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Michel Henry : Entretiens et Auto-donation

1er mai 2008

par Anne Mounic

Michel Henry, Entretiens. Arles : Sulliver, 2005.
Auto-donation : Entretiens et conférences. Paris : Beauchesne, 2004.

Ces deux ouvrages offrent une belle introduction à l’œuvre de Michel Henry, tout en confortant dans son approche le non philosophe qui s’était un jour, de façon téméraire, attaqué aux ouvrages ardus que sont Philosophie et phénoménologie du corps (1965), C’est moi la Vérité (1996) ou Incarnation (2000), entre autres. Ces entretiens et conférences, en langage plus direct, permettent d’opérer une synthèse et de mieux mesurer l’importance de cette pensée pour notre monde, dans la continuité de La barbarie (1987) et de Voir l’invisible – Sur Kandinsky (1988).

Au centre de la pensée de Michel Henry se trouve l’individu – dont le « salut ne peut lui venir du monde » (2005, p. 14) – en son intériorité. Si les écrits de Kierkegaard sont chers à ce philosophe, au début, il y eut Spinoza, sur lequel il écrivit, en 1943, avant de prendre le maquis, son mémoire de maîtrise : « Lorsque, tout récemment, Jad Hatem en a publié le texte intégral, je me suis aperçu avec étonnement que l’extraordinaire idée spinoziste de la causalité immanente, en l’occurrence l’immanence de la substance à chaque mode fini, prépare le thème central de C’est moi la Vérité : l’immanence de la Vie absolue en chaque vivant. » (2005, p. 19) Cependant, Michel Henry abandonne la philosophie spéculative pour la phénoménologie, au sein de laquelle il opère un retournement, convertissant l’appréhension extérieure du corps en sentiment intérieur de la chair, ou « éprouvé de la chair ». Le corps, perçu de l’extérieur dans l’extase du monde devient la « chair pathétique de notre vie ». Le philosophe passe de la représentation, qui est extériorité, à l’affectivité, qui est sentiment intime de soi.
Le penseur qui l’a aidé dans cette démarche est Maine de Biran, dans sa conception du corps : « La seule aide véritable que j’ai reçue est la sienne dans la mesure où mon effort a été de montrer que la subjectivité est une subjectivité concrète, individuelle et au fond charnelle, affective. La lecture de Maine de Biran m’a fait pressentir ce que j’ai appelé ensuite le dualisme ontologique, c’est-à-dire le fait que l’apparaître est double. Il est tantôt l’apparaître dans le hors de soi du monde ou bien l’apparaître dans l’immédiation impressionnelle et pathétique de la vie. Ce sont deux apparaître hétérogènes. Or, en étudiant le phénomène du corps chez Maine de Biran, j’ai découvert – ce qui a été vraiment la révélation philosophique de mon trajet – qu’en approfondissant le cogito de Descartes il avait affirmé que ce cogito est un « je peux » et que ce « je peux » est mon corps subjectif –, ce corps-sujet qui est à l’origine de toute expérience. » (2004, p. 161)
C’est dans Philosophie et phénoménologie du corps (1965. Quatrième édition, 2001) que Michel Henry développe ce point de vue : « Le corps – c’est-à-dire, pour Maine de Biran, le mouvement senti dans son accomplissement, le sentiment de l’effort – nous est donné selon un mode de connaissance qu’il reste précisément à déterminer, et ce problème de notre savoir primordial du corps est en même temps le problème de la nature ontologique du corps, puisque dans une ontologie phénoménologique l’être est uniquement déterminé par la manière dont il se donne à nous. La réponse biranienne à ces deux problèmes, qui n’en font qu’un, est que le corps nous est donné dans une expérience interne transcendantale, que la connaissance que nous en avons est ainsi véritablement une connaissance originaire, et que, par suite, l’être du corps appartient à la région ontologique où sont possibles et s’accomplissent de telles expériences internes transcendantales, c’est-à-dire à la sphère de la subjectivité. L’être phénoménologique, c’est-à-dire originaire, réel et absolu, du corps est ainsi un être subjectif. » (1965/2001, p. 79)

Dans cette perspective, l’individu, en sa plénitude, prend son essor : « Le corps n’est pas seulement le mouvement, il est aussi le sentir, mais la décomposition de la pensée, en tant qu’elle est ici décomposition de la faculté de sentir, montre précisément que l’essence du sentir est constituée par le mouvement. » (Id., p. 107) Ce qui vient en premier lieu n’est pas une représentation, mais un « éprouvé » (2005, p. 127). De ceci découle la lecture que Michel Henry fait de Marx : « Pour le dire brièvement, Marx a cerné le problème de la vie sous la forme de ce qu’il appelle le « travail vivant ». À partir des Grundrisse et des manuscrits qui suivent Le Capital, ce travail vivant présente des caractères précis : il est vivant, il est subjectif, il est réel et il est individuel. Ce qui est fondamental pour Marx, c’est le travailleur, et celui-ci est défini comme un être vivant, c’est-à-dire subjectif. Mais il s’agit d’une subjectivité absolument radicale, une subjectivité pathétique. Dans la mesure où il est vivant, individuel et réel, le travail n’est rien d’autre qu’un effort souffrant. Ces présupposés étant admis, Marx va les confronter au problème crucial de l’économie. » (2004, p. 21)

