d’art, essayiste, Jean-Paul Michel est aussi le fondateur des éditions William Blake & Co., lesquelles vont fêter leur trente-cinquième anniversaire. Ses poèmes rassemblés ont été publiés dans la collection Poésie/Flammarion en deux volumes : Le plus réel est ce hasard, et ce feu, 1997, édition nouvelle corrigée 2002 ; Je ne voudrais rien qui mente dans un livre », suivi de « Défends-toi, Beauté violente ! », 2010. Nous le remercions vivement de nous avoir accordé cet entretien. Michèle Duclos

M.D. : Votre maison d’édition, William Blake & Co., se veut un hommage au grand poète romantique anglais qui illustrait ses poèmes, les gravait et les imprimait à la demande. Le poète britannique Arthur Symons, qui lui a consacré un livre en 1908, ajoute qu’il les chantait et que, s’il avait pu noter la musique, il aurait créé le seul art total de l’histoire de la culture. Pour vos livres, vous substituez en quelque sorte la typographie à la peinture. Imprimer, au sens technique du terme, a été dès le départ une aventure, une passion ?

Jean-Paul Michel : Depuis une adolescence assez tendre, [1] l’acte d’imprimer s’est largement confondu à mes yeux avec l’acte d’écrire. ─ Tracer des signes, choisis avec soin, avec le sentiment, assez vite, d’une difficulté spéciale de l’entreprise, touchant la manière, la justesse, la portée requises, ─ d’un danger, aussi ; d’une responsabilité, de la forme non moins que du fond, qu’il faudrait assumer, et pour toujours, puisqu’on avait écrit ; le devoir subséquent de conserver l’empreinte de ce geste, d’en enregistrer la trace : garder la figure des inscriptions dont nous avons cru devoir prendre un jour le risque ; tout cela ne s’est jamais vraiment séparé, chez moi, depuis lors.

M.D : Vous êtes spécialiste de l’histoire de l’art, vous avez entre autres publié les essais posthumes de Jean-Marie Pontévia, qui fut votre professeur, puis votre ami à l’université de Bordeaux…

J.-P. M. : Je vois une grande proximité de ces actes (écrire, imprimer) avec le fait de dessiner, peindre, graver, lever des pierres, bornes, monuments. Pendant une très longue enfance, « connaître » ne fait qu’un avec le fait de recevoir des impressions : goûter, toucher, sentir, écouter, voir. Ces découvertes aventurées nous augmentent d’autant, en fait de joies, en fait de peines. Plus tard, sous le coup de ce sentiment de tant d’inconnu tout proche, on recherche activement des sensations nouvelles. ─ N’étaient ces aventures de l’expérience, ces mésaventures, nous n’aurions d’autres mondes qu’imaginés. Les arts de l’oeil ont disposé, chez moi, très tôt, d’une puissance d’effet spéciale. Ils ont nourri ma rêverie, lui ont offert des occasions multipliées, nombreuses, souvent brûlantes, lesquelles ont infléchi sensiblement ma vie à venir. C’est à cette prévalence des effets peints, chez lui comme chez moi, que je dois de m’être trouvé si bien dans la compagnie de Jean-Marie Pontévia. Bien que de formation philosophique, un tropisme puissant le tournait vers la peinture. Il avait d’ailleurs eu le désir de devenir peintre, fait des tentatives en ce sens. Ses écrits sur l’art doivent leur acuité, leur finesse à ce qu’ils sont, outre l’oeuvre d’un philosophe, la méditation d’un peintre rentré. Ce privilège dont bénéficiait la vision, chez nous, nous aurions été bien en peine d’échapper à ses sortilèges. Dois-je dire que je n’ai, pas plus que lui, fait aucun effort pour m’y soustraire ?

