Temporel.fr

Accueil > à l’écoute > Entretiens > Marieke

Marieke

9 mars 2007

par Guy Braun


Temporel : Marieke, tu peins depuis de nombreuses années. Quand nous t’avons connue, dans les années quatre vingt, nous avons été très impressionnés par la qualité de tes aquarelles, mettant en relief le mouvement en un jeu de matière. Tu as toujours donné de la substance à cette transparence qu’est l’aquarelle tout en conservant une sorte d’immatérialité à la représentation, non figurative mais portée par l’observation de substances telles que la pierre ou le bois. Comment, à tes débuts, en es-tu venue à peindre, et à peindre comme ceci ?

Marieke : Je voulais être géologue, "déchiffreur de la Terre". C’était dans la continuité de mes préoccupations et bonheurs d’enfant. Une enfant solitaire, dans les Alpes, des journées passées dans les bois, les éboulis, à suivre les travaux agricoles et à garder les chèvres ; "nez au vent" m’appelait ma grand-mère. Les parois rocheuses des montagnes qui protégeaient le village étaient un livre d’histoire ouvert, les lignes des roches plus ou moins sombres, les failles, cassures, une écriture. Des animaux apparaissaient ou non suivant l’éclairage de la journée ; au creux des roches un lapin se transformait en géant… J’avais aussi trouvé un jeu, magique. Je regardais la cascade un moment, puis très vite, un pan de montagne et elle s’animait, bougeait – cela durait quelques instants – et je recommençais…
Un peu plus tard, c’est la recherche d’un enfant perdu qui mobilisait toute mon attention. Je cherchais des traces, des signes, je ramassais pierres, bois, feuilles… à la recherche d’un autre "petit Poucet". Une sorte de jeu de pistes, mais ce n’était pas un jeu ! Ne pouvant pas transporter mes recherches, je dessinais ces indices et les chemins, lieux, racines, écorces de bouleaux... pour ne pas perdre ces renseignements. Un jour, découvrant une reproduction d’un tableau de Vlaminck, "Paysage sous la neige", s’affirme une autre évidence : peindre ; et à sa suite d’autres découvertes : Paul Klee, Bissieres, Zao Wou Ki, Braque, Hartung… et la peinture orientale : Shitao, Hiroshige… Ce n’est pas une rupture. La peinture est une continuité de ces jeux et préoccupations. C’est toujours une même recherche, un même besoin.

Temporel : Par la suite, je me souviens d’une exposition au cours de laquelle se déployaient des paysages imaginaires dans des teintes ocrées mêlées de blanc, paysages escarpés, montagneux. Tu aimes la montagne et ce repos qu’elle te procure, l’été, quand tu vas dans les Alpes ; Peut-on parler là de quête poétique, ou même spirituelle ?

Marieke : Tous les étés, je suis en Oisans, dans un village qui, enfant, m’avait déjà impressionnée, un lieu que l’on approche par une route escarpée, loin de tout, qui me correspond, qui fait partie de moi, où j’ai la sensation physique d’être en suspens : un refuge, une immersion et une imprégnation. Je marche, dès le lever du jour et en fin de journée : une errance. Les sentiers sont à hauteur des sommets des arbres, jardins suspendus, ou traversent alpages, torrents et pierriers.
Me laisser bercer par la respiration du torrent, écouter les évolutions des aigles, suivre les chemins de vent, du temps, une pierre au creux de la main, avec ces deux bélemnites (fossiles marins de –200 Ma) ou ces pierres de lave, de gneiss, fréquenter les marmottes ou les chevreuils, me promener sur les lignes d’erre des papillons, des hirondelles, m’asseoir au pied d’un sorbier ou d’un bouleau, voir le silence, écouter la montagne. Chaque forme naturelle parle de sa matière, de l’histoire des saisons et des siècles, de ce qu’elle fut et des obstacles rencontrés, de l’eau, du vent, pour devenir ce qu’elle est ce jour. Elle me dévoile un univers de lignes, de signes, de forces, une
immensité tapie au cœur du minuscule. Chaque pierre conserve le tracé, la force des mouvements sismiques, stoppés brutalement, puis soumis à l’érosion. Elles sont énigmes et matière à rêver. Ces présences, ces lieux où je chemine, m’offrent une harmonie paisible. Je me plonge aussi dans des ouvrages géologiques, botaniques. Je partage de longs moments avec les Anciens du village. Une quête ? Oui. Poétique ? Sans doute. Spirituelle ? … L’alchimie entre ces présences et évocations se fait au retour à l’atelier. Ce seront des levains quand viendra la nécessité de peindre ou celle du contact avec la terre ; pour faire d’autres traces, d’autres signes, pour essayer de transmettre cet indicible. Un poème chinois cité par Kenneth WHITE exprime bien cela :
"Montagne, pluie et neige
au milieu de la solitude
on commence à comprendre".

