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Max de Carvalho, par France Burghelle-Rey

23 septembre 2015

par France Burghelle-Rey

Max de Carvalho, Les Degrés de l’incompréhension. Paris-Orbey : Arfuyen, 2014.


« Sans quitter ta demeure / ni les tiens tu partiras » : c’est sous l’angle du paradoxe, pour un exil particulier, que Max de Carvalho place son recueil. Des strophes brèves qui, parfois, s’étofferont, comme dans « Poème-phare », décrivent dès le début sensations, sentiments et remarques diverses sur les voix, l’appel, les odeurs, la nature. Les phénomènes observés parlent « au voyageur sa langue / mortelle ». La vision nouvelle offerte ici est celle d’un peintre qui se détourne du figuratif et, sans arbitraire mais dans la cohérence, la poétique de l’opus est bien une poétique contemporaine à la recherche, sinon d’un monde nouveau, du moins d’une nouvelle façon de l’exprimer. Ainsi entre récit et description les constats de Max de Carvalho doivent être décryptés par un lecteur qui se laissera gagner par le goût du mystère et aimera épouser cette nouvelle réalité langagière. Textes et titres sont souvent, tout au long du livre, livrés comme des devinettes :

Demain la poudre
pour toute aube
que ce geôlier
consent, filtrera
nue du soupirail

Viennent les interrompre des textes plus longs au style fluide où la nature a toute sa place avec un rien de précieux ou de romantique. « Voyage sentimental », par exemple. Des passages aux accents lyriques, aux thèmes usés comme celui du temps, y sont à vivre à la manière d’une respiration :

mais le temps manque
pour s’arrêter, le temps
file qui fait défaut

Puis, avec la tentation à nouveau du mystère, le poète présente des variations isotopiques sur le thème du blanc et de tout ce qui brille. Sur celui également de la liquidité qui, du poison au vin, évoque l’ivresse et la mort mais avec, en arrière-plan, la possible délivrance dans la nuit nommée « le grand timonier ». Loin de la civilisation et du droit : « Ils retournent à la sauvagerie », la joie se dit à l’imparfait : « et mon étoile chantait pour le / matin ». Les noms propres, personnages ou lieux, participent d’une érudition propice à l’énigmatique que le poète persévère à cultiver conjointement à des passages simples et évidents mais dont la chute se ferme :

En bord de mer par jour de vent
les brasseries s’emplissent de ces
buveurs venus de loin parfois à pied
depuis saint Vaast ou Quiberville
prendre le frais à la terrasse.
L’envers aveugle le décor,
montre l’endroit sans le crever ;
alors l’heure en elle-même s’efface

C’est ainsi qu’on peut parler, pour cet ouvrage, d’alternance entre une poésie ouverte et un nouveau langage qui, avec les miroirs et les théâtres « de reflets », tutoie le baroque et qui, dans la seconde partie, amène le lecteur, sous forme de « Vœux, charmes, sentences » à « rompre », comme l’annonce le titre, « le cercle » des conventions. Un certain nombre de conseils, comme celui de « Viatique », se présentent encore autant d’énigmes qui, telles des oracles rendus, sont posées au lecteur ou au poète lui-même

Repasse la membrane
d’eau. Repose ta tête
dans la mue de lumière.

Ce que l‘on comprend, c’est qu’il ne faut pas de mauvaise ambition mais un seul projet : « inonde plutôt la / chambre de clair / de lune » sans que l’on sache si la voix l’emportera sur le silence. On retrouve, de plus, ici le thème de l’envers à travers un objet-clé, le miroir traité à la Cocteau. Pour celui qui « heurte en aveugle / le noir » dont la révélation est voilée par la main, il reste l‘illusion qui est de poésie, celle-ci étant la propriété de son créateur et pouvant le rendre heureux : « tout est si plein / que je pourrais crier ».
Avec les deux derniers volets les textes deviennent encore plus elliptiques pour ce constat optimiste qui perdure : « Toutes choses passées, je demeure » et rend possible la « déclaration » à l’autre, l’aimée sans nul doute. Les jeux-oracles se poursuivent avec des pronoms sujets mystérieux qui évoquent les « lambeaux maudits d’une phrase absurde » nervalienne, notamment : « la dernière est / à venir, se dérobe ».
Enfin, les dernières pages du texte se focalisent sur l’importance à donner au petit, en la personne d’une mouche. C’est grâce à « un battant / qui est ouvert » que celle-ci peut s’échapper à l’air libre. Symbole, pour cette conclusion, d’une ouverture vers la découverte d’un espoir : dans le minuscule peut résider la liberté et la connaissance. Le poète accepte alors un monde qui le dépasse en concluant :

La mouche que j’ai tuée
en sait à présent
plus long que moi


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