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Maria Maïlat : prose

1er mai 2008

par Maria Maïlat


La main des autres


La main à la fraise sauvage

Mon grand père maternel avait « fait » la Grande Guerre, mais dans la langue hongroise qui était la sienne, on disait qu’il a traversé la Guerre comme s’il s’agissait d’un pays. L’espace contenait donc un autre territoire avec ses propres lois, sa géographie, paysage obscur, rempli de destruction avec des lambeaux, morceaux, tranches et tranchées qui débouchaient au-delà de la naissance de toute chose où les filles comme moi s’aventuraient en grand deuil ou en habits d’infirmière, elles se faufilaient entres les cadavres lorsque la guerre avait fini de mélanger le sang des nôtres à celui de l’ennemi. Mon grand-père, redevenu paysan, reprit la faux pour faire les foins sur les flancs des Carpates, la hache pour débiter du bois et les autres outils de ses ancêtres, laissant au grenier ses anciennes cantines remplies de livres de philosophie et de cartes dont les frontières avaient perdu tout sens. Dans une grande valise, il gardait ses cahiers de Notes et croquis. Devant les autorités fraîchement installées, il se déclarait analphabète et signait les documents l’obligeant à céder les terres, les chèvres, chevaux et buffles noires au kolkhoz militaire en y apposant son index noirci d’encre comme les autres villageois. J’avais six ou sept ans à l’époque. Avec mes cousines, nous jouions à faire la queue devant une boulangerie vide, à imiter le salut de l’armée de libération populaire, à tuer nos poupées qui désobéissaient aux ordres et à dessiner un chien lancé sur l’orbite de la Lune. Nous nous exercions à faire le nœud d’une cravate rouge serrée autour du cou. Mon grand-père m’apprenait que l’origine de ce mot nous venait du croate, cravate. Les Croates avaient fait une autre guerre que mon grand-père maternel avait évitée en prenant le sentier du Déserteur, longeant une rivière jusqu’au massif enneigé de l’Homme.

Avec l’âge, ses doigts devenaient noueux ; au repos, leur forme imitait la mandragore et les branches de la glycine. Un dimanche, lorsque je lui ai dit que j’aimerais prendre en photo ses mains, il me regarda fixement, puis, il me fit monter au grenier, fouilla dans ses affaires et extirpa un carnet portant le titre « la Main ». Je découvris une série exécutée au fusain, un croquis par page. A force de les feuilleter, j’ai cru voir cette main remuer subrepticement jusqu’à façonner mes rêves comme si elle avait le pouvoir d’ouvrir une brèche entre les spectres et mon lit d’enfant, me laissant devant une page raturée, tachetée par la guerre de mon grand-père. J’avais fait l’expérience de l’impensable. La main croquée au fusain était décrochée du corps. Qui était le Poilu de cette main ? Mon grand-père ne le savait pas. Jeune soldat, il se trouva sur un champ de bataille, à plat ventre, cherchant à éviter le crachin des balles et les éclats des obus, lorsque la main vint se ficher dans l’herbe de l’aube à quelques pas de sa tête. Les doigts remuaient doucement. Entre l’index, le majeur et le pouce, la main protégeait un brin de fraisier sauvage. Une fraise mûre, parfaitement conservée, luisait devant les yeux de mon grand-père.
Pendant des années, alors que ses doigts devenaient de plus en plus ankylosés, il continua de croquer cette jeune main comme s’il avait reçu l’ordre de nous rappeler son existence. Une main décrochée du corps qui se raccroche à ma vie. Combien d’autres mains remuent invisiblement dans les fulgurations que les vieux nous transmettent à travers les rêves ?

