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Michael Edwards

9 mars 2007

par Anne Mounic

Michael Edwards, Le Génie de la poésie anglaise. Paris : Le Livre de Poche, 2006.

Comme le mouvement de sa propre poésie le suggère, Michael Edwards revient au familier, la poésie anglaise, par le biais de l’étranger : « S’il me semble un peu singulier d’écrire un tel livre en français, le fait de penser à la poésie anglaise dans une langue qui, en dépit des très bonnes relations que j’ai avec elle, doit me demeurer étrangère dans son être intime, rend encore plus apparentes les caractéristiques de cette poésie. » (p. 7) L’étude comparative permet de déceler ce qui est propre à une tradition au regard d’une autre : « Réfléchir, devant la page blanche, avec des étudiants et dans des essais, sur la nature de la poésie en soi et sur les différences qui séparent les poésies anglaise et française quant à leurs ressources propres et aux fins qu’elles se proposent, quant à leur façon de concevoir le moi et le réel, incite à vouloir cerner l’anglicité qui réunit des poètes aussi divers que Chaucer, Shakespeare, Milton, Keats, Tennyson. »

Ce livre n’est pas un manuel sec et sans joie d’histoire et de classification littéraires, mais une réflexion sur l’être de la poésie, réflexion guidée, chez un critique qui est lui-même poète, par l’amour de ce modelage du langage qui vise à révéler « l’être même du réel » (p. 18), en le transfigurant. La poésie permet d’inscrire l’être dans le temps en ouvrant dans le présent la dynamique du possible et de l’esprit (qui est le possible de l’homme) : « La recréation en poésie correspondrait à la promesse – ou au désir, au mirage, si on veut – de la recréation du monde. » Tel est d’ailleurs le titre du premier chapitre, Anaktisis, terme grec signifiant « régénération » (de ana, en remontant, en revenant en arrière, et de ktisis, création) et qui a été notamment utilisé, dit le dictionnaire Bailly, par Clément d’Alexandrie, écrivain chrétien, érudit et philosophe (2ème-3ème siècles de notre ère), qui concevait le christianisme comme voie d’accès à la perfection individuelle, la philosophie étant, selon le modèle grec, possible perfectionnement de l’âme. C’est l’incarnation de jésus qui rend possible cette « régénération ». Michael Edwards écrit : « Toutes ces caractéristiques semblent se rejoindre, en se rapportant à l’ambition fondamentale de la poésie anglaise, qui serait de transformer le réel en respectant toutefois son autonomie. […] Elle cherche, de bien des manières différentes et en même temps que tout un éventail de choses diverses, le réel renouvelé, un monde à la fois même et autre. Elle procède moins selon la mimésis que selon l’anaktisis, la recréation ou nouvelle création. » (p. 13)

Les vingt et un chapitres qui suivent empruntent le chemin « Au commencement » (chapitre 2) pour aboutir à l’époque moderne, « Par une journée pluvieuse dans le Gloucestershire » (chapitre 22), où l’on nous parle de David Jones, poète gallois qui tira de son expérience de la Grande Guerre son premier poème, intitulé In Parenthesis (Entre parenthèses, 1937), de Charles Tomlinson, cité par ailleurs pour son étude sur les grandes traductions (Dryden et Pope entre autres) et de Geoffrey Hill.
Au commencement était l’allitération de la poésie anglo-saxonne, qui « invite l’auditeur à peser chaque mot que le poète sort de la réserve de sa mémoire ; elle lui donne aussi à entendre, ou à créer, des significations supplémentaires. » (p. 32) La poésie, dès l’abord, apparaît comme dialectique existentielle qui, en chacun de ses moments, permet une révélation ontologique : « La capacité de rechercher l’être tout en respectant le corps du monde et chaque composante, pour si ordinaire qu’elle soit, du vécu, selon une grande confiance empirique, est ce que les poètes anglo-saxons nous ont laissé de plus précieux. » (p. 35)
A la suite de l’invasion normande, le poésie anglaise devient « bilingue » (chapitre 3) et s’ouvre au merveilleux de la légende arthurienne. « La poésie sera engendrée par l’émerveillement devant les aventures des chevaliers de la Table ronde, comme autrefois devant la Création, ou devant les restes d’une ville édifiée avec des moyens gigantesques. » (p. 44) Notez ici l’usage du terme « émerveillement », dont Michael Edwards a fait cette année l’axe de son cours au Collège de France, en liant cette capacité de s’émerveiller – donc de percevoir dans le réel une présence pour la joie de notre esprit –, avec la bonté. (Cours du 18 janvier 07)
Impossible d’énumérer ici l’ensemble des œuvres citées tout au long de cet ouvrage dont la lecture constitue un véritable plaisir. Nous nous contenterons d’en nommer les grandes étapes : au chapitre 4, sont étudiés Langland et Chaucer ; au chapitre suivant, Sir Thomas Wyatt, qui introduisit en Angleterre le sonnet, Sir Philip Sidney, Edmund Spenser, tandis que le chapitre 6 est consacré à l’épopée, qui est « d’abord un voyage dans la Mémoire, une descente dans l’obscur abîme d’un passé réel ou imaginé – ou mieux, d’un autrefois renouvelé par l’imagination – à la recherche du savoir et de la sagesse les plus amples dont sont capables le poète et la civilisation qui le nourrit. » (p. 86) L’auteur envisage Beowulf (avant la Conquête) et La reine des fées (Spenser, 1596), puis revient au sonnet, shakespearien, au chapitre 8, en abordant ensuite, chez le dramaturge, le question du trivial (chapitre 9), qui annonce, au chapitre 17, l’étude de « L’acte prosaïque » à l’époque romantique, puis chez Thomas Hardy. Au chapitre 8, sont aussi nommés les poètes métaphysiques, John Donne et George Herbert. Milton fait l’objet du chapitre 10 (« La poésie ‘latine’ »). Quant à la traduction, elle est abordée comme « œuvre poétique » au chapitre 11. « La traduction n’est donc pas un supplément, une activité utile mais secondaire ; elle représente l’étape suivante de l’acte poétique. La traduction d’un poème est un poème (trop de traducteurs l’oublient), et il n’y a rien de plus original que l’Enéide de Dryden ou que les Amours de Marlowe traduits d’Ovide. » (p. 182)
Sous le titre « Le génie du réel », Michael Edwards nous parle de Pope : « A relire le passage de l’Epître IV cité au début de ce chapitre, on voit que Pope partage aussi une des aspirations constantes de la poétique anglaise, que le renouvellement du réel vienne, non pas, ou pas essentiellement, de l’imagination recréatrice du poète, mais de la capacité recréatrice inhérente au réel lui-même. » (p. 213) Au chapitre suivant, « Une joyeuse excentricité », l’auteur nous fait partager son plaisir à contempler « ce serviteur du Dieu vivant », le chat Jeoffrey, sous la plume de Christopher Smart, dans son Jubilate Agno (poème écrit entre 1758 et 1769) : « Etre chat ne limite en rien la qualité de la vie de Jeoffrey », écrit Michael Edwards.
Blake fait l’objet du chapitre 15, « Innocence et expérience », et la poésie romantique est envisagée dans les trois chapitres qui suivent (Wordsworth, Coleridge, Keats, Byron et Clare, Shelley). L’auteur note à ce propos combien, en dépit des oppositions et des différences, chaque nouveau poète s’inscrit dans la continuité de la poésie anglaise, sans rupture, thème repris au chapitre 21, « La poésie continue » à propos, notamment, de T.S. Eliot. Hopkins est étudié au chapitre 19 (« La poésie ‘germanique’ ») : « Happés par la lumière, le martin-pêcheur dans ses couleurs et la libellule dans ses mouvements semblent participer du feu qui brûle, pour Hopkins comme pour Héraclite, au cœur du Tout, les allitérations jubilatoires et excessives qui les saisissent servant à exprimer leur individualité. » (p. 351) Shelley revient, en compagnie de Yeats, au chapitre suivant, sous le titre « Aristote ou Platon ? »

