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Martin Luther et Yves Kéler

23 septembre 2015

par Anne Mounic

Yves Kéler, Les 43 chants de Martin Luther. Textes originaux et Paraphrases françaises strophiques rimées et chantables. Sources et commentaires, suivis de Chants harmonisés à quatre voix pour orgue et chœur, par Yves Kéler et Danielle Guerrier Kœgler. Paris : Beauchesne, 2013.


Edith Weber, directrice de la collection « Guides musicologiques » dans laquelle ce livre paraît, nous présente ainsi le projet : « Depuis de nombreuses années, le Pasteur Yves Kéler, théologien et hymnologue, spécialiste de Martin Luther, a réalisé une gageure : révéler aux chefs de chœur, aux maîtres de chapelle, aux choristes et aux fidèles les textes de chorals du réformateur de Wittenberg, dans des paraphrases françaises, nouveau genre qui, en 1542, est défini par Jean Campensis comme une ‘claire et briève interprétation sur les Psaumes de David’ et une ‘claire translation faicte jouxte la sentence non pas jouxte la lettre sur tous les psaumes selon la vérité hébraïque’. » (Avant-propos, p. XI.) La tâzche est ardue et l’ouvrage, fouillé.

Martin Luther (1483-1546) « écrit et compose dès avant 1523 » (p. 5). Divers recueils sont publiés entre 1523 et 1545, « ultime et complète édition des chants du Réformateur, de son vivant ». Ces chants, fondamentaux pour la foi protestante et de grande importance en Allemagne et dans le monde germanique, sont peu connus en France, même si certains fragments en « sont révélés à travers les cantiques et les Passions de Bach », sous forme, généralement, de « strophes isolées [...] employées comme chorals conclusifs » (p. 7). Yves Kéler exprime ainsi son intention : « bien faire connaître Luther et, pour la gloire de Dieu et l’édification des fidèles, faire chanter ses cantiques, en conformité avec ses intentions. » (p. 8) Il se fixe six critères : intégralité du texte, analyse théologique, traduction fidèle à l’esprit et claire pour le lecteur contemporain, « adéquation entre prosodie verbale et prosodie musicale », chantabilité. Considérant les différents mots susceptibles d’être utilisés, l’auteur relève que « traduction » ne convient pas du fait des contraintes de la strophe et de la rime et souhaite relever le terme « paraphrase » de son fardeau péjoratif. « Ici, le sens est technique : il ne s’agit pas de traduire un poème étranger en français, mais bien de mettre en forme strophique et rimée un texte en prose. Ce que Marot et Bèze ont réalisé avec les Psaumes. » (p. 11) Afin de se garder des écueils de la simple « adaptation », Yves Kéler propose d’appeler son travail « paraphrase française versifiée et chantable » (p. 12). Cette réflexion présente un intérêt certain en ce qui concerne la pensée de la traduction. Yves Kéler récuse le poncif selon lequel la langue française ne connaîtrait pas le rythme, car non accentuée. « La langue versifiée, comme la prose, a donc un rythme interne propre, le rythme du vers et de la strophe, qui doit se superposer au rythme de la musique. » (p. 13) Il recherche la « fluidité du texte » (p. 14). Ce travail comble un manque.
Retraçant les faits marquants de la vie de Luther, Yves Kéler montre que la première publication des chants correspond aux « années de l’organisation de l’Eglise de la Réforme » (p. 31) « Le chant d’église participe à cet effort de structuration de la nouvelle Eglise. » L’œuvre vocale se compose de neuf chants liturgiques et de trente-quatre cantiques. Elle est très liée à la vie de l’Eglise et fait « partie de son œuvre de réformateur » (p. 45). La source en est la Bible ainsi que la patristique, sans oublier le fonds allemand de cantiques composés dans cette langue dès le XIIème siècle. « Luther a été l’un des maîtres de la poésie allemande. Sa composition textuelle est très concise, elle a peu de mots inutiles et de remplissage. L’emploi de nombreux monosyllabes, caractéristique de son époque en allemand, augmente cette concision. » (p. 50) Il écrit pour que le paroissien moyen puisse chanter ses cantiques.

Yves Kéler fournit, dans la première partie de l’ouvrage, une analyse détaillée des chants, puis, dans la seconde partie, nous livre ses paraphrases accompagnées de la musique. On ne peut que saluer ce travail complexe, de recherche, d’érudition et de création qui nous initie au rythme de l’année protestante, à la théologie et à la liturgie. Et ce livre peut aussi nourrir la réflexion sur la traduction. Une somme.


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