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Marc Sagnol, poèmes

22 avril 2011

par Marc Sagnol

Quelques poèmes d’errance

Tübingen, octobre

Quel silence sera trop pesant
pour saisir une parcelle
de l’étincelle
du maître relégué
dans la nuit
de la tour ?

dix années d’errance
suffiront-elles
pour retrouver
les mots du poète
dispersés
comme au fond de l’abîme
dans la tour
de Hölderlin ?

grave atteinte de l’esprit
fracassé
dans la tempête
salutaire accueil de l’ami
enfermement panoptique
écriture carcérale au sommet de la Tour
doch niemand
kann von der Stirne mir nehmen
den traurigen Traum

Frydlant

Lente ascension des forêts brumeuses
au pied des bourrasques de neige
route s’arrêtant soudainement
au milieu des sapins
interdisant l’accès aux grilles du château
étonnamment autre en chacun de ses angles
enfermant son secret
surplombant de son nuage
le vieux marché quadrangulaire
dont la fontaine aux statues noircies
est désertée par les enfants

lanterne vacillante de l’auberge
couloir nauséeux qui monte aux toilettes et aux chambres
à l’étage où se tiennent les noces du village
chambre donnant sur la ruelle tortueuse
d’où l’on ne voit ni l’église
ni le château de Wallenstein

gare à la salle d’attente minuscule
sans pas perdus
avec son poêle éteint au tuyau coudé
ses guichets d’un éclat suranné
face aux horaires sans fin
se déroulant comme de grands parchemins
conférant l’illusion de distances lointaines

(Frydlant en Bohême)

Mouettes

Quel envol de mouettes
a fendu l’arche d’alliance
sans pouvoir déployer au vent
leurs ailes prisonnières dans la nuit
immobile où ne vient poindre aucun matin
et quels bris dispersés
se reconstituent en silence
parachevant ce miroir interrompu
sur la marge duquel se déplace le voile
tendre dont la blancheur attrape les regards
renversant l’ascension et repoussant l’absence ?

nulle dame aux gants noirs ne viendra détisser
la trame et nulle nouvelle chute briser le temps
et troubler ce reflet fissure vaine de l’autre

(Vienne)

Budapest

Croisement de regards
rompant la solitude
à la recherche de traces incertaines
au bord de la rue Dohanyi
quête croisée d’une histoire commune
rêve d’amour peut-être
sur le coude du Danube
renvoyant au passé insondable
aux souvenirs non maîtrisés
répit annonciateur d’une offrande
interminable traversée du pont des chaînes
indémêlable écheveau de ruelles
dédale enfermant le diable rouge

Requiem

Tu m’as chanté le long poème de la mort
le requiem d’amour dédié à ta ville
dont chaque pore garde une trace de la blessure
dont chaque pierre est un caillot de sang
dont chaque mur abrite un caveau

tu m’as chanté le chant du cygne de ton peuple
et j’ai vu des regards indifférents marcher sur les décombres
étrangers dans leur propre ville
satisfaits
point final de cette longue lutte

ne te sépare pas de ta ville
que tu as créée de tes propres mains
tu es présent partout ici dans chaque rue
dans chaque cour dans chaque boutique
ton absence est d’une insoutenable présence
tout est là pour rappeler ton obsédante absence
les traces de l’oubli sont là pour témoigner
de ta présence

ne te sépare pas de moi ne quitte pas cette ville à jamais

j’ai suivi après toi le chemin de ton dernier parcours
et j’ai entendu ta plainte monter comme une célébration
j’ai vu les milliers de pierres érigées par chaque village
et compris que c’était le tombeau collectif de ton peuple

cependant que non loin de là personne ne sait rien
et ceux qui savent s’efforcent d’oublier
et de s’approprier les souffrances des disparus

(Varsovie)

Vilna

Vilna ma grande ancêtre ville aux mille clochers
cathédrale imposante au campanile à l’italienne
petite sorbonne aux multiples cours
bâties autour d’une église polonaise
à l’abri de laquelle se déploie l’autre Vilna
aux ruelles mystérieuses
emplies des errements du Gaon
rue żydowska où s’ouvre le durchhoyf
cour intérieure aux galeries
débouchant sur la rue Jatkowa
rue Straszuna devenue zemaitijos
qui abritait jadis la grande bibliothèque Straschun
rue szklanna encore toute couverte d’échafaudages
où résonnaient autrefois les pas d’Itzik Wittenberg
rue szpitalna, aujourd’hui ligonines, où personne ne sait plus
que se trouvait l’hôpital des pauvres
grand bâtiment à la cour carrée
comme abrité par le toit arrondi
de la synagogue Tagorad
rue Rameiles, rue Rudnicka, rue Stefanska,
aux maisons encore desservies
par l’"Elektrownia Miejska w Wilnie"
où la cour intérieure d’une bâtisse toute éventrée
aux galeries écroulées
porte encore l’inscription
en grandes lettres hébraïques :

konfekte-fabrik Minjan

comme si ses hôtes l’avaient quittée le mois dernier
chassés de leur foyer
laissant leurs outils sur place
se retrouvant plus tard dans la rue Ponarska
marchant des heures durant jusqu’à la forêt
devenue leur tombe collective.

Petite rue de Jitomir

Ruelle sombre escaladant la colline de Vladimir
reléguée dans l’ombre de la grande cathédrale
illustre Sainte-Sophie aux multiples coupoles
brillant de mille feux sous le soleil d’hiver,

Ruelle étroite au cœur de la ville médiévale
porte cochère ouvrant sur des cours successives
escalier métallique enfermé dans des cages
aux galeries anciennes, aux balcons surannés,

Rencontre sous le porche dans le froid glacial
baisers échangés dans le noir, caresses réchauffant les corps
dans l’attente improbable que s’ouvrent les portes
de cet appartement entre deux cours entre deux mondes
où habita Lesskov,

Petite rue de Jitomir,
endroit délicieux aux pieds de Vladimir,
antre discrète au ciel criblé d’étoiles
lieu sublime cachant les éblouissements
d’une petite magicienne,
Circé attirant à soi les navigateurs égarés.

(Kiev)


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