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Maurice Couquiaud, par Michèle Duclos

25 avril 2009

par Michèle Duclos

Maurice Couquiaud, Chroniques de l’Etonnement, de la science au poème, l’Harmattan 2008
Préface de Charles Dobzynski et Avant-propos de Basarab Nicolescu

Gaston Bachelard, historien et philosophe des sciences, menait parallèlement mais séparément son analyse épistémologique de la rationalité appliquée et son exploration chez les poètes des « images matérielles », éléments du cosmos présents dès les penseurs poètes présocratiques mais dédaignées par la Modernité dualiste.
Maurice Couquiaud, de formation littéraire et philosophique, poète et essayiste, outre une très solide connaissance des poètes, se passionne pour les avancées voire les bouleversements qu’a connus la science contemporaine, tout au long du siècle écoulé, amenés surtout par l’astrophysique et l’exploration quantique, et qui fertilisent l’imagination des « rêveurs d’univers » des « deux cultures » (littéraire et scientifique) ; deux modes aujourd’hui reconnus d’exploration de l’univers qui parfois se croisent puisqu’il est aujourd’hui accepté qu’à degrés divers l’intuition et l’imagination jouent un rôle non négligeable dans la découverte des lois de l’univers tout comme la réflexion distanciée, lucide, est présente dans le travail du plasticien, du musicien ou du poète travers les créations desquels se manifestent le cosmos, mieux, le chaosmos, terme dont se réclament à la fois le poly-scientifique Edgar Morin retrouvant le « paradigme perdu » et le « géo-poète » Kenneth White en son « monde ouvert ».
« Nous pouvons constater que toutes les grandes théories scientifiques ont besoin d’être rêvées avant d’être construites puis vérifiées » écrit Couquiaud (p.91). « Une visite à l’inconnu me régénère. / J’y trouve avec des mots à moudre/un levain silencieux pour des étincelles » écrivait-il y a peu dans L’éveil des eaux dormantes (le nouvel Athanor). De la double appartenance et pertinence de ses essais témoignent la Préface d’un poète et essayiste reconnu et l’Avant-propos d’un grand physicien quantique grand poète aussi à sa manière. Pour Charles Dobzynski, c’est grâce à la « Chronique de l’étonnement » que Couquiaud donnait régulièrement à Aujourd’hui Poème, « au cœur même d’un foyer multiforme de poésie [que] l’idée même de transdisciplinarité put trouver sa place et briller de son éclat propre ». Pour Basarab Nicolescu, « Maurice Couquiaud s’est mis, à sa manière, à tenter l’aventure de l’ascension du Mont Analogue [… Il est] un des précurseurs de [la] nouvelle culture [transdisciplinaire] ».

Couquiaud fut de 1984 à 2001 rédacteur en chef de la très belle revue Phréatique « revue trimestrielle du groupe de recherche polypoétiques (GRP), abordant des disciplines aussi éloignées au départ que l’art, la philosophie, la science et la sémiologie », écrivait l’astrophysicien également poète Jean-Pierre Luminet ; puis il a apporté à partir de 2004 sa contribution régulière à une autre revue majeure également défunte, Aujourd’hui Poème. Dans Chroniques de l’Etonnement il reprend vingt essais qu’il y a publiés entre octobre 2004 et novembre 2007, ici dans leur entièreté non contrôlée par des considérations d’espace matériel. Chacune de ses chroniques, placées sous l’invocation d’une citation poétique, passe en revue des parutions scientifiques et philosophiques qui ont retenu son attention et il les illustre d’autres citations poétiques qui corroborent les éléments conceptuels des livres présentés. Car « Le poète et le musicien peuvent reconstituer l’homme/ dans une résonance… à partir de son chaos. » Il, le poète également penseur « cultive les appels soucieux/ de tout ce qui fait signe et réunit. »

Le premier essai, « Une particule de conscience », s’ouvre par un vigoureux rejet des divisions étanches des disciplines scientifiques par Auguste Comte et de la dérive positiviste que le compartimentage a encouragé, et par une dénonciation de la logique aristotélicienne du tiers exclu ; hommage est rendu à Basarab Nicolescu et au Centre International d’Etudes et de Recherche Transdisciplinaire et aux poètes, penseurs et scientifiques qui gravitent autour de lui ou l’ont inspiré : Michel Camus, Roberto Juarroz, Stéphane Lupasco, Edgar Morin, Gödel, Michel cassé, Jean-Pierre Luminet, Bernard d’Espagnat… Dans le second essai, « La Respiration de l’Ombre », l’annonce du LHC, (Large Hadron Collider, aujourd’hui en activité) est indirectement salué par Philippe Jaccottet et St John Perse, tandis qu’avec le quatrième essai, sous l’intitulé de « Passagers du Temps » se voient réconciliés Bachelard et Bergson, Jankelevitch et Yves Bonnefoy. En un autre essai, autour de Gödel et de son « principe d’ incertitude » interviennent Guillevic, Pierre Emmanuel et Christian Bobin.

Tous les poètes convoqués ne sont pas des contemporains : ainsi Novalis autour de « la nuit étoilée », Gautier sur « La Lune », Cyrano de Bergerac lui aussi mais différemment, Agrippa d’Aubigné autour de La Mer, Baudelaire et Verhaeren pour « un nouveau sentiment cosmique », Blake pour les deux Infinis et Hugo pour qui, dans Les Misérables « Tous les oiseaux qui volent ont à la patte le fil de l’infini ». Toutes les chroniques ne sont pas motivées par l’actualité éditoriale : certaines sont des hommages à des amis présents au départ puis disparus. Ainsi « La Mort…Aujourd’hui peut-être » i. m. André Parinaud (p.99) laisse la part belle aux poètes, à leur imaginaire et à leurs réactions et diverses visions du phénomène ultime. Une autre chronique part d’une anthologie d’ Yves La Prairie, Les plus beaux poèmes sur la mer ; une autre a pour point de départ le thème du Rire, laissant peu de place à la science. Mais l’essai suivant tourne autour de la linguistique. Un autre, « Du rêve à la rêverie » illustre les théories récentes sur le rêve. « Sens ou non-sens ? » explore la question de la tolérance religieuse à l’occasion d’une conférence donnée par André Comte-Sponville à la Sorbonne le 25 avril 2007.

Suivent quelques textes inédits, des contributions toujours pluridisciplinaires : une communication donnée au Colloque transdisciplinaire « Science et conscience » et intitulée « Une Ecoute poétique de la Nature » ; une autre, pour « Une Transculture européenne » donnée au Pen Club européen (dont Couquiaud assume la vice-présidence) ; enfin un long entretien avec Rodica Draghincescu (paru dans Poésie/Première en 2005) qui permet aux deux poètes de développer leurs approches très proches placées sous l’invocation d’un « réenchantement du monde » : « écrire est un devoir quand on en ressent le besoin ! Parce que cela répond alors à un besoin intérieur et contribue, comme j’aime à le répéter, à donner un sens à la vie, la sienne et celle des autres » confie Couquiaud. Mission accomplie.


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