Dans cet ouvrage, beaucoup plus riche en sa pensée que ce bref résumé, s’esquisse au fil des pages et des chapitres, dont certains se font écho, sans abstraction ni agressivité théorique, une poétique, dont quelques citations donneront au moins une idée. Tout d’abord, la poésie étant substance verbale, la prosodie s’avère donc, non pas détail rébarbatif, mais « une façon d’écouter sa langue et la recherche de moyens pour l’élever à son plus grand possible, afin qu’elle devienne une parole qui chante » (p. 54) La poésie, de plus, comme l’indique le titre du chapitre 7, « Les noms du réel », a un fondement existentiel et ontologique : « Car une langue n’est pas simplement un moyen de s’exprimer et de communiquer : elle est une voie vers nous-mêmes et vers le monde. Elle nomme tout ce qui entre dans notre expérience, pour en donner la notion et la saveur. Nous la vivons au plus profond de nous-mêmes ; nous sommes, dans une large mesure, selon la langue en laquelle nous nous parlons. » (p. 205) Il est préjudiciable d’étudier un poème en dehors de son contexte et en oubliant son auteur : « Puisqu’il serait absurde de ne pas reconnaître que Milton parle, dans le dernier vers, de sa cécité, et que savoir qu’il était aveugle ajoute à l’émotion du lecteur, nous sommes amenés aussi à repenser nos idées sur la présence du poète dans le poème, et surtout à nous apercevoir qu’aucune théorie générale sur le rapport entre l’écrivain et son œuvre ne peut tenir compte de la diversité des faits. » (p. 176)
On peut parler aussi de défense de la poésie à propos de cet ouvrage : « La poésie n’est pas un ornement, un supplément facultatif ; elle est nécessaire à la perception du réel et à sa mise en valeur. » (p. 214) « Car la tâche de la poésie n’est pas de se mesurer à la mort mais, selon la poétique de Milton comme de Blake, de s’ouvrir ici et maintenant à ce qui existe au-delà de la mort. » (p. 268) « La source du génie poétique serait très précisément la joie. » (p. 298)
A travers la réflexion sur l’œuvre d’Hopkins, la question du sujet poétique est posée avec justesse : « Hopkins résout – pour lui-même – le problème du sujet, du moi fascinant, en supposant qu’il participe de l’Autre. » (p. 352) Nous ne sommes ici pas loin de Kierkegaard. « … le moi pour Hopkins n’est pas cette intériorité complexe à souhait que certains romantiques ont particulièrement exploitée et qui continue de charmer tant d’aventuriers dans tant de domaines, mais plutôt une activité, une réponse, un choix. » (p. 351) La poésie, dans ce sens, contribue au plus haut point à la fondation du sujet au coeur du paradoxe existentiel et du tragique de l’existence.


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