Dans le concept, qu’il soit économique, scientifique ou philosophique (voir sur ce point L’Essence de la manifestation), l’individu s’aliène dans l’abstraction et ceci constitue, pour Michel Henry, un des fondements de la « crise de la culture » à notre époque : « Du point de vue galiléen il est certes possible de concevoir le monde comme la figure idéale de l’hyper-développement du savoir scientifique. Mais ce monde est alors destiné à devenir d’une inculture de plus en plus totale et radicale. Telle est, je crois, la situation dans laquelle nous nous trouvons. La mise hors-jeu de la vie, c’est-à-dire de la subjectivité, entraîne potentiellement la mise hors-jeu de toute culture. C’est une hypothèse drastique peu appréciée par les gens qui n’aiment pas que soit posée la question : existe-t-il une culture scientifique ? » (2004, p. 186)
Cette crise est si profonde qu’elle met en cause les fondements éthiques de l’existence : « Prenons l’exemple d’une éthique particulièrement radicale, celle de Moïse avec son commandement : « Tu ne tueras pas  » (Le Deutéronome, 5, 17). Les prescriptions de l’éthique revêtent souvent une forme négative qui n’est que l’envers d’une parole attribuée à Dieu. Qui parle dans ce commandement de Moïse ? Seule la vie est en droit de l’édicter. Ce ne sont pas des systèmes inertes qui ne voient rien, ne sentent rien, ne savent rien qui peuvent s’exprimer ainsi. » (2004, p. 190)

Le philosophe aborde également la question de l’Université :

« Dans l’Université actuelle – constat que vous estimez un jugement terrible –, les disciplines scientifiques ont une part de plus en plus large et cela au détriment des disciplines appelées lettres, qui véhiculaient la culture, cette culture désormais exclue du monde moderne.

Philippe de Saint-Robert - Et auxquelles on demande même, quand on les pratique encore, de s’engager...

Michel Henry - ... d’introduire, dans des disciplines littéraires, des statistiques, de nommer des professeurs de mathématiques dans les Facultés des Lettres etc. C’est-à-dire que la culture elle-même est attaquée non seulement de l’extérieur dans la mesure où elle est refoulée progressivement jusqu’à une place de plus en plus limitée, mais à l’intérieur d’elle-même. Elle est invitée à se transformer pour copier en quelque sorte des méthodes qui sont parfaitement valables dans le domaine scientifique au sens moderne du mot mais deviennent dès lors absurdes, s’il est vrai que les disciplines traditionnelles visaient cette vie, cette subjectivité qui fait l’humanité de l’homme car, enfin, par quoi l’homme se différencie-t-il de la chose matérielle – sinon par le fait qu’il est lui-même constamment expérience, que la vie est quelque chose qui s’éprouve elle-même, qu’elle est un sentir et une pensée dont l’activité s’enracine dans la subjectivité. » (2005, pp. 43-44)

Et l’art seul se fait le révélateur de la vie telle que l’éprouve chacun : « Il y a donc, par la médiation de l’œuvre d’art, comme une intensification de la vie, aussi bien chez le spectateur que chez le créateur. C’est une sorte d’advenue à la vie le plus essentielle qui fuse en chacun de nous. Le créateur est alors quelqu’un qui accomplit une œuvre éthique, s’il est vrai que l’éthique consiste à vivre notre lien à la vie de façon de plus en plus intense. » (2004, pp. 209-210)

Le recueil d’entretiens de 2004 contient aussi un beau dialogue de Magali Uhl avec Anne Henry (« Vivre avec Michel Henry ») et s’achève par un essai de Magali Uhl et Jean-Marie Brohm : « Philosopher en un sens radical ». Anne Henry souligne l’importance de Schopenhauer, dont elle a elle-même étudié l’influence dans la littérature du vingtième siècle. Elle décrit son époux comme un être prônant la joie et la confiance : « Il m’a communiqué son sens du bonheur. Il aimait les rencontres. Seul son travail l’amenait à espacer les visites et il le regrettait. Il percevait les autres avec bienveillance, trop parfois. Avec son optimisme naturel il observait d’instinct la remarque du cardinal de Retz : « Plus de choses furent perdues par défiance que par confiance ». Cette attitude qu’il avait avec les gens transparaissait dans sa conversation quand je le questionnais sur ceux que je ne connaissais pas. » (2004, p. 239)


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