M.D : William Blake « & Co. » : On pense immédiatement aux grands poètes romantiques britanniques et allemands que vous avez publiés, ou évoquez souvent dans vos poèmes, Yeats, Hopkins, John Montague, Hölderlin, et aussi Dante témoin de votre amour pour l’Italie et le domaine méditerranéen… Mais la liste de vos admirations et inspirations est considérable et parfois surprend. Ainsi votre livre d’essais La Vérité jusqu’à la faute porte en couverture une série de portraits de Pascal et de Georges Bataille et vous évoquez souvent Kierkegaard et Dostoïevski. Il serait plus rapide de citer les auteurs que vous rejetez, voire exécrez …

J.-P. M. : Vous percevez des discontinuités où je sens plutôt l’unité vivante, distinctement individualisée, d’une grande et même famille, transhistorique comme translinguistique, que je dirais volontiers, à mes risques, celle des « extatiques nerveux. » Tous auteurs frappés, vous le remarquerez, de quelque stupeur devant le fait d’être ; nettement inclinés pourtant vers des oeuvres marquées par la vigueur, la surprise, l’énergie, la qualité des articulations. Et très capables d’agir, n’en doutez pas. Il manque à votre énumération Héraclite et Homère, le Pentateuque, Shakespeare, Spinoza, (dans mon Panthéon, ils vont très bien ensemble), Baudelaire, Rimbaud, Mallarmé. D’autres encore. Et « notre mère, l’Asie » ! Vous admettrez qu’au regard de ces infinis pulsant et irradiant, il nous soit loisible de ne pas nous perdre en jérémiades regardant ce qui nous touche moins, ou peut, même, en telle ou telle de ses parties, nous laisser froids. Puisque, aussi bien (c’est la chance et la limite des idiosyncrasies), nous « n’avons pas d’organe » pour tout.

M.D : Contrairement à des écrivains aquitains tels que Mauriac, aujourd’hui Sollers …, vous n’avez pas eu pour ambition de « monter » et de briller dans la Capitale. Au contraire vous êtes fidèle à vos origines périgourdines dans de fréquentes références, dans vos amitiés avec nombre de penseurs, même s’ils ont été amenés à « émigrer » tels Jean-Luc Nancy et Philippe Lacoue-Labarthe, des écrivains contemporains ou à peine du passé tels que Jehan Mayoux, Pierre Molinier, Pierre Michon, Pierre Bergounioux, (qui vous rend hommage dans le magnifique numéro 10 que vous consacre la revue Le Préau des Collines ) ; pour un passé plus lointain, citons Michel de Montaigne et La Boétie mais aussi le maître du premier au Collège de Guyenne, l’Ecossais Thomas Buchanan – auquel s’est aussi beaucoup intéressé Kenneth White dont vous avez publié certains des premiers poèmes. A ce conséquent bouquet on pourrait, sans se couper de l’Aquitaine, ajouter le magnifique chanteur basque bayonnais Benat Achiary que vous présentez dans un numéro (571, 2004) de la NRF à l’occasion d’un concert à Saint-Emilion ; et surtout, en voisins, Yves Bonnefoy, et André Breton que vous avez rencontré à Saint-Cirq-Lapopie en une sympathie réciproque peu avant sa mort.
Imaginez-vous un mouvement, une Ecole occitane aquitaine qui développerait une certaine joie de vivre, une certaine tolérance à la manière du grand Michaele Montano dont vous saluez la « paternelle image » après une visite en sa Tour en 1994 (
Le plus réel est ce hasard, et ce feu, poèmes 1976-1996, pp .189-191) ?

J.-P. M.  : Aurais-je le sentiment d’appartenir à une « école », ce serait celle de ces « extatiques nerveux » (de ces hyper-actifs d’un genre spécial : portés à l’exstase) dont nous parlions à l’instant. Vous voyez qu’il serait vain d’imaginer à cette « école » des frontières géographiques trop étroites, comme d’ailleurs une assignation à des temps trop courts. La joie de vivre et la tolérance, en revanche, lui conviennent très bien. Et Montaigne, bien sûr.

M.D : Justement, vous citez peu Montaigne, mais il est multiplement présent dans tout ce que vous écrivez : par le culte des amitiés totales, par l’évocation sans vergogne et pourtant discrète de votre vie privée et de vos sentiments, par l’innocence d’une indépendance tranquille, par votre haute liberté intellectuelle et la probité, et aussi par le rythme libre, « par sauts et gambades », de votre prose rythmée en vers...

