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Michael Heller : poèmes

26 avril 2010

par Michael Heller

On a Phrase of Milosz’s *

He is not disinherited,
for he has not found a home
 
He has found vertiginous life again, the words
on the way to language dangling possibility,
 
but also, like the sound of a riff on a riff,
it cannot be resolved. History has mucked this up.
 
He has no textbook, and must overcompensate,
digging into the memory bank if not for the tune
 
then for something vibratory on the lower end of the harmonics.
He’s bound to be off by at least a half-note-here comes jargon,
 
baby, something like a diss or hiss. Being is
incomplete ; only the angels know how to fly homeward.
 
Yet, once the desperate situation is clarified, he feels
a kind of happiness.
 
*
 
Later, the words were displaced and caught fire, burning syllables
to enunciate the dead mother’s name.
 
(Martha sounding then like "mother")
 
Wasn’t it such echoes that built the city in which he lives,
the cage he paces now like Rilke’s panther ?
 
He was not disinherited.
 
He was not displaced
 
He is sentimental, hence he can say a phrase like his heart burst
 
The worst thing is to feel only irony can save
 
The worst thing is to feel only irony.
Sur une expression de Milosz
 
Il ne se trouve pas déshérité,
car il n’a pas trouvé sa demeure
 
Il a retrouvé le vertige et la vie, les mots
sur la voie des possibles en suspens de la langue,
 
mais aussi, comme le son d’un riff sur un riff,
l’absence de solution. Ceci, que l’histoire a gâché.
 
Il ne dispose d’aucun manuel, il lui faut surcompenser,
creuser parmi les données de la mémoire sinon pour la mélodie
 
au moins pour une vibration au plus sombre de l’harmonie.
Il est voué à la dissonance, d’un demi-ton au moins – voici venir le jargon,
 
mon chou, comme humilié, une huée. L’être est
scission ; seuls les anges savent, d’un coup d’aile, regagner leur demeure.
 
Cependant, une fois que s’est clarifiée la situation désespérée, il éprouve
une sorte de bonheur.
 
*
 
Par la suite, les mots, déportés, prirent feu, les syllabes brûlant
à énoncer le nom maternel, après sa mort.
 
(Marthe sonnant un peu comme Maman)
 
La ville dans laquelle il vit n’est-t-elle pas faite de tels échos,
cette cage qu’il arpente désormais comme la panthère de Rilke ?
 
Il ne se trouva pas déshérité.
 
Il ne se trouva pas déporté.
 
Il est sentimental, de là vient qu’il puisse prononcer cette expression : il en eut gros cœur
 
La pire chose est de sentir qu’en l’ironie réside le seul salut
 
La pire est de ne ressentir que de l’ironie.
Bandelette de Torah
 
for Carl Rakosi
 
In honor of the Eternal One, it has been made, this band and cloak, by the young and dignified girl, Simhah, daughter of the cantor, Joseph Hay, son of the wise and noble Isaac.
-1761, Musée de Judaïsm, Paris
 
The hunger is for the word between us,
between outside and in, between Europe
and America, between the Jew and his other,
the word and the non-word.
 
In the museum case, belief has been sealed
behind glass. The gold Yod, fist-shaped
with extended finger, marks where the letter
is made free, davar twining aleph into thing.
 
The hunger was once for textured cloth, brocade
of thread, gold-webbed damask, tessellate fringe,
for sewn-in weight of lead or brass, the chanter
lifting ail heaviness from the page, singing out
 
lost richness. He followed the gold yod of divining,
alchemic word intoning the throne’s measure in
discarded lexicons of cubits and myriads. The cloth
lay over Europe’s open scroll between Athens and Jerusalem,
 
between library and dream. What if Athens were to be
entered only via the syllogism or Jerusalem’s sky
were written over in fiery labyrinth, in severe figures,
unerring texts ? The hunger was for the lost world
 
that lay between Jerusalem and Athens. Later, terrors
came to bre its portion, flames beyond remonstrance,
synagogue and worshiper in ash. Celan in the Seine
with its syllabary. The words were as burls in woven cloth.
 
