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Michael Edwards

22 avril 2011

par Anne Mounic

Michael Edwards, Le bonheur d’être ici. Paris : Fayard, 2011.

Ce nouveau livre, dont Michael Edwards emprunte le titre à Claudel, est issu du cours donné au Collège de France en 2007-2008. « Le bonheur nous hante, comme un beau souvenir ou un rêve, comme une perte ou une promesse. » (p. 7) Et l’auteur précise aussi, dans le préambule, qu’il n’oublie pas le « malheur de l’ici » : « … c’est précisément parce que les hommes souffrent et souffriront toujours que l’on doit parler du bonheur véritable et de l’insondable exubérance de notre demeure. » (p. 8) Nous reviendrons sur ce dernier mot, « demeure », qui est essentiel. Opposant Baudelaire et Claudel dans le premier chapitre, Michael Edwards fonde l’expression poétique sur le paradoxe de « l’ici », exprimé par Claudel : « … l’Univers est ‘inépuisable et fini’, ‘inépuisable et fermé’ » (p. 13) D’où cette aspiration : « Une poésie pleine, une poésie ouverte à la totalité de notre expérience, aurait pour tâche d’approfondir cette contradiction, d’en demander la raison et d’y chercher des ressources de vie et de sur-vie. » Michael Edwards, mettant alors en regard une certaine conception romantique du paradis perdu – la « perte du paradis enfantin » dans « Le Voyage » de Baudelaire – et le sentiment de l’instant présent chez Claudel, parle d’une « sorte de foi poétique, de don de soi qui répond au don des choses » (p. 21). Le langage dès lors, par-delà la linguistique saussurienne, ne vise pas en les nommant à représenter les choses, mais à les évoquer plutôt pour que nous participions au monde en ce que Claudel, d’ailleurs, nomma « co-naissance ». Michael Edwards dit d’ailleurs plus loin que le poème ne se compose pas de « mots », mais de « paroles, qui commencent comme un souffle et qui frappent l’oreille du corps et de l’âme » (p. 213). Le sentiment de « l’ici » se déduit du travail subjectif de la conscience réflexive, qui aboutit au sentiment de nouvelle naissance, de commencement ou d’origine. La réflexion sur le lieu se mêle à la méditation sur l’instant, ou moment opportun, kairos. La citation du Livre des Proverbes (29, 18), au chapitre intitulé « L’eutopie », indique l’importance éthique de notre saisie du monde par l’esprit : « Là où il n’y a pas de vision, le peuple périt. » Toute forme de valeur est subjective et j’ajouterai que le premier sens du mot grec êthos, à l’origine du terme « éthique », désigne les « lieux familiers », la « demeure », avant de signifier « caractère » ou « mœurs ». L’œuvre littéraire et artistique édifie notre demeure au fil du temps. Pour cette raison, effectivement, comme le dit Michael Edwards, nous n’avons pas à choisir entre Claudel et Baudelaire, pas plus qu’entre Milton, Whitman ou Wordsworth qui font l’objet du chapitre intitulé « Salut au monde », dans lequel la subjectivité se révèle active : « Le bonheur est moins une émotion, un état de l’âme, qu’une action : il sort du tréfonds de la personne, et il y entre aussi, dans une symétrie heureuse où, idéalement et selon une sorte de morale de l’être, nous répondons au réel comme le réel nous répond. » (pp. 50-51) Le bonheur devient un « rapport », un lien de réciprocité rendu possible par la conscience réflexive.
L’ici se confronte au devenir : « Les livres matérialisent une idée qui est manifestement autre chose que les livres ; ils sont les symboles, par le fait qu’ils continueront d’être présents à l’esprit des générations futures, de la résurrection réelle de Bergotte, de la perpétuité de sa personne. » (p. 96) En effet, si nous songeons au Proverbe énoncé plus haut, nous pouvons associer à la nécessité de la « vision », celle de la continuité et donc de la transmission : « Il est à craindre qu’en dépit de l’œuvre encore plus récente de Beckett, L’Ecclésiaste, comme les grands textes grecs et latins, ne disparaisse peu à peu de notre culture amnésique, où nous oublions parfois que le devoir de mémoire s’étend aussi aux livres. » (p. 101) De la lecture de ce texte qui eut une influence majeure sur la littérature, Michael Edwards déduit à juste titre qu’il n’est pas « foncièrement pessimiste quant à l’ici-maintenant » (p. 114), mais que Qohélet « cherche, sous la vanité du tout, une sagesse sobre touchant le bonheur d’être ici » (p. 119). Ceci est d’autant plus exact quand on songe que la traduction « Vanité des vanités » trahit l’original, qu’Henri Meschonnic rend par « Buée de buées ».
L’auteur ne se borne pas au poème, mais envisage également le « miroir » de l’œuvre picturale, dans les tableaux de Manet, puis la musique, à travers Purcell et Haendel, découvrant combien un lieu peut se confondre avec la musique. C’est par l’évocation d’un lieu que termine, d’ailleurs, ce poète qui a fait de Paris sa demeure et montre combien il vaut mieux que l’esthétique s’intègre dans le domaine plus vaste et plus structuré de l’éthique : « Le tortionnaire qui passe sa journée à savourer les cris de ses victimes et sa soirée à écouter Schubert ne constitue pas un paradoxe. » (p. 261) Il est en effet divisé et scinde ce qui dans le terme biblique tov ne fait qu’un, « le beau, le bon, le vrai, le réel » (p. 262). Le Pont des Arts devient pour Michael Edwards ce lieu familier, cet êthos qui surplombant le fleuve, et donnant « sur la métaphore » donne à « l’ici et maintenant » la dimension nécessaire du « moment à saisir », ou « orientation heureuse vers l’avenir » (p. 267).


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