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Michael Edwards, par Michèle Duclos

30 septembre 2009

par Michèle Duclos

Michael Edwards, At the Root of Fire / A la racine du feu, Choix de poèmes (1972-1985), traduction d’Anne Mounic, fusains de Catherine Day. Paris : éditions Caractères, 2009.

Jusqu’en 1990 la bibliographie de Michael Edwards, poète et essayiste, était essentiellement anglaise ; à partir de 1996 elle sera française, suivant la biographie d’un poète britannique, aujourd’hui intégré dans notre Bourgogne et qui s’en évade volontiers pour Paris et le Collège de France où, de 2001 à 2008, il a il occupé la Chaire Etude de la création littéraire en langue anglaise (titre incomplet puisqu’en ces lieux il a aussi traité des auteurs français, entre autres de Molière, établissant des ponts entre ce dramaturge et les comédies de Shakespeare).

A la Racine du Feu, Choix de poèmes (1972-1985) paru en 2009 aux éditions Caractères dans la traduction d’Anne Mounic avec des illustrations de Catherine Day, reprend trois volumes publiés en Grande-Bretagne respectivement en 1972 (To Kindle the Starling), 1975 (Where) et 1985 (The Magic, Unquiet Body) aux éditions Aquila.
Dès le départ on est frappé par la maîtrise tranquille de la forme : dans le premier poème « First and Last Things » (« Créatures premières, et dernières ») , les sonorités liquides, joyeuses, l’alchimie des voyelles brèves et des longues, dignes de la poésie lyrique élisabéthaine, rappellent que le poète universitaire disait dans un de ses cours au Collège de France son admiration, voire sa vénération, pour le compositeur Thomas Tallis, tandis que des rythmes hachés traduisent les mouvements brusques des oiseaux. Le deuxième poème, « The Tree » (« L’arbre »), fait penser aux poèmes que Robert Frost consacra à son amour des arbres. L’amour d’une nature simple ne le désertera jamais.

Mais dans les deux volumes suivants Michael Edwards se montre plus expérimental et ce sont les noms de Joyce et de Beckett qui se présentent. :
I believe God the Farther All mighty/ Make her of heaven and earth : /And in Jesus Cryst his lonely Sun our Lawed,/Who was corn sieved by the Holy Ghost/ Bairn of the Virgin Mary,/Sulphured under Pontius Pirate/ Was crossfired, bled and berried,/ He dissented into hell (…) (p.170)

(Je crois Dieu Hors Pair tout-puissant, /Créa soeur du ciel et de la terre/ Et en Jésus Cri qu’il fit unique, notre Saigneur,/ Qui fut confus dans le Saint-Esprit/ Et le fruit qui braille de la Vierge Marie,/ Soufre sous Ponce Pirate/ Fut cru –s’y fier – en sang, en ce vieux lit/ qui descend rire en enfer (…) (p.171)

A la manière de la poésie concrète le texte veille à occuper, même irrégulièrement, tout l’espace d’une pleine page, dénonçant les conventions typographiques de la prose et aussi celles de notre logique dualiste. Entre ces grandes pages se faufilent des poèmes d’un vers unique ou deux plus chargés encore de sens qu’un haïku ou un koan.
Le parcours de ces poèmes devrait être complété par la lecture du volume postérieur, Rivage Mobile, paru en 2003 aux éditions Arfuyen, dans une édition également bilingue mais où le poète assure sa propre traduction ou plutôt recréation dans ce qui est désormais ses deuxième langue et culture, le français. Il semble que dans Rivage Mobile le poète a atteint un stade de sérénité ou du moins de réconciliation avec lui-même qui se traduit par un retour à des formes plus traditionnelles, certes très elliptiques. Dans le présent volume il apparaît comme une présence plus tourmentée que celle, par exemple, de Tomlinson tourné vers l’ « extraspection ». Mais la quête est parallèle :

Words

before me
clear a way

the pain is

they’re
painless

to make
language
exact as snow
and to have the sun

appear
and efface it (p.86)

— -

(les mots

ci-devant
ouvrent la voie

il est douloureux

qu’ils ne le soient
pas

rendre
le langage
aussi exact que la neige –
qu’apparaisse

le soleil –
puis l’effacer) (p.87)

Dans A la Racine du Feu nous devons être très reconnaissants à Anne Mounic, poète et universitaire, alliant rigueur et connaissance subtile des ressources des deux langues, de venir à bout des jeux de langage « joyciens » du poète et plus généralement de nous proposer des versions elles-mêmes des poèmes, inspirés et précis, des poèmes anglais.

Green
beyond the trees here
shadowed by houses
trees on a further hill
green
light
the earth in the sun (p.58)
Vert
par-delà les arbres ici
à l’ombre des maisons
arbres sur une colline au loin
verte
clarté
la terre au soleil (p.59)

Un entretien en fin de volume entre les deux poètes met l’accent sur la vision religieuse ouverte et la haute fonction que chacun d’eux assigne à la poésie. Connaissance, intime, du monde et exploration de soi, plutôt que savoir extérieur ; une poésie qui exprime entre autres une fonction d’ouverture à l’autre et à l’Autre : « écouter ce que l’on a à dire » (p.200).

Le titre du volume lui-même manifeste chez le poète le désir de retrouver une énergie de la langue et une innocence premières : « Je m’aperçois, en écrivant, que le réel devient, et que je deviens aussi » (p.197)
« Croire Dieu » (p. 197) : Michael Edwards inscrit sa spiritualité chrétienne dans la contemplation d’une nature puissante, familière et mystérieuse :

« Standing Stones »
“There is a hot alertness of stone,/ And a mat imperviousness of stone withdrawn/ Into itself (…) The god is thought to inhabit this (…) there is more truth in these unknown gods/ Than in precise Greek deities with delicate human bodies (…) Only their silence, local silence, follows into the brain” (p.40).

“Pierres levées”
« Pierre sur le qui-vive dans la chaleur,/ Indifférente aussi, sans éclat, dans son repli/ sur soi (…) On pense qu’un dieu y a établi sa demeure. (…) Il se trouve plus de vérité en ces dieux inconnus/ Qu’en la précision des divinités grecques, l’humaine/délicatesse de leur corps (…) Seul leur silence, le silence du lieu, vous poursuit en l’esprit. » (p. 41)

L’humour intervient aussi pour gourmander gentiment ses congénères :

Seeing it New
Armstrong, Aldrin, Collins.Yes
but I’ll leave the praise
of their mini-trip
to others, given
that this last year
we’ve all been
once round the sun (p.50)
D’un autre point de vue
Armstrong, Aldrin, Collins. Certes
mais je laisse à d’autres le soin
de les féliciter
pour leur mini-voyage,
vu que l’année passée
nous avons tous fait une fois
le tour du soleil (p.51)

Caractères nous offre une fois de plus un livre très riche, riche de trois beaux volumes anglais et de trois beaux volumes français réunis en un seul livre.


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