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Marina Tsvétaïéva, par Nelly Carnet

26 septembre 2011

par Nelly Carnet

Marina Tsvétaïéva, Insomnie et autres poèmes. Préface de Zéno Bianu. Paris : Poésie/Gallimard, 2011.


Insomnie et autres poèmes se compose de quatre ensembles qui soulignent la traversée de la vie créative mouvementée de Marina Tsvétaïéva entre 1914 et 1941. Le recueil a l’avantage de proposer un large éventail de son investissement dans l’existence comme dans la création auprès des êtres les plus aimés. La passion dans la vie amoureuse et la vie quotidienne ressentie dans ses fibres les plus ténues sont ses seules raisons d’être pour faire émerger son âme et la sentir vivre en soi. Zéno Bianu, le préfacier de ce recueil, caractérise la poésie de Tvétaïéva de « présence ardente au monde » et d’ « ouverture d’un espace aimanté ». Le feu dans l’âme, le poète est à la fois « prosaïque » et « sublime ». Elle se fond dans le monde, se bat avec lui ou contre lui, l’épouse, le rejette. Dans le cycle « L’amie », les poèmes adressés à Sophia Parnok sont écrits dans la fièvre amoureuse des jours. Mais d’un jour à l’autre, l’intensité de l’amour comme celle de la douleur varie, épousant la météorologie extérieure. L’âme amoureuse connaît aussi ses variations : « Dégel, aujourd’hui, dans l’âme, / Pour le vaste sentiment. » Le « je » tout contre le « vous » régénère l’autre. L’attention amoureuse aux circonstances, aux gestes, aux saisons dirige l’écriture de ce cycle jusqu’à la séparation des deux amies, dont la relation a duré quelques mois seulement. L’amour révèle l’âme, la fait vivre, la fait parler, la remue, la chamboule. Un peu plus tard, l’amour et la reconnaissance pour un poète compatriote, Alexandre Blok, passent par l’amour du nom. Le poème arrache alors aux mots et aux images l’effet qu’il produit lorsque le nom est prononcé. De même le nom de cet autre poète, Akhmatova, devient le point central d’un texte : « Akhmatova ! Ton nom qui n’est qu’un long soupir / Tombe en cet immense abîme que rien ne nomme. » Les élans amoureux sont éthérés quand ils convoitent le sublime : « Et sous la neige lente / Je me jetterai à genou, / Pour toi / j’embrasserai la neige du soi – // Là où ton pas superbe / A tracé dans le silence de mort, / Douce lumière, gloire sacrée, Dieu puissant de mon âme. » Dans « Insomnie », les poèmes écrits tard dans la nuit font résonner davantage les mots dans l’âme car la disponibilité du poète est accentuée. « J’aime embrasser / les mains, et j’aime / distribuer des noms, / et aussi ouvrir grand / les portes, – toutes grandes – sur la nuit sombre ! » Ainsi Tsvétaïéva s’inscrit dans le don total de sa personne.

Dès l’instant où le langage poétique passe dans ses mains c’est toujours pour dire l’élévation d’une âme jusque dans le prosaïsme. Les ailes deviennent alors un motif récurrent. Pour qui reste sur le parvis d’une église, la poésie vient remplacer toute religion. Le poète épouse le monde, se confond avec lui, peut devenir soleil ou lune. Le glissement du « moi » au « il » se fait naturellement dans le ciel lunaire et cet amour effréné que le poète porte à toute personne qu’elle rencontre. « Et elle, l’unique était – seule ! / Comme la lune – seule, sous le regard de la fenêtre. » L’amour ne lui sera que rarement retourné avec la même ferveur authentique. Seule, elle le sera le plus souvent avec les mots et ses rêves sans jamais lâcher prise. Il semble que rien ne puisse arrêter sa fougue pour la vie et l’amour car l’amour est aussi la vie. Toute son écriture l’exprime sans aucune retenue. La poésie est une affaire de main que l’on tend aux autres. C’est une empoignade de l’espace-temps du cosmos. Elle se dirige vers le plus ouvert qui soit, vierge comme au premier jour de la révélation d’une nouvelle langue qui suggère une réalité transfigurée.

Pour Marina Tsvétaïéva, les jours les plus sombres gardent toujours espoir. Les cygnes se cachent derrière les corbeaux noirs. Alliée de la cause divine, elle se tient au-devant de tout obstacle. L’amour lui permet de ne jamais se laisser abattre jusque dans l’ombre de la mort de sa fille qui plane lourdement dans un des poèmes adressé à son mari Sergueï : « Pour quel crime suis-je suppliciée ? », écrit-elle par exemple dans « Chanson ». Quelques soient les poèmes, elle multiplie les renaissances, les nouveaux matins, se donne pleinement au jour qui réapparaît. Elle ne supporte pas la médiocrité en l’être humain ou au sein même d’un pays qui « met les rêves en conserve ». La passion émerge et submerge le lecteur anéantissant la platitude environnante. La passion amoureuse conduit toute l’écriture de ce poète au rythme de ses diverses rencontres. En 1941, l’année même de son suicide, Marina Tsvétaïéva semble se situer entre un passé et un renouveau mais on serait tenter de penser que ce renouveau est tout teinté de finitude car elle écrit : « Il est Temps / D’ôter l’ambre, / De changer les mots / Et d’éteindre la lampe, au-dessus de ma porte. » Toujours elle se sera tenue en équilibre sur le fil du tragique humain, entre envolée et chute, diastole et systole, rythme du cœur fou pour rythmer le poème et la vie.


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