J.-P. M. : Je ne vois pas qu’il reste beaucoup de progrès à faire, après Montaigne, en fait de liberté, de vigueur, de perfection brusque dans la manière, de feinte gaucherie, de sagesse et de vie. Mais on peut toujours se proposer d’atteindre une autre fois à quelques points où il aura touché. Un projet de cette sorte ne donne à celui qui s’y engage aucune garantie d’y réussir si peu que ce soit, mais il l’assure au moins de ne pas se perdre d’avance pour s’être laissé aller à viser trop bas. Nietzsche classe Montaigne, avec Schopenhauer, au premier rang de ceux dont il peut dire : « En vérité, du fait qu’un tel homme a écrit, le plaisir de vivre sur cette terre en a été augmenté. » J’accorde le plus grand prix à des bénéfices de cette nature, en fait d’art.

MD : Dans les années soixante, dès le lycée vous entrez en rébellion contre le caractère routinier de l’enseignement, particulièrement littéraire et, à l’université, philosophique. Par là vous rejoignez Sollers et le groupe Tel Quel. Avez-vous eu des contacts de travail avec cette équipe, ou d’autres ? Avec l’Internationale Situationniste ?

J.-P. M.  : Pour ce qui est de la « rébellion » de l’adolescence, il me suffira de dire qu’elle était totale, et que ses objets dépassaient de beaucoup le seul « caractère routinier de l’enseignement, particulièrement littéraire et philosophique ». Elle avait tous les caractères d’un soulèvement de l’être entier à l’encontre du tout de l’existence que l’on découvrait notre lot : une « colère blanche ». Quant à cela, mieux vaudrait interroger des témoins d’alors, présents en tiers. Il en existe. Au premier rang desquels Pierre Bergounioux. Nous étions dans la même Terminale, au Lycée Cabanis, à Brive, en 65-66. A moins d’un mètre l’un de l’autre. Il a conservé un souvenir distinct de ces années.

De 15 à 17 ans, quelques puissantes rencontres donnèrent à ces vertiges la sorte d’aliments qu’il leur fallait. Rimbaud, Les Fauves, Lautréamont, Picasso, le cubisme analytique, Dada, les Surréalistes, Le Coup de dés, Artaud, Joyce. A Bordeaux, ce seraient Hegel, Hölderlin, Pascal, Spinoza, Nietzsche, Baudelaire, Kierkegaard, Dostoievski, Bataille. ─ Pontévia, aussi, Tel quel, Molinier, la fulgurante Internationale situationniste. 1968 arriva à toute vitesse. Un instant, l’Histoire sembla marcher avec l’Idée : « Nous avions vingt ans et le monde avait vingt ans ». Nous avons été passionnément hégéliens. La longue adolescence que fut ce moment aura été bercée par une mystique de libertés et de délices pour tous, « en avant » : la certitude que l’histoire aurait un sens, qu’il dépendait de nous qu’elle fit un pas de plus, celui à partir duquel « tout retour en arrière serait devenu impossible ». Cette fièvre mettrait du temps à retomber. Lorsqu’il fallut bien admettre que, malgré tous nos efforts, le vieux monde avait repris le dessus, je suis revenu à ma fatalité : les sorcelleries typographiques. ─ Le premier livre signé « William Blake and Co. » paraît en 1976 ─ une « ronce anti-idéologique » : Du Dépeçage comme de l’un des Beaux-Arts.

