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Michael Edwards

1er mai 2008

par Anne Mounic

Michael Edwards, De l’émerveillement. Paris : Fayard, avril 2008.

Cet ouvrage, issu du cours donné par son auteur au Collège de France en 2006-2007, se compose dialectiquement, ce qui n’est pas surprenant puisque l’émerveillement, comme l’écrit Jacqueline de Romilly, citée par Michael Edwards dans son Avertissement, est aussi l’angoisse, tous deux « étroitement enlacés, comme des tiges de vigne vierge » (p. 8). L’émerveillement, nous avertit d’emblée l’auteur, qui est poète, n’est pas seulement « le propre des enfants et des ingénus » (p. 7) : « il n’y a rien de plus adulte, » affirme-t-il, « ni de plus sérieux que de s’émerveiller. » Et nous allons voir qu’en effet, s’émerveiller, c’est être, pleinement.

Le livre débute avec l’évocation, chez Platon, de Théétète, « pris de vertige » (p. 14) devant les mystères du réel, et l’on retient que l’émerveillement ouvre l’avenir, le rend tout simplement possible (p. 15). En ce sens, il s’avère aussi « déconcertant » (p. 25). Tel est le sens de ces deux chapitres réunis sous le titre « Le chemin ». On y rencontre Dante tout d’abord, « au milieu », puis Wordsworth, tout à sa liberté de fuir la ville (p. 35), jusqu’à l’instant du doute (vers 265 du Prélude). Vient ensuite Saul/Paul sur le chemin de Damas, l’émerveillement précédant révélation et conversion.
Ainsi considéré dans l’ambivalence des contraires, pour employer une distinction propre à Blake, l’émerveillement est envisagé face à sa négation : « ne plus s’émerveiller ». En cette absence de perspective, l’avenir se clôt, puisque l’on sait. On a fait le tour de la question. On ne s’étonne de ce que l’on ne connaît pas : voici le commencement de la philosophie selon Aristote (Métaphysique), mais ce sentiment ne survit pas à la connaissance (p. 57). De même, Descartes, qui présente l’admiration comme la première passion de l’âme (p. 57), s’en préserve comme si elle était « une atteinte à notre liberté (p. 61), ce qui est un premier pas vers la perte du monde, et de soi.
On progresse dans la négation, et la préservation de soi, au chapitre suivant : « Ne jamais s’émerveiller », de Pythagore (« ne s’émerveiller de rien », p. 71) à Horace en passant par Démocrite et les Stoïciens. Cette volonté de se mettre à l’abri du malheur protège aussi des bienfaits de « l’inattendu » : « La voix des circonstances ne parle qu’à celui qui l’écoute » (p. 72).
« Pourquoi, » se demande alors Michael Edwards, « semble-t-il particulièrement fâcheux qu’un poète s’oppose à l’émerveillement ? » Paradoxalement, le dandy baudelairien est « une des figures modernes de l’anti-émerveillement ». L’auteur cite Baudelaire, quand il décrit la « passion » qui le « guide » : « C’est le plaisir d’étonner et la satisfaction orgueilleuse de ne jamais être étonné. » (p. 76) A l’émerveillement s’oppose l’ennui (p. 77). Il est une autre figure de l’anti-émerveillement, c’est l’utilitariste, représenté par le personnage de Thomas Gradgrind du roman de Dickens Hard Times / Temps difficiles (p. 80).

Après avoir présenté la question en ses contradictions et négations, l’auteur en présente les modes, « tragédie de l’admiration », après avoir rappelé le sens ancien de ce dernier terme, puis « comédie de l’émerveillement », dont le Conte d’hiver de Shakespeare est l’exemple. Michael Edwards se livre ici à un commentaire tout de précision et de finesse qui met en relief la façon dont le dramaturge élisabéthain suggère « à la fois la possibilité réelle d’un changement de l’être et le rôle initiatique de l’art » (p. 138). Abordant les « poétiques de l’émerveillement », l’auteur analyse les réflexions de Longin, prolongées par celles de Boileau, sur le sublime et le rapport du langage à l’extase. « Le lieu de chacun de nous, d’après Longin, n’est ni les circonstances de la vie quotidienne, la petite réalité où nous nous déplaçons presque inconsciemment, ni même les mondes fictifs de la mémoire et des projets d’avenir : c’est la Vie même et, à chaque moment, le vaste Tout. » (p. 150)
Nous ne serons donc pas surpris que le poète débute de la sorte le chapitre intitulé « L’écriture de la merveille » : « Avant d’écrire, on s’émerveille. En écrivant, on s’émerveille toujours. Sinon, ce n’est pas la peine de commencer. » (p. 163) La question est la suivante : pourquoi écriture et émerveillement vont-ils si bien ensemble ? On retrouve là cette dimension d’ouverture temporelle essentielle : « La littérature invente, d’ailleurs, tout ce qu’elle touche. Elle ne met pas en phrases ou en vers un savoir acquis ; elle part à la recherche d’un savoir qui ne sait pas encore, et elle constitue un mode de savoir qui n’appartient qu’à elle. » (pp. 163-64) C’est ainsi que l’émerveillement fait pièce à l’ennui, puisqu’il est la capacité de notre esprit à se renouveler : « Il reconnaît également le nouveau, et fait surtout du bien en le découvrant dans l’habituel, dans le mille fois ressassé : c’est l’émerveillement qui permet à la lumière de revenir neuve chaque matin. » (p. 164)
Le poète dit, en somme, qu’il ne tient qu’à nous de porter sur les choses un regard neuf. Il envisage alors l’émerveillement de Miranda dans La Tempête, la joie émerveillée de Traherne et le sentiment de l’enfance chez Wordsworth. La vie de tous les jours elle-même peut devenir merveilleuse quand c’est l’imagination qui voit (p. 197). Après avoir envisagé le récit, la peinture (Vermeer, qui orne la couverture du livre) et la musique (le Spem in alium de Thomas Tallis), Michael Edwards conclut sur cette équation : « S’émerveiller, connaître. ». La connaissance s’avère alors participation aux êtres et aux choses. Il s’agit d’une démarche éthique et ontologique, mais la littérature se distingue de la philosophie, si elle demeure abstraite et générale, et des autres sciences humaines, en ce qu’elle permet la connaissance intime du singulier (p. 275). « Une œuvre littéraire est à son tour quelque chose à connaître, et le critique fait bien de procéder comme l’écrivain. Pour sonder une grande œuvre, pour découvrir de quoi il s’agit, il n’y a pas d’autre voie que l’émerveillement et la réflexion incessants. Une grande œuvre est même un lieu privilégié pour se convaincre que, plus le savoir augmente, plus l’émerveillement s’approfondit, et réciproquement. » (p. 276) Mais émerveillement n’est pas « ravissement » (p. 281). Il ne s’envisage qu’au sein de cette dialectique, non pas historique et abstraite, mais existentielle et individuelle, dont nous parlions plus haut.

