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Michel Henry, Romans

30 septembre 2009

par Anne Mounic

Michel Henry, Romans. Paris : Belles Lettres, collection « encre marine », 2009.

Préfacé par Anne Henry, ce volume contient les trois romans – Le Jeune Officier (1964), L’Amour les yeux fermés (1976) et Le Fils du roi (1981) – écrits par celui qui est connu pour son œuvre de philosophe – notamment L’Essence de la manifestation (1963), Philosophie et phénoménologie du corps (1965), Voir l’invisible – sur Kandinsky (1988), C’est moi la Vérité. Pour une philosophie du christianisme (1996) ou Incarnation. Une philosophie de la chair ((2000) – Michel Henry (1922-2002). Dans ces trois allégories, chacune construite à partir d’une idée, on retrouve les préoccupations du philosophe de la puissance d’être – suivant en cela Maine de Biran principalement – et du pathos, qui retourna la phénoménologie du visible vers l’invisible, ou l’intériorité – la vie en son essence, telle qu’elle se manifeste en notre intimité.

Les trois paraboles sont plus ou moins explicitées : Le Jeune Officier a pour mission d’éliminer les rats sur un navire de guerre. On se doute qu’on effleure là la question du mal, de l’ambivalence de la vie et du devenir, puisque, une fois les rats sortis du bateau, il s’en retrouve une « superbe portée » dans un sac de farine destiné à l’approvisionnement du vaisseau. L’amour, les yeux fermés, prix Renaudot 1976, désigne clairement le mal comme totalitarisme de l’intellect, mépris de l’individu et de toute forme de spiritualité. Au cours d’une crise iconoclaste, qui ressemble un peu à celle qu’a connue Constantinople au huitième siècle, et « nivelliste », qui rappelle un peu Mai 68, le terme s’inspirant peut-être des Levellers de l’Angleterre du dix-septième siècle, la cité d’Aliohova, un peu russe, un peu italienne, et qui ressemble peut-être aussi à la Byzance de Yeats, « une architecture qui suggère la Cité sacrée de l’Apocalypse de Saint-Jean » (A Vision, V, 4), la ville de toute perfection spirituelle et architecturale se meurt, finalement détruite dans un formidable incendie – apocalyptique. Le Fils du roi est une adaptation de la Passion du Christ dans un hôpital psychiatrique : celui qui se veut « fils de roi » et n’en démord pas (on le déclarerait sinon guéri et il pourrait par exemple devenir… enseignant) finit crucifié, et lié, sur son lit, subissant des électrochocs.

Dans chacun de ces romans, le narrateur, parlant à la première personne, se trouve dans un lieu clos, vaisseau de guerre, cité à la splendeur déchue, ou asile d’aliénés, dont il cherche à s’échapper, substituant à la totalité de l’espace borné l’infini de l’aspiration à être. Dans le premier cas, ce sont les rats, indésirables et indésirés qui finissent par déclarer forfait et par quitter les lieux ; dans le second cas, Sahli, l’étranger jadis invité par l’Université, quand on y donnait encore des cours, parvient à s’enfuir avec Deborah, qui laisse derrière elle son père, tué par l’insurrection ; dans le dernier récit, le « fils de roi » est pris au piège de l’incompatibilité de ses dires avec la rationalité d’autrui. Si, dans les deux premiers romans, le narrateur, bien qu’impliqué dans le déploiement de l’idée, demeure étranger à ce qu’on pourrait nommer sa réalité incarnée, dans le troisième, le pathos singulier ploie sous la logique rationnelle du monde extérieur : « J’étais pris au piège, tout effort pour en sortir resserrait sur mon cou les liens du filet. » (p. 548)