J’ai rencontré Sollers pour la première fois à Paris, en 1966 ou 1967, en compagnie de Khaïr-Eddine, un soir, au Rosebud. A cette époque, il faisait profession de « réintroduire une intellectualité consciente au sein du Parti communiste français » (je cite de mémoire). Cela nous paraissait un programme voué à l’échec d’avance. Et très en retrait, relativement aux textes littéraires publiés par Tel Quel (Artaud, Bataille, Joyce), lesquels, en revanche, me requerraient vivement. Celui des membres de Tel Quel avec qui j’ai eu le plus de rapports directs a d’abord été Maurice Roche. Il m’avait demandé de collaborer à une feuille d’intervention dont il avait le projet : La Bataille, qui ne parut finalement jamais. Un peu plus tard Denis Roche, pour qui j’ai toujours eu (ai encore) grande admiration, estime, amitié. Mon pamphlet de rupture avec le gauchisme, La Politique mise à nu par ses célibataires même, en 1977, me valut un mot amical de Jacques Henric, dont le ton « baudelairien » me prouvait qu’il en avait senti la nécessité. Marcellin Pleynet m’écrivit à la parution de Le Fils apprête, à la mort, son chant, et présenta en Italie un dossier concernant mes poèmes, traduits par Adriano Spatola. L’Infini publia Conseils aux jeunes écrivains, puis mon article à la mort de Hervé Guibert, mais non le dossier que je lui avais proposé à la mort de Mohammed Khaïr-Eddine. Je n’ai jamais souscrit, en revanche, au moment « maoïste » de Tel Quel. Dans le droit fil du jugement des surréalistes, je tenais que la moindre des choses, pour un révolutionnaire digne de ce nom, était d’être un anti-stalinien rigoureux. Nous ne pouvions admettre que dans les années 60 du XXeme siècle des intellectuels aient la légèreté de se réclamer de Staline, en France, comptant pour rien la caporalisation des esprits, l’esclavage d’Etat, la délation, l’endoctrinement, les camps, la bêtise bureaucratique à tous les étages. Nous trouvions cet alignement inepte, de la part de ceux à qui revenait au premier chef la responsabilité de la lucidité critique. Pour l’Internationale situationniste, si j’avais lu ce qu’on pouvait lire, je n’ai jamais rencontré l’un ou l’autre de ses peu nombreux rédacteurs. J’admirais leur insolence, leur goût du style. Un point nous séparait : leur déni à l’endroit de l’art, que je trouvais (et trouve toujours) on ne peut plus idéologique. Je revendiquais plutôt, à l’encontre de toutes les postulations à la mode d’une quelconque « fin de l’art », la lucidité d’un Baudelaire : en toute chose humaine, l’art est le premier et le dernier mot. Nous devons assentir à cette fatalité si nous ne voulons pas qu’elle nous traîne.

M.D : Par-delà votre admiration pour le caractère hautainement entier et intègre de Breton il est peu question chez vous des surréalistes ou du Grand Jeu. Pour vous la Beauté est « violente » mais pas « convulsive » ?

J.

- P. M. : La figure d’André Breton se détache toujours pour moi avec une netteté spéciale. La chance a voulu que je rencontre cet homme magnifique à l’âge de dix-sept ans. J’ai le souvenir de ce que, dans les conversations que nous eûmes, il fit cette remarque, qu’à ses yeux, « la poésie n’avait pas pour fonction première d’accueillir l’ordure, puisqu’elle était exactement faite pour nous permettre de lui échapper ». Il n’avait aucun effort à faire pour me convaincre. Rien ne peint mieux André Breton que cette épitaphe de Marcel Duchamp, en 1966 : « Il était l’amant de l’amour dans un monde qui croit à la prostitution. » Mais, pour intact que demeure pour moi son prestige, je ne peux dire avoir donné grand prix, poétiquement, aux productions tardives que je voyais celles du Groupe surréaliste des années soixante, marquées, à mes yeux du moins, par la redite plus que par l’invention. Le Groupe maintenait des positions de principe, par lui conquises, et qui devaient être, par lui, défendues. Mais tout cela me semblait avoir été déjà largement enregistré par l’histoire. J’avais dix-sept ans. J’avais faim d’oeuvres nouvelles.

M.D : Si une certaine « mauvaiseté » recherchée, un défi du vice, à vos débuts évoque Lautréamont et sa révolte cosmique, si Rimbaud est très présent en son « Bateau Ivre » et par une imagination adolescente voire enfantine délirante et son style bref et péremptoire (« Je dois me faire bête » ( La vérité, jusqu’à la faute, p. 16), « J’usais de noms de guerre. J’écrivais des livres bizarres » (VJF, p. 62)), Mallarmé est encore plus présent et efficace par l’occupation typographique de la page mais surtout dans sa quête orphique par le Verbe. Vous êtes particulièrement ambitieux, ontologiquement parlant, pour le livre et pour la poésie, puisque selon vous (« l’Atelier de Jean-Paul Michel », Le Préau des collines n°10, 2009, p. 63) « après Auschwitz on ne pouvait rien attendre, sinon d’elle ». Et (PC, p. 268) : « J’appelle ‘ art’ ce pari sur un ‘salut’, un ‘rachat’ possible, une ultime chance d’habiter humainement la terre. En cela, la poésie touche à l’éthique comme l’éthique touche au droit ».

