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Michèle Duclos

9 mars 2007

par Anne Mounic

Michèle Duclos, Kenneth White, nomade intellectuel, poète du monde. Grenoble : ELLUG Université Stendhal, 2006.

Dans cette monographie très agréable à lire, Michèle Duclos retrace l’itinéraire poétique de Kenneth White. Dans l’introduction, l’auteur de cette étude fouillée, qui est aussi membre du Comité de rédaction de Temporel et active collaboratrice de notre revue, insiste sur le refus du dualisme occidental chez ce poète, et universitaire, d’origine écossaise, mais vivant en France, et justifie son titre par une citation extraite de Le lieu et la parole (Scorff, 1997, p. 55 ; cité p. 10) :
« Toutes les cultures sont partielles […] chacune insiste sur un ou deux aspects de la potentialité humaine […] et pour arriver à une notion de culture tant soit peu complète, on a intérêt à « nomadiser » d’une culture à l’autre à travers le monde. »

On envisagera donc un parcours horizontal, une « cartographie mentale » (p. 11), selon trois grands axes : « l’espace premier », c’est-à-dire l’Ecosse de l’enfance, « l’itinéraire du nomade intellectuel », Allemagne, France, espaces américains et Orient , puis « une poétique du monde », d’où découle une poésie du cosmos et des choses.

Né le 28 avril 1936 à Glasgow, dans un quartier déshérité, le poète rejette très vite le dogme chrétien pour « l’église tanguante des éléments » (cité p. 23). Edwin Muir s’était déjà exprimé sur le poids insupportable du calvinisme dans l’Ecosse presbytérienne, mais cherchait dans le mythe un réenchantement du monde, ce que Kenneth White refuse catégoriquement au nom des « trois paramètres de l’équation cosmologique whitienne : énergie, espace, lumière » (p. 27). Le poète parle pourtant, en songeant au goéland, de « transcendantal immanent » (p. 31) et se réfère au « coup d’aile » en poésie, nous rappelant en cela Bachelard dans L’Air et les songes. En tout cas, l’Ecosse est le « monde hyperboréen », « hérité des Grecs, repris par Nietzsche » (p. 33). [Pindare fait référence au culte des Hyperboréens vénérant Apollon dans la Troisième Olympique, mais d’autres auteurs grecs les mentionnent, Apollodore, Diodore de Sicle, Hérodote et Pausanias. Nietzsche en fait des modèles de dépassement des valeurs de l’humanité dans L’Antéchrist.] Le Nord s’y allie au blanc (White). Cette nature dépouillée s’oppose à la ville, « Glasgow et ses foules houleuses » (cité p. 41), en laquelle le poète est confronté à une « civilisation qui enferme le sujet dans l’histoire événementielle, le réduit à n’être qu’une entité psychosociale » (p. 41). Toutefois, le poète, qui lit les poètes japonais, accepte la « nécessité » de cet « enfer » (p. 45).

Kenneth White retrouve la ville à Munich, où il s’intéresse au Romantisme allemand, et particulièrement à Hölderlin, mais aussi à Nietzsche et Heidegger, puis à Paris. Rimbaud le fascine, mais aussi Victor Segalen. Il admire les Surréalistes, Breton en particulier. Toutefois, nous indique en note Michèle Duclos : « La thématique de l’Amour, si chère à Breton, est également éliminée de la praxis whitienne, comme manifestation de ce « moi intermédiaire » considéré comme un obstacle à l’épanouissement de la « conscience cosmique » (White reproche aussi à D.H. Lawrence de n’avoir pas su l’éliminer). » (p. 119) Le poète séjourne dans les Pyrénées, puis en Bretagne. C’est là qu’apparaît le concept de « géopoétique ». « La Bretagne, l’Armorique me semble particulièrement propice à ce travail géopoétique, parce que c’est un paysage élémentaire qui nous fait remonter jusqu’aux sources de notre être et de notre pensée. » (Géo, n° 61, mars 1984 ; cité p. 143).