Nous revenons, à la fin de l’ouvrage (« S’émerveiller nous donne l’impression, finalement, de commencer. » p. 282), à son début :
« Où commencer ?
La question semble aller de soi, et appeler une réponse franche et résolue. A bien y réfléchir, cependant, ne la sentons-nous pas changer de nature ? Elle ne nous invite plus à prendre une décision : commencer ici ou là, mais à reconnaître ce fait pénible : commencer nous échappe, ne relève pas de notre compétence. » (p. 13)

Le poète me paraît ici rejoindre le philosophe et je voudrais signaler le complémentarité de vue entre ces deux ouvrages, celui-ci et Construction d’un château de Robert Misrahi (voir note de lecture). L’émerveillement, conçu par le poète comme un retour sur soi, une reprise de l’être originel à l’instant de l’écriture, ressemble fort à ce « rien de lumière » que décrit le philosophe : « Ecrire est, semble-t-il, cette évanescence de la scission de soi qui ne commence qu’en recommençant » (p. 20) Il s’agit de la saisie, en soi, du Je peux fondamental dont parle Michel Henry à la suite de Maine de Biran, de ce mystère d’être qui échapperait à la conscience si le poète ne saisissait, entre lui et le monde, la réciprocité des correspondances : « Voilà, me semble-t-il, la finalité, le pour quoi, de l’émerveillement : révéler ce que pourrait être le monde si nous vivions à une autre profondeur. » (p. 283)

Le mérite de la réflexion de Michael Edwards, son très grand intérêt dans le paysage critique actuel, réside en ceci que le poète analyse le fait littéraire là où il révèle vraiment son essence, ni dans une réflexion extérieure et par là même exclusivement esthétique, éliminant l’auteur, le sujet, l’individu qui parle, au profit du « texte », ni en une approche biographique ou psychologique, mais du point de vue des aspirations de l’esprit, dans une perspective spirituelle. L’auteur est lui-même chrétien, mais cette perspective n’a rien à voir avec dogme ou croyance ; il est question de poésie, au sens plein du terme, comme lieu de vie, non comme jeu de mots, sens aujourd’hui nécessaire et offensif, voire subversif – une « activité, non un « produit », pour reprendre les termes de Henri Meschonnic.
L’émerveillement, c’est aussi une forme de générosité d’être – ce qui n’aura pas échappé aux auditeurs de Michael Edwards au Collège de France. Il suffisait d’entendre, lors de son dernier cours, le 3 avril 2008, l’ovation que lui offrit toute la salle, debout, et très émue, pour le comprendre. « Si l’émerveillement intervient dans l’épistémologie, il intervient aussi, par conséquent, dans l’éthique. Il suppose une morale, non pas négative, pour ainsi dire, mais positive, un idéal d’abondance et de générosité de vie. Quand perdre la capacité de s’émerveiller, c’est mourir, l’acquérir, la conserver, l’augmenter, c’est vivre. » (p. 279)
Le style de cet essai n’en contredit pas la philosophie : aucune affirmation péremptoire, des suggestions, un humour partout en filigrane, qui se manifeste entre autres par la pratique de l’atténuation (voir plus haut : « Pourquoi semble-t-il particulièrement fâcheux qu’un poète s’oppose à l’émerveillement ? »). Durant les cours, le professeur qui profitait de l’interruption de 11 heures trente pour descendre discuter avec ses auditeurs, prenant à cet échange un plaisir visible, savait aussi les faire rire. L’humour est aussi cette façon « sans façon » d’être soi-même au milieu de tous.


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