J

.-P. M. : Je vois une valeur essentielle à ce que vous appelez, avec justesse, une ambition « ontologique » pour le poème. Mais revenons au mal. Vous m’avez dit un jour ne pas comprendre ce titre : « Beau front pour une vilaine âme ». Vous trouviez obscur ce besoin de se martyriser, de se flageller, d’ « expier » que pouvait ressentir un homme jeune, apparemment bien portant, que l’on avait pu connaître provoquant, certes, mais dont on n’avait pas connaissance qu’il ait commis des actes à ce point infâmes qu’il doive marcher à cause d’eux au-devant de la vindicte publique en se passant lui-même la corde au cou. Aussi surprenant que cela puisse vous paraître (je peux le concevoir), je me souviens pourtant avoir écrit alors, avec une conscience aiguë de la nécessité et de l’urgence de cette marche au « sacrifice » : « Je veux dire du mal de moi ». Appelons cela un souci marqué d’hygiène, métaphysiquement ; le besoin senti d’une agression à l’endroit de l’existence vulgaire, dont il fallait à toute force se « laver », au gant de crin, publiquement.

Un dégoût, puissamment ressenti, bordé de non-sens, appelait les scarifications que sont les livres d’alors comme la dernière justice possible, à l’encontre des simulacres intellectuels et moraux que je voyais notre offensant lot fatal, comme espèce. Un violent haut-le-corps soulevait l’adolescent contre la vie plate, dégradée, sa vacuité mensongère, violente et vaine. Je dois à la vérité de confesser, chez moi, de loin en loin, quelques vagues de cette sorte. Elles submergent tout. La révolte « blanche » de la première adolescence, dont nous parlions tout à l’heure, en procédait directement. La moindre des nécessités du poème n’est pas qu’il soit, dans ces moments, ce qui nous reste, pour faire face. ─ Il vous sera aisé de mesurer le prix que put avoir bientôt une confiance nouvelle dans la parole, depuis des vertiges de cette sorte, laquelle me serait rendue au sortir de ces dépiècements, quand je ne l’attendais plus.

Voilà un point possible où adosser votre lecture. Il vous suffirait de prendre acte, littéralement, de ce qui s’est écrit, dans cette apocalypse, pour que ce qui vous paraissait tellement obscur prenne sens aussitôt. Un conflit avec le néant vous deviendrait sensible, dont la résolution passait alors par cette récusation violente des artifices de l’esprit, avant que de les reconnaître fatals, plus tard, le lot qui nous est échu, et la condition de possibilité même du poème. Non moins cruels, la mise en cause de la légitimité du langage, avant que de le redécouvrir cette possible planche sur la mer, qu’il est ; l’ironie douloureuse opposée aux fallacieuses vertus des hommes ; l’impératif de descendre dans la vie simplement la vie pour tenter de contenir l’intimation tératologique qui nous enjoint de mourir comme des saints. ─ « Je dois me faire bête », oui, je fus fondé à l’écrire, car il s’agissait de devoir vivre encore, et que les bêtes seules veulent vivre, n’est-ce pas ? Il ne s’agissait nullement de provocation enfantine, mais de trouver un viatique pour défendre en soi la vie a minima, se garder, reconnaître sans périr le déploiement du réel comme ce qu’il est, la logique a-humaine qui est la sienne : (« géologie, biologie, zoologie, sociologies »), tenir au loin, de toutes ses forces, la tentation d’aller à la perte de tout sens. C’est de médecine qu’il s’agissait dans ces exercices, d’un effort de rétablissement dans la vie vivable, après avoir voulu si fort tant d’impossible avéré ─ connu maintenant de l’impossible, auquel il faudrait opposer un contrepoids d’assez de force. Bizarrement, ces vivisections m’ont sauvé. D’une certaine façon, ce passage de l’autre côté a été ma cure. Cela n’a pas duré moins de dix années, toutefois, pendant lesquelles je me suis efforcé d’opposer, autant que de besoin, ce qu’il faudrait de vie sans esprit à la menace de volatilisation à quoi m’exposait l’idée démesurée que je m’étais faite de mon devoir en poésie.