Dans les « espaces américains », White suit, entre autres, Thoreau et Whitman. Il « achève de se dégager de la gangue de son éducation protestante, chrétienne et idéaliste » (p. 160) et recherche en Orient « une relation au non-humain » (p. 167). Il s’intéresse au chamanisme, au bouddhisme et au taoïsme. Le poète parle de « logique du vide » et de « terre érotique » (p. 165) – sans amour ? – et voit dans la culture bouddhique « une dialectique de l’espace » tout en décrivant tout de même celle du temps vécu : « Si l’on pense à un chemin écrit, il ne peut être question du déroulement d’une intrigue, mais du déploiement d’une énergie, des moments yang (d’énergie forte et brillante) alternant avec des moments yin (de tranquillité et de contemplation). » (L’Esprit nomade, Grasset, 1987, p. 261 ; cité pp. 175-76.) La notion d’ « espace-temps » se fait jour d’ailleurs dans un séminaire (p. 296), mais il ne s’agit pas réellement de dialectique existentielle puisqu’il est au contraire requis de s’affranchir de l’angoisse d’exister (p. 221), de se détourner des « drames de la personne » (p. 223) par une « pensée naturaliste et cosmique » visant à une « réconciliation totale avec le monde » (p. 222).
En son « surnihilisme », White rejette mythe, religion, « conscience historique », « ego psychosocial » (p. 230) : « En un mot, il s’agit de sortir de l’Homme (avec toutes ses majuscules) pour retrouver un mouvement nomade de la Terre et, à partir de là, une parole-de-monde, une parole mondiale. » (Le Lieu et la parole, p. 102 ; cité p. 230.) Le poète établit une équation entre « matière du monde » et « matière du langage », mais paraît oublier le sujet qui parle ce langage, ce que ne fait pas Bachelard d’ailleurs. Bien au contraire.

On comprend que le poète qui se met en rapport avec les choses (p. 231) se tourne vers la science en rejetant toute perspective « humaniste ». Pourtant, même si ce mot, « humanisme », est galvaudé, peut-on vraiment concilier anti-humanisme, récusation du sujet et « rythme respiratoire de la marche et de la pensée » (p. 285) ?
On reconnaît là le Nietzsche de Humain, trop humain, par exemple, qui place l’individu en rapport avec la nature, ou nécessité, privilégiant le point de vue scientifique, donc objectif : « … chaque mouvement peut se calculer mathématiquement » (« Pour servir à l’histoire des sentiments moraux », 106). La vie s’y trouve réduite, comme chez Schopenhauer, à une force inconsciente et anonyme : « La vie profonde du langage échappe à la volonté superficielle de l’individu, qui n’apportera de modifications durables que s’il a su s’accorder avec une vérité cosmique qui est aussi celle de la psyché. » (p. 301) Pourtant le poète décrit ainsi son travail dans Atlantica (Grasset, 1986, pp. 54-55 ; cité pp. 301-2) :
« this quiet thing happening
taking shape, unshaping, reshaping
between me, the language
and the snow »
« Cette chose qui advient sans bruit
qui prend forme, perd forme, se reforme
entre moi, le langage
et la neige »

Il existe bien un Je qui se fonde comme sujet dans le langage. Et quelle est cette « vérité cosmique » si ce qui nous dépasse n’est pas transcendance ?

C’est le mérite de cet ouvrage, par un exposé clair de la pensée de Kenneth White, de susciter ce questionnement sur la nature du poème : relation aux choses, ou bien relation à l’être et aux êtres, du Je au Cela pour reprendre les termes de Martin Buber ou du Je au Tu, monde de « l’expérience égocentrique » (Martin Buber, Je et Tu, Aubier, p. 45) ou relation et réciprocité ? « Toute réalité est une efficience à laquelle je participe sans vouloir me l’approprier. Où manque la participation, il n’y a pas de réalité. Où il y a appropriation égoïste, il n’y a pas de réalité. La participation est d’autant plus parfaite que le contact du Tu est plus immédiat.
Le Je est réel dans la mesure où il participe à la réalité. Il devient d’autant plus réel que cette participation est plus complète. » (Id., p. 98)
C’est dans la relation et réciprocité que se transcende le dualisme du sujet et de l’objet. Le poème, me semble-t-il, donne voix à cette subjectivité des êtres et des choses. Dans cet élan, le monde nous est donné.


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