Lisant ces trois romans, on se souvient de l’essai de 1987, republié en 2004, La Barbarie. Dans la préface à la nouvelle édition, datée d’octobre 2000, Michel Henry présente ainsi les choses : « Ce livre est parti d’un constat simple mais paradoxal, celui d’une époque, la nôtre, caractérisée par un développement sans précédent du savoir allant de pair avec l’effondrement de la culture. Pour la première fois sans doute dans l’histoire de l’humanité, savoir et culture divergent, au point de s’opposer dans un affrontement gigantesque – une lutte à mort, s’il est vrai que le triomphe du premier entraîne la disparition de la seconde. » (Quadrige 2004, p. 1) La connaissance en question, née au dix-septième siècle (on pense à ce que disait Eliot de la « dissociation de la sensibilité », dont il situe l’origine à la même époque), s’intéresse à « un univers réduit désormais à un ensemble objectifs de phénomènes matériels » (p. 2). La culture, par contre, prend racine dans la vie, « dans son mouvement incessant de venir en soi, de s’éprouver soi-même et ainsi de s’accroître de quoi » ; elle est en cela « l’ensemble des réponses pathétiques que la vie s’efforce d’apporter à l’immense Désir qui la traverse » (p. 3). En termes kierkegaardiens, de la science au roman, en l’occurrence (je parle pour ma part plus volontiers du poème), s’établit la différence du général au singulier. Si l’individu peut fuir l’enfermement dans le général, qu’il prenne la forme du tragique ou du concept, ce sera dans la verticalité de l’instant – ce qu’on peut nommer « spiritualité ».

Dans le second roman, on sent l’agacement de Michel Henry face à une certaine étroitesse gauchiste de pensée, dont on pourrait dire qu’il la caricature si elle ne se caricaturait pas elle-même assez souvent. Je ne vois pas, pour ma part, Mai 68 de façon complètement négative ; sous certains aspects, notamment en ce qui concerne les mœurs, la situation de la femme, mais aussi la prise de conscience de la nécessité du dialogue social (bien mis à mal, néanmoins, à notre époque), ces « événements » constituèrent une libération. Toutefois, la réflexion sur l’individu, la personne, le sujet – et donc la liberté – n’a pas été menée et nous en payons actuellement les conséquences. Il réside une certaine ironie dans le fait de constater qu’une certaine idéologie de gauche, soumettant l’individu au collectif et, surtout, exaltant le point de vue scientifique et les conquêtes matérielles comme seules réalités tangibles, dignes de foi et d’intérêt, a aussi préparé la voie au triomphe de ce qu’on nomme actuellement « libéralisme » économique – le désir s’enfermant dans l’unique poursuite, abstraite, de l’argent pour l’argent, indépendamment même de tout bien-être concret, comme l’a montré, en 1900, Georg Simmel. On peut sans doute voir là facétie du devenir, sachant que rien n’est absolument bon et que le temps révèle les limites de la pensée. Et je pense toujours à ce que déplorait Martin Buber dans Gog et Magog, que le mal puisse « se servir du bien pour écraser le bien » (Idées Gallimard 1983, p. 77).
En ce face-à-face du singulier et du général, ou de l’universel, c’est bien la question du pouvoir qui se pose. Impossible dès lors de ne pas dissocier le message évangélique d’amour et de vie de l’usage qu’en ont fait les Eglises et notamment l’Eglise catholique, et ce que Mateo Aleman, l’auteur de La vie de Guzman d’Alfarache, nomme les « trois Saintes : Inquisition, Frairie et Croisade ». En somme, je crains que le passé ne nous aide que partiellement à envisager l’avenir, à travers les voix singulières effectivement, et ce combat, toujours, dans les affres de l’Histoire. (L’Italie de la Renaissance n’était-elle pas un monde où il fallait savoir esquiver la violence ?) Michel Henry, qui fut résistant, en sait plus que moi sur cette question.
En somme, tout est question d’équilibre et je terminerai sur ces vers de Yeats dans « Sailing to Byzantium » (En faisant voile sur Byzance) :

« Ou m’installer sur un rameau d’or pour chanter
Aux seigneurs et dames de Byzance
Les choses du passé, qui passent, ou à venir. »

L’unité d’être s’inscrit dans une certaine intégrité temporelle, le passé, dans le présent de l’acte créateur, donnant naissance à l’avenir. Et il est vrai que « Du passé faisons table rase », vers de « L’Internationale », tient du radicalisme revanchard, tant il est vrai qu’il vaut mieux se souvenir aussi de la longue lutte du mouvement ouvrier pour que chacun accède à la (relative, de nos jours encore, puisque la rentabilité prime sur le respect de l’individu) dignité du citoyen.

« La vérité est un cri », écrit Michel Henry dans son troisième roman – c’est aussi le cri de toute cette douleur dont nous sommes issus : « Notre bonheur », écrivait Renan dans sa Préface à sa Vie de Jésus, « a coûté à nos pères des torrents de larmes et des flots de sang. »


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