Les pages écrites de 1975 à 1985 donnent un corps lisible à ces effrois. Depuis cette date je n’ai eu de cesse que de tenter de leur « répondre » avec la force requise, à la hauteur voulue. La « vilaine âme » qui vous intriguait tant était moins l’essai d’un autoportrait expressionniste de jeunesse (ce qu’elle pouvait être aussi) que la marque, le stigmate d’une appartenance à l’espèce accablante que je découvrais avec effroi le réel même, en nous et devant nous, et dont, en bonne justice, il s’agirait de faire litière, une bonne fois. Ce ne pourrait être que dans un ordre inouï du poème, avec une force et un éclat proportionnels à la gravité du mal. Et dans le plus grand scandale public possible. J’avais des alliés, dans cette entreprise. Goya, les Fauves, le cubisme analytique, Giacometti. Les peintres qui me fascinaient avaient montré la voie ─ avec quelle éblouissante puissance ! Quel pouvoir de contrepartie ! Ils m’ont sauvé. Pour valoir si peu que ce soit, la poésie devrait se porter à la hauteur des réponses de ces héros. Il y allait pour elle de la vie ou de la mort. Depuis ces évidences, le livre s’est écrit sans trêve, sous le coup de la même imprévisible nécessité qu’au premier jour. Il me porte autant que je le porte. Il donne son centre à ma vie, la conduit, la stimule, l’appelle, la jette au-devant de soi.

Voilà le soubassement du pari « ontologique » que soulignait avec surprise votre question : « J’appelle « art » ce pari sur un « salut », un « rachat » possible, une ultime chance d’habiter humainement la terre ». Trente ans après Beau front pour une vilaine âme, ces lignes consonnent avec les effrois initiaux. Puisque le réel était un Chaos, le poème inventerait un monde en réponse,– et, en bonne justice, ce monde serait d’abord un chaos, comme chez les Fauves – une catastrophe d’art, choisie et assumée comme telle. Mais ces sorcelleries (« sacrifices de langage », « dépôts votifs », « vivisections », figures et cérémonies de la parole devraient faire le poids. ─ Comme Goya, Gauguin, Van Gogh, Cézanne, Manet, Matisse avaient fait le poids. A moins, ce n’était pas la peine, la partie était perdue d’avance. Ces paris touchant des possibles devaient offrir une chance de plus à la vie.
La munir de potentialités nouvelles ; déplacer son centre – le poème devenir le point d’appui depuis lequel soulever quelque part de fatalités autrement laissées sans contrepartie. Pas moins.

Je trouvais que, depuis Mallarmé, nous avions pris un retard inquiétant sur nos camarades les peintres ; la poésie bien fluette, en France, au regard de la présence éclatante de ces monstres de bravoure, dont le désintéressement, la passion, les inventions fulgurantes, la justesse, la grâce faisaient signe avec une force à nulle autre pareille. Je n’ai jamais voulu d’autres maîtres qu’eux. Ma folie aura été, depuis cette déjà lointaine adolescence, de jeter tant de bois qu’il faudrait dans le feu pour tenter de rendre au poème un peu des puissances perdues, si, du moins, dépendait tant soit peu de nous que l’on ne regarde pas ces grands efforts comme maintenant sans prix. Tous les moyens seraient bons, sauf les ennuyeux. Des résolutions de cette sorte, à l’âge de dix-sept ans (« Dans les livres de / nos poètes / je ne reconnaissais pas / la vie », « Demain, l’autre, toujours ! »), pourront vous paraître marquées de quelque perte manifeste de tout sens des proportions. C’est elles, pourtant, qui ont conduit ma vie. Quarante-cinq ans après, je serais bien en peine de me soustraire à l’intimation de poursuivre, avec ce sentiment lancinant de n’avoir pas fait la moitié de ce qui avait été promis ; la peur que le temps imparti soit trop court, que l’aventure prenne fin avant que le livre ait trouvé la force, la forme inouïes qu’il lui faut.

