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Marie-Françoise Bonicel

22 avril 2011

par Anne Mounic

Marie-Françoise Bonicel, Entre mémoire et avenir : Essai sur la transmission. Paris : Editions du Palio, 2010.

Marie-Françoise Bonicel, docteur en psychologie, thérapeute et diplômée de sciences politiques et économiques, s’interroge dans cet ouvrage sur la question de la transmission aujourd’hui, partant du constat rebattu que le processus est « en panne » (p. 21) de nos jours, non seulement en ce qui concerne l’éducation, mais également dans le domaine politique, le Parti communiste et les syndicats, comme la C.G.T., assumant désormais difficilement leur rôle de « relais d’opinion du monde du travail » (p. 31). Toutefois, l’auteur relativise ce désenchantement en le mettant en perspective. Juvénal ne se plaignait-il pas lui aussi au début de notre ère « de l’absence de transmission, du manque d’autorité, du caractère rebelle de nos enfants et de l’état de délabrement de la société », comme le soulignait en 2005 Jean-Claude Guillebaud, cité par M.-F. Bonicel (p. 29). La question serait dès lors : « la transmission est-elle en panne ou simplement déplacée ? » (p. 32) L’auteur songe à Internet, entre autres.
Au chapitre suivant, « Des racines et des ailes », Marie-Françoise Bonicel donne à son sujet son cadre réel en citant L’Ecclésiaste (I, 4) : « Une génération passe, puis vient une génération nouvelle. Seule la terre demeure à jamais. » (p. 53) Le devenir nous charge, dans l’instant présent, de métamorphoser le passé en avenir, comme l’ont exprimé Simone Weil ou Jean de la Croix. La transmission concerne aussi bien l’Histoire que la connaissance d’un métier ; l’organisation multinationale des entreprises et les méthodes contemporaines de gestion perturbent la continuité du passage de père en fils des secrets de métier (voir p. 58). Le récit joue un rôle essentiel dans la transmission, notamment en ce qui concerne la Shoah (p. 65). L’auteur mentionne la notion d’« identité narrative » mise en valeur par Paul Ricœur (p. 89). « Il faut la ferveur et le talent d’un poète pour réconcilier le temps et l’espace dans une partition qui reste à déchiffrer » (p. 99), écrit Marie-Françoise Bonicel après avoir cité Claude Vigée en exergue au chapitre intitulé « L’ombre portée du silence », dans lequel elle envisage la « cicatrisation » par la parole et par l’art » (p. 113) du traumatisme et cite Benjamin Fondane. Elle pose les questions du recouvrement de l’identité, de la « reconnaissance du crime » (p. 118), de la « sanction » (p. 121) et de la « réparation » (p. 122) et s’interroge sur la « pédagogie des droits de l’homme » (p. 124), nommant Jean Améry qui s’adressaient à « tos ceux qui veulent être le prochain de leur semblable ».
Sous le titre « Construire une transmission », l’auteur s’intéresse à la mémoire de l’exil, parlant du « rôle recréateur » (p. 158) de la traduction et préconisant d’accepter la perte pour mieux transmettre, de « sortir d’une culture de la doléance » (p. 183). « Transmettant ce que l’on est, on transmet ce qui échappe », écrit Maurice Bellet (cité p. 215), philosophe, théologien et psychanalyste. La transmission implique une réflexion sur l’origine en tant que commencement. Marie-Françoise Bonicel conclut en citant à nouveau Claude Vigée : « Toute parole qui ne se connaît pas en faveur de la vie est un mot de passe dans le grand complot de la mort. » (L’extase et l’errance, cité p. 233) Ce ré-enchantement dont parle la psychologue implique bien un retour aux origines ou nouvelle naissance, comme l’indique cette interrogation : « Ne faut-il pas en effet ranimer plus d’une fois l’an la flamme de l’inconnu qui sommeille en nous, afin d’irriguer nos vies personnelles et professionnelles ensablées par les doutes, les déceptions, la routine ? » (p. 237)
La transmission, si l’on suit les conclusions de Marie-Françoise Bonicel, ne pourrait se poser en dehors de cette naissance à soi que Kierkegaard appelait « choix éthique ». Faire de soi-même un centre, pour le philosophe danois, revient en effet à se soustraire à l’aliénation de l’immédiat. S’arrachant à l’excentricité du stade esthétique, l’individu se situe dans le devenir, acceptant l’inconnu d’où il tire son existence tout en se fondant lui-même en sa singularité ; il se choisit, il choisit la vie, et ceci se fait à l’instant présent qui, permettant la « reprise », convertit le passé en avenir. La question de la transmission s’intègre dans une pensée existentielle du sujet.
L’ouvrage de Marie-Françoise Bonicel est riche d’abords et de questionnements variés ; l’auteur lace sa confiance dans les œuvres, notamment celle des poètes et des artistes (non l’art dit contemporain, mais celui, justement, qui lègue une œuvre).


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