They lay across the lettered scroll, ink on paper
enveloped in darkness, desperate to be inmixed
with matter. The words were between us, poised
to rise into constellated night as task unto the city,
 
to enter this place unshielded between the One
and nothingness, if only to exist as from an echo
between hope and horror, between sacred sound
and profane air. Between Athens and Jerusalem and America.
Bandelette de Torah
 
pour Carl Rakosi
 
En l’honneur de l’Eternel, cela a été fait, cette bandelette et ce manteau, par la jeune et digne demoiselle, Simhah, fille du chantre Joseph Hay, fils du sage et noble Isaac.
 
– 1761, Musée du Judaïsme, Paris
 
On a soif du verbe intermédiaire entre nous,
entre au-dehors et dedans, entre l’Europe
et l’Amérique, entre le Juif et son autre,
le verbe et le non-verbe.
 
Dans la vitrine du musée, on a scellé sous verre
la croyance. Le Yod d’or, comme un poing
d’où pointe un doigt, indique où la lettre
se libère, davar doublant l’aleph pour en faire une chose.
 
On avait soif alors de tissu ouvragé, de brocart
de fil, de damas cousu d’or, de franges mosaïques,
d’incrustations de plomb ou de laiton, le chantre
levant toute lourdeur de la page, chantant à voix forte
 
la splendeur perdue. Il suivait le Yod d’or de la divination,
le verbe alchimique psalmodiant la mesure du trône
en un lexique désuet de coudées et de myriades. L’étoffe
reposait sur le rouleau ouvert entre Athènes et Jérusalem,
 
entre bibliothèque et songe. Et si Athènes ne se pénétrait
que grâce au syllogisme ou si le ciel de Jérusalem
se couvrait d’inscriptions en un labyrinthe de feu, en graves silhouettes,
en textes infaillibles ? On avait soif du monde égaré
 
qui s’étendait entre Jérusalem et Athènes. Par la suite, la terreur
devint son lot, flammes au-delà de la remontrance,
synagogue et fidèle en cendres. Celan dans la Seine
avec son syllabaire. Les mots ressemblaient à des nopes dans l’étoffe tissée.
 
Ils traversaient le rouleau manuscrit, encre sur papier
dans l’entour d’ombre, au désespoir de se mêler
à la matière. Les mots se tenaient entre nous, en suspens
pour s’élever dans la nuit constellée comme une tâche pour la ville,
 
pour pénétrer en ce lieu-ci sans protection entre l’Un
et le rien, rien que pour exister comme issus de l’écho
entre espoir et horreur, entre sonorité sacrée
et air profane. Entre Athènes, Jérusalem et l’Amérique.
The Age of the Poet
 
What are the book’s pages
meant for ?
The world is played out,
and mind seeks its high,
 
a throne above care –
not for blessing,
though it might come to that,
but for surcease, for stillness,
 
for not thinking. Dog of a poet,
bones of words, having lost
for this age the sweetness
of referent-Rilke the last to say
 
house, home, tree ?
(knowing our time demands
cold invention,
that tepid faculty-room tea.)
 
No way to find oneself,
unable to wish exile.
And always belonging
in a wronged way.
 
One face, the coin of alienation,
the other smiling as if to pay
the due bill of self-image.
Creature of the mind-screen.
 
Preferences, apathy and boredom ?
Managed fate ?
You inscribed yourself, then lived
as a beggar irritated by those
 
whose emotions ran unchecked,
who gave themselves
to false gods, to the idea
of an impotence authored by others.
L’âge du poète
 
A quoi les pages des livres
sont-elles destinées ?
Le monde a fait long feu,
et l’esprit cherche sa hauteur,
 
un trône au-dessus du souci –
non pour la grâce,
même s’il pourrait en être ainsi,
mais pour le répit, pour le calme,
 
afin de ne pas penser. Chien de poète,
squelette de mots, qui ont perdu
pour notre âge la douceur
du modèle Rilke le dernier à dire
 
maison, demeure, arbre ?
(sachant que notre époque exige
invention froide,
ce thé tiède de salle des professeurs.)
 