Temporel : Nous savons que tu admires le poète écossais Kenneth WHITE. Dans quelle mesure a-t-il pu influencer ton parcours artistique ?

Marieke : La rencontre par les essais et poèmes de Kenneth WHITE remonte aux années quatre-vingt. Un essai "Approche du monde blanc" et un recueil de promenades-haïku "L’anorak du goëland", découverts pour leurs titres, m’ont fortement impressionnée. J’aurais aimé participer à l’"Ecole de l’anorak, section ambulante de l’Académie des Goëlands"… Puis il y eut "La route bleue", "La figure du dehors", les cahiers de géopoétique… et tous les autres ! J’ai toujours ses poèmes à portée de main. Kenneth WHITE exprime avec des mots ce que je sentais confusément. Ses livres m’ont confortée mais aussi nourrie, soutenue, stimulée, pour suivre mon chemin artistique. Par ses connaissances approfondies, il m’a aussi ouvert les portes de l’Orient et m’a conduite vers d’autres écrivains qui explorent autrement leur rapport au monde.

Temporel : Tu nous dis dans une de tes lettres qu’il n’est plus question de peinture depuis que tu as eu un sérieux problème oculaire altérant ta vision. Comment as-tu, sans céder au découragement, réorienté ta pratique artistique ?

Marieke : Depuis quelques mois était présente la nécessité d’un contact direct avec la terre : du grès qui a plus de caractère. Je lui laisse faire ce qui lui correspond. Elle réagit à sa propre dynamique. Puis le feu, à 1300 degrés, la transforme en pierre, lui donne une pérennité. Puis ce seront des pigments (couleurs de terre) et un liant qui l’imprègne pour renforcer ses reliefs. Avec ce jeu et technique, millénaire, des formes apparaissent, que je ne ferais pas avec d’autres matériaux. Dans l’atelier, avant de converser avec la terre, je regarde ces pierres, bois, lichens, écorces ramassés qui, comme l’écoute d’une musique, la lecture d’un poème ou une promenade, me permettent d’approcher le silence, le dehors ! Alors ces résonances sensibles qui viennent avec la forme, cette communication avec les signes, se transforment en bas-reliefs. Avec la terre, c’est une découverte et un même cheminement qu’en montagne, en forêt ou en peinture. Elles deviendront des invitations à parcourir.

Temporel : Quelle est pour toi la signification de ce geste de la main qu’on nomme peindre, ou bien modeler, ou encore sculpter ?

Marieke : Des gestes multiples, marcher, ramasser, toucher… préparent le passage à l’atelier. Alors, le geste de la main – une obligation pour faire –, cet outil dynamique et vivant, laissera le pinceau se promener, accélérer, flâner ou se reposer sur le papier, laissera la terre faire signe, s’opposer, retrouver les mouvements géologiques ou errer. Par cette connivence avec la matière, j’essaye d’être attentive à l’émergence qui s’imposera, à l’évidence qui rendra invisible le travail de la main. Une écriture s’est imposée, une écriture pour traduire ce que je ne peux exprimer avec les mots. Un jeu de signes, de pistes… proche de mes préoccupations d’enfant et combien différent. Une écriture qui me transforme, une écriture pour des invitations à parcourir, une écriture comme une errance vers Ungava* et une méditation : Tamanika*…

* Ungava, "le lieu le plus lointain" en langue inuit du Groënland
* Tamanika, "nulle part"…