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Michel Cosem : poèmes

25 avril 2009

par Michel Cosem

NOTES D’ÎLE

DECOUVERTE LE MATIN

Nouveau premier matin du monde sur l’île. Le soleil né tout jaune du cœur du continent dore l’espace du vent. La musique siffle sur la lande et les arbres, tels des rochers, attendent patiemment.
Les mouettes naissent des vagues blanches des embruns impitoyables. Elles quêtent leur pitance entre deux eaux, entre deux ombres, entre deux vies.

Matin évanescent, lumière intérieure. L’ouest est toujours improbable. Pays et continents se chevauchent dans les musiques au gré du vent. On ajoute les couleurs de l’infini à celle du cœur. On mélange des aubes d’opale et des crépuscules de braise. On laisse à la vie l’espace vert et sauvage entre les haies attentives et les maisons au corps de sucre. Les grands ifs noirs, à force d’aimer les oiseaux, étalent dans le jour nouveau des ailes noires et effilées.

*

Le rossignol chante son contentement dans le nouveau lilas et dit encore la rondeur du nid, l’infini, la liberté, la chaleur des petits et la belle aventure.
Deux maisons bretonnes se suivent sagement sur la lande de genêts comme des goélands aux ailes moirées à la saison des amours. Elles échangent ainsi les petits secrets du printemps.

Deux cafés l’un sur le quai Vauban, l’autre sur celui de l’Acadie. L’un dans l’ombre glauque des vitres teintées qui diluent le bleu et le rouge des barques. L’autre face au soleil levant et l’eau rougie qui frémit contre le môle. Et le même froid de l’île qui rôde derrière les portes et essaie d’entrer, chien galeux que l’on rejette à coup de fumée et de chansons douces.

Soleil levant sur le port du Palais. Le grand ferry tout blanc est parti masquant un instant la lumière sans un adieu. Un voilier a glissé le long du mur et s’est reflété comme une mouette. Un cargo passe lentement au large et l’angle de la Citadelle est droit comme une proue. Café chaud, carreau rouge. Carré jaune sur le port à mer pleine. Un grain arrondit un arc-en-ciel. Quelques homards résistent encore dans leurs cages. Les sardines sont mortes et offrent leur ventre plein de pluie. La musique clapote et la peau se déchire. Le phare s’est éteint.

La lumière a changé. Les sémaphores blancs à tête rouge et verte annoncent l’entrée du port à la mer immobile proche d’une grande colère. Sous sa peau naîtra une autre île au loin qui attend.
Un grain passe, blanc ou gris selon l’humeur ou la couleur du carreau coloré du café des matelots. Un cormoran déchire le tissu furtif qui relie la terre au ciel.

Le cargo « Le Ponant des mers » à coque rouge, au cri rauque de vieux phoque racle la pierre du quai. Une grue fouille dans ses entrailles et sort le fruit de ses errances, de ses rapines. Un gros chien noir, vieux loup de mer, regarde.
Un an plus tard la place est vide contre le quai et il y a comme une ombre un peu rouillée. Le « Ponant des mers » l’an dernier était là. Il a coulé cet hiver pendant une tempête du côté de la Turbale.

Sur la lande de Kerzo, près des menhirs, courent les korrigans. Ils grimacent et se moquent. Dansent entre les genêts aux yeux de loup. Soupirent dans les buissons. Boivent avec délice l’écume et polissent les galets avec leurs mains. Les goélands insensibles au vent glacé, à la petite pluie piquante ont posé, bien alignés, leur jabot blanc sur le fil de l’horizon.

*

Des coups sourds dans la nuit. Pluie et bourrasques sont revenues. On chemine par nécessité entre les squelettes d’oiseaux et les barques en forme de femme. On entre dans les haies ajourées comme des dentelles.
Le petit cheval va et vient malgré le vent entre les deux menhirs sur la terre nue. Tous trois respirent l’iode noir, le goémon barbu, les mouettes rieuses et hésitent à s’enfuir vers le néant.

Les fossés d’eau laquée reflètent le ciel blanc. Les maisons se resserrent parmi les aubépines comme des vieilles pour prier, comme des moutons pour brouter.
La pluie pique efface et brouille les murs de la citadelle. Le continent n’existe plus. L’île s’est éloignée vers le large. Seules les maquettes des corvettes et des brigantines se meuvent dans la brume.

Les ombres amaigries des prisonniers passent et repassent sur les chemins herbeux entre deux falaises de pierre. L’oiseau dans le vent est immobile. Seul son oeil recherche une proie espérée.

Port Coton lorsque la tempête se déchire et jaillit des vagues comme des pelotes d’écume. En avant-garde les doigts noirs luttent contre les vagues et sans arrêt désirent la grande émeraude de l’océan. Sur une crête herbue deux goélands entament leur parade comme roi et reine seuls au monde.

*

Ster Vras, crique où cormorans, algues et vagues pondent des œufs blancs, où le vent couve de petites fleurs roses aux pétales d’épine, où l’on attend immobiles les épaves des autres continents, les messages des entrailles de l’océan, le passage des navires fantômes et les chansons des sirènes.

A la Pointe du Talus l’eau insensée poursuit l’incessante conquête des rochers. Les goélands ont depuis longtemps compris. Ils façonnent tout à loisir les lichens, les pailles du vent et claquent leur bec rouge. Ils écoutent palpitants les histoires de l’océan, les poussées des monstres marins, les remous du destin et regardent sereins la singulière beauté des cascades.

*

A la fenêtre un prunier chante le printemps avec les rossignols. Quelques pas plus loin, des entrailles de la falaise noire et grêlée, montent dans le ciel tempétueux avec les touffes follettes de l’écume.
Ceux d’Acadie rejetés, emprisonnés, libérés se sont posés ici comme les hirondelles, insensibles aux embruns, au grand remuement des algues. Alors les pupilles du monde se sont ouvertes, à l’instant même où l’on doit se dire que la vie mérite d’être vécue

*

Dans les lits clos entre caps et îlots un chant de falaise un chuintement blanc de mille chevaux de rage d’embruns du temps qui ne s’arrête plus tandis que les ifs noirs aux dents pointues se moquent des duvets du vent et des baisers vénéneux.

*

L’île telle un oiseau a peur de la nuit. Elle se cache dans les genêts et les nids de feuilles rousses. Elle erre comme les pirates au milieu des rochers et lance au large des éclairs bleus. Elle récolte les galets et les œufs de goélands et écoute à ravir les chants bretons, lents, répétitifs, pareils à la pluie.

Soleil couchant sur Port Coton. Orange ronde qui sort des nuages et tombe directement dans l’océan. On guette le rayon vert et les nuages nés en tumulte du grand vertige. Là-bas c’est l’Amérique.
Rien n’est plus triste qu’abandonner une île. Ce n’est ni une femme, ni un reflet de l’univers. C’est le monde tout entier qui dérive et s’engloutit de lui-même. On est appelé ailleurs. Qu’importe l’injure est terrible. Les monstres marins peuvent tout à loisir se repaître des forêts, des falaises, des hautes maisons du port, des bateaux et les broyer selon sa logique car tout maintenant est vraiment abandonné.

(Ces textes ont été écrits à Belle-île-en-mer)

Ce poème est extrait de Repères et nuées, recueil paru chez L’Harmattan en 2009.


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