Les doigts des filles Dani

Au début de mes études de philosophie et d’histoire, l’anthropologie s’est imposée au fil de mes lectures. Frazer d’abord. Puis d’autres livres publiés dans les années 1970 en français et en anglais. Paola Tabet a écrit un de ses livres consacrés à l’analyse marxiste appliquée aux peuples « primitifs ». L’« âge de pierre » hantait les études des anthropologues qui partaient vivre avec les derniers peuples « sauvages » décimés par notre civilisation. Paola Tabet accumula de nombreux récits afin de consolider la thèse de la domination des hommes sur leurs femmes. Sa position restrictive l’obligea à sacrifier des matériaux culturels d’une grande complexité que Claude Lévy Strauss, Pierre Clastres, Michel Leiris et autres ont réussi à éclairer sans s’égarer dans les modes et doctrines. Mais, par le jeu des citations, Tabet transforma les énigmes en fantômes monstrueux. Au détour d’un chapitre, je suis tombée sur la description des cérémonies funéraires chez les Dugum Dani en Nouvelle-Guinée qui continuent de surgir de ma mémoire, sans que je puisse les élucider, refusant de croire qu’il serait question d’un vulgaire commerce de domination. De quoi s’agit-il ?
Pendant les cérémonies des Dani situant la frontière entre les morts et les vivants, les proches du défunt remplissent une série de rituels funéraires et font des présents. Ils sacrifient des porcs, denrée précieuse pour une population qui affronte fréquemment la disette. Mais voilà que lorsque la famille du défunt n’a rien à sacrifier « the little girls give their fingers » (Heider). D’un coup de hache en pierre, le chaman coupe un ou deux doigts à une petite fille de trois à six ans qui a un lien de parenté avec le mort. Ainsi, « presque toutes les femmes avant l’âge de dix ans ont un ou deux doigts de moins. » (P. Tabet). En 1970, sur cent vingt femmes Dani, seules deux avaient tous leurs doigts. Le pouce, l’index et le majeur ne sont jamais touchés. La plupart ont la phalange du petit doigt en moins. Par ailleurs, Matthiessen décrit la culture des Dani comme étant d’une « impressionnante et véridique beauté ».
L’oblation d’une phalange et l’angoisse de la mort ne font qu’un dans le monde des Dani. Nombreux rituels funéraires présentent des sacrifices d’animaux en rapport avec le corps humain. La main tisse le trait d’union entre le sacré et le profane, la vie et la mort. Mais au-delà de la main, comment exprimer la finitude de notre puissance humaine ? Jusqu’où l’homme s’arrogera-t-il le pouvoir d’arraisonner la nature et les autres hommes ? Nous ne sommes pas le Créateur ni de la vie ni de cette planète, pourtant nos décisions à l’échelle des Etats forcent trop souvent le dévoilement de la mort et cela même dans les choses qui semblent sauver la vie, la paix, les peuples.

L’homme est un marcheur, un étranger de sa propre vie (Dani signifie « étranger » dans la langue de ce peuple). Les Dani se pensaient petits, incapables de pénétrer l’origine de la vie. Je ne veux pas justifier leurs rituels. Je cherche à comprendre ce qui se passe dans notre histoire européenne en prenant des détours par les cultures des autres. Chez les Dani, il serait inimaginable de sacrifier des millions d’hommes de les envoyer pour qu’ils se fassent déchiqueter. Inimaginable de voir des mains, pieds, têtes, entrailles et doigts dissipés dans l’herbe ou sur les routes, dans le caniveau ou sur les sites sacrés.

Mon grand-père aurait certainement donné sa main pour rendre la paix à ses congénères anéantis sur les champs de bataille de sa jeunesse. Il se peut que d’un geste symbolique, il m’ait coupé le petit doigt de la main gauche afin que je puisse rester éveillée dans le manque, écoutant mes contemporains qui affirment que « l’origine dont on parle est une absence d’origine, à la façon dont Nietzsche finit par exhumer la surface à force de traquer la profondeur. » (Raphaël Enthoven). Dans sa dernière lettre, mon ami, le poète Pascal Commère m’écrit de Semur-en-Auxois : « Je revois la main d’un bûcheron à qui il manquait trois doigts, ce qui ne l’empêchait pas de manier tout le jour une tronçonneuse de je ne sais quel poids. Il s’appelait Jean, avait été une
sorte de héros pendant la Guerre, engagé à dix sept ans dans la division Leclerc.
Un jour on a retrouvé son vélo, appuyé contre un arbre au bord de la
rivière, et son portefeuille sur la berge. Sa main amochée l’avait tiré par
le fond. »

Savoir traverser les surfaces policées et les écrans de fumée qui entraînent la répétition destructrice dans la vie des hommes… Eviter ceux qui se réveillent chaque matin avec un papillonnement d’images, mais amnésiques. Autant de gestes simples qui exigent que la main soit rattachée au livre, au mouvement de la lecture et de l’écriture. Une main ouverte invite à penser.


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