Pas moyen de se trouver,
incapable de souhaiter l’exil.
Et toujours en conformité
de façon dévoyée.
 
Une face, la monnaie de l’aliénation,
l’autre souriant comme pour acquitter
dûment la facture de la réputation.
Créature de l’écran psychique.
 
Préférences, apathie et ennui ?
Le destin affronté ?
Tu t’es inscrit, puis as vécu
Comme un mendiant t’irritant de ceux
 
qui laissaient libre cours à leurs émotions,
qui se donnaient
à de faux dieux, à l’idée
d’une impuissance dont les autres seraient les auteurs.
Sarajevo and Somalia
 
Beauty is such a magnet, the art world such a thief,
the paintings sit in the galleries of the present
sucking up the real, like mirrors for the chosen.
 
The poems are for the unelect, for those who discover
that words have been ransacked. Surely, the more one reads,
the more one feels a word is unable to resist paying its ransom.
 
This was yesterday : "I want to describe what I saw, a rib-cage
starved to bone." And something terribly linguistic about
literalness has escaped to wander among other phrases
 
s
uch as : "rib-eye steak" or "chew my bone." And these,
the broken bona fides of our speech, nomad memory
and pitch tents of poetry on abandoned ground.
Sarajevo et la Somalie
 
La beauté dispose d’un tel magnétisme ; le monde de l’art, d’un tel talent pour le vol,
les tableaux, aux cimaises des galeries du temps présent,
absorbent le réel, pareils à des miroirs pour les élus.
 
Les poèmes sont destinées à ceux qui ne le sont pas, élus, à ceux qui découvrent
que les mots ont été saccagés. C’est certain, plus on lit,
plus on éprouve l’incapacité du verbe à payer sa rançon.
 
Ceci, hier : « Je veux décrire ce que j’ai vu, une cage thoracique
que la faim a rendue squelettique. » Et l’expression terriblement linguistique
de la littéralité s’est échappée pour errer parmi d’autres
 
comme : « côtelette découverte » ou « mâche mon os ». Et celles-ci,
fragments bona fide de notre parole, mémoire nomade
et campements de poésie sur une terre à l’abandon.
Eschaton
 
I don’t know where spirit is,
outside or in, do I see it or not ?
 
Time turned the elegies
to wicker-work and ripped-up phonebooks.
 
All that worded air
unable to support so much as a feather.
 
*
 
If there’s hope for a visitation,
only the ghosts of non-belonging will attend.
 
And now death is slipping back
into the category of surprise.
 
I sit up at night and pant, fear
half-rhyming prayer
 
self beshrouding itself
against formlessness.
 
In-breath ; out-breath.

Aria of the rib-cage equalling apse.
 
Skull, the old relic box.
Eschaton
 
Je ne sais où se tient l’esprit,
dehors ou dedans, visible ou non ?
 
Le temps a transformé les élégies
en tressage d’osier et annuaires déchirés.
 
Tout cet air articulé
incapable de même servir d’appui à une plume.
 
*
 
Si on peut espérer une visitation,
seuls les spectres de la dissidence y assisteront.
 
Et voici que la mort regagne furtivement
la catégorie de la surprise.
 
Je veille le soir, haletant, la peur
rimant à moitié la prière –
 
le moi gagnant son suaire
pour échapper à l’informe.
 
Inspiration ; expiration.
 
Aria de la cage thoracique égalant l’abside.
 
Le crâne, vieux reliquaire.

Vanité, par Philippe de Champaigne

* Les poèmes présentés, avec l’aimable autorisation du poète, ici sont extraits de Eschaton, recueil de Michael Heller. Jersey City : Talisman House, Publishers, 2009.

Traduction d’Anne Mounic.

Le Yod est la main de lecture, qui permet de ne pas toucher le texte de la Torah.
davar est à la fois la chose et le mot.
L’aleph est la lettre source de la Création.


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