M.D : Du point de vue de la relation au monde et de l’écriture, pourtant, vous semblez vous opposer à un Mallarmé, plus pessimiste quant à l’efficacité du Verbe et même de sa réception par un public. Il ne s’agit plus pour vous de « suggérer » en enveloppant délibérément de brumes, mais de « Nommer ». Est au cœur de vos préoccupations l’acte de nommer avec justesse dans une « violente passion du réel » (Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre, p. 60) : volonté d’ « Un Livre où, des choses réelles, se put sentir sensiblement l’arête. A s’y couper, dit-il. » « En Art, je crois (…) à la folie de relever le défi de simplement nommer » (JRM, p. 226). Quant aux « livres (…) s’illumine en eux (…) la seule part de miracle à laquelle il puisse être donné à des hommes d’avoir indiscutablement part » (VJF, p. 103). Loin de la « Beauté », « Beauté du monde / donné (…), comment « dire / ce qui est (…) sa terrible / beauté nue ? » « Défends-toi sublime beauté du monde donné ! » (JRM, p. 253).

J.

- P. M. : Touchant les relations de l’écriture et du monde, la confiance que l’on peut avoir dans la puissance de nos signes, il me semble nécessaire de distinguer fermement entre « le réel » et nos « mondes ». Le réel ? L’extériorité de ce qui est sans nous, hors de nous, avant nous, procès sans sujet ni fin, a-humain, hors tout « sens », et, comme tel, irreprésentable. Nous nous heurtons à sa transcendance comme à un fait résistant, aussi bien dans l’ordre de la connaissance que dans celui de l’action. Il nous renvoie à notre ignorance. Devant lui, les arts, le langage, la pensée, les savoirs en général : des systèmes de signes, analysables dans leurs structures et leurs effets, produits par des groupes humains dans l’histoire de l’activité symbolique. La fonction de ces opérations paradoxales ? Découper tant de « mondes » que l’on pourra, pensables, assignables, « tenables » par des bipèdes symbolisants. L’humanité ordonne électivement son rapport à toute chose et à soi dans ces jeux. Le poème n’est jamais que l’un des lieux les plus archaïques de ces opérations. Comme tel, il est donc, par essence, en puissance de produire des mondes. De quels mondes humains pourrions-nous bien disposer, d’ailleurs, n’était le poème ? ─ Il en va de même de nos actions et de nos entreprises, si communément méconnues être le grand poème qu’elles sont.
Touchant Mallarmé, je ne regarde aucunement son opération comme une « fin » du poétique, plutôt comme un point de départ nouveau. Mallarmé descend aux tréfonds de l’acte de l’écriture, en lequel il reconnaît une sorcellerie. En cela, son audace n’a d’égale que sa subtilité ; son goût de la vérité, sa finesse. Mallarmé recharge de potentialités l’acte du poème comme aucun autre. Nous lui sommes redevables de tout, quand il s’agit de fonder à nouveau la légitimité du poème, « au fond du ravin moderne » (Denis Roche). Il constitue le plus solide point de résistance au nihilisme « anti-art » ambiant, chez des renonçants auxquels je reprocherais de se résigner un peu trop vite au pire.

Pour autant, je n’ai aucunement le désir de reconduire en termes d’école, de chapelle, ou de goût l’ensemble des attendus esthétiques qui étaient les siens. Ses ressources stylistiques ont une grâce inconfondable. Elles font de lui l’artiste unique qu’il est. Je ne vois pas que, pour autant, les très purs artifices par lesquels il a choisi de protéger, quant à lui, le Mystère dans les Lettres demandent à être, aujourd’hui, imités par quiconque. Cela n’irait pas sans ridicule. Il est même à craindre que, non moins que lui, nous ayons à inventer les voies d’opération du poème à venir, comme il en fut toujours. Cette injonction de devoir fonder, sans fin, le poème à neuf, pour qu’il vaille, comme acte initial et comme puissance, comme musique et comme chance, nous lui devons de l’avoir reçue avec le sentiment d’une urgence nouvelle. Pour cet exemple éclatant de « ce que l’on peut faire avec des mots » [2] (2), je le place au premier rang de mes maîtres les plus actuels, en fait d’art. Et mon désir serait de dire ici, avant toute chose, à son endroit, ma dette.

Bibliographie des publications récentes :

Jean-Paul Michel, Le plus réel est ce hasard, et ce feu, poèmes 1976-1996, Paris : Flammarion, 1997, 2002.
Jean-Paul Michel, Bonté seconde, coup de dés, Cahier dirigé par Tristan Hordé. Nantes : Joseph K, 2002.
Jean-Paul Michel, Poursuivre avec Mallarmé. Un salut. Manifeste publié pour le trentième anniversaire des éditions William Blake and Co. Bordeaux : William Blake and Co., 2005.
Jean-Paul Michel, La vérité, jusqu’à la faute, Paris : Verticales Gallimard, 2007.
Jean-Paul Michel, Je ne voudrais rien qui mente, dans un livre, suivi de « Défends-toi, Beauté violente ! », Paris : Flammarion, 2010.
Jean-Paul Michel, Vertiges préjudiciels, in La Nouvelle revue française, n° 595, Paris : Gallimard, Octobre 2010.
L’atelier de Jean-Paul Michel, Cahier collectif dirigé par Jean-Paul Botta, Le préau des collines, n°10, Paris, 2009. Pierre Bergounioux et vingt-cinq auteurs.

Un poème de Jean-Paul Michel :

« L’admiration, le fondement...l’ignorance, le bout. »

Azur semé de trèfles d’or à une patte
de lion de même et Vous « valet de cartes » trop modeste
Seigneur
« à la plus basse et commune façon de vivre dressé »
M d’or
à la fenêtre en cette rue s’émeut
le moelleux feuilleté de quatre
siècles d’épaisseur de temps
savouré en un unique point d’espace
charnel Vous
passiez

Me souvient qu’estudiant ma chambre
jouxtait l’estal des Eyquem
La Boétie, Salignac-Sarlat,
Elie Vinet, Buchanan, La Sau
ici, ainsi, là & comme
au droit de ces rues Vous
riiez

En cette nuit demi-nu puissé-je
de vers irréguliers bien francs l’un court à l’excès l’autre
de tours détours qui ne prévienne lors qu’il
vire
rompt bifurque change – de ton d’objet de couleur –
célébrer Messer telle
sapience – et gourmande – & si frais
esprit
oeuvrant à la surprise de bondir tant belle
langue vive d’audace à grand train
– l’élan le bond l’éclat
« marcher partout la tête haute, le visage et le coeur
ouverts »
Puisse votre paternelle image
encor « grossir (ce) coeur d’ingénuité
et de franchise »

Certes ne fut jamais en manque Michaele Montano
votre goût de gentillesse et beauté (Ô que les classes des écoles soient
jonchées de feuilles vertes et
de fleurs !)
« Estre à soy », « estudier sans livre » « combien vaut plaisir jeu
passe-temps »
l’ignorent les pédants à longue robe item comme
« Poésie nous ravit &
ravage »
plaît entendre sonner ma jongle
d’échos de votre voix comme
de pièces d’or

Faillent par trop la couleur le bruit chevaux chariots accents dés
Resurgi pourtant Montaigne
– belle nuit des ans pliée dépliée
« L’admiration le fondement, (...) l’ignorance le bout »
« Crève-coeur »
l’amitié perdue
parfaite vie fatale – et vie nôtre.

On vous presse, mais Vous, en fraise, à pas lents,
brossant votre habit d’une main de grâce,
de la Tour aux communs eschelonnant
des doutes souriez
ému de la surprise d’être de sentir
combien l’histoire est fable Vous sachant
en la main de Sénèque, Seigneur, et plus nu
que sauvage outre les mers

Montaigne, juillet 1994.
Bordeaux, 10 septembre 1994.

Dernier état.
in, Le plus réel est ce hasard, et ce feu, Flammarion, Paris, 2002
édition nouvelle corrigée.

Notes

[1J’ai réalisé, matériellement, comme « éditeur », mon premier livre à l’âge de dix-sept ans : Le Roi, de Mohammed Khaïr-Eddine, en 1966, à Brive, sur une presse de récupération.

[2André Breton, à propos de sa